Foi et élections américaines - L'esprit de Jefferson est mort et enterré
Le vote du 2 novembre pourrait basculer sur la seule perception de la foi ou du manque de foi de l'un ou l'autre candidat
L'Amérique ne ressemble plus à la république constitutionnelle conçue par nos grands hommes des Lumières, Thomas Jefferson et James Madison. L'avantage de George W. Bush sur un adversaire quasiment séculier renvoie à un très ancien débat du XVIIIe siècle sur la séparation de l'Église et de l'État.
À vrai dire, l'Amérique est le produit de deux groupes de pères fondateurs: les puritains du Massachusetts, inspirés pour la plupart par Calvin, et ces remarquables avatars des Lumières américaines, Jefferson, Madison, Franklin et Paine. De leur «cité sur une colline», les ministres de Salem et Boston prêchaient un protestantisme orthodoxe et intolérant. À tel point que le dissident religieux Roger Williams fut obligé d'établir une nouvelle colonie, Rhode Island, afin d'échapper aux persécutions de ce peuple élu de Dieu pour faire du nouveau continent une terre sainte.
Face à la proposition tout à fait radicale de Jefferson et Madison — interdire une preuve de religion pour tout serviteur de la nation —, les mollahs du Massachusetts avaient hurlé leur condamnation. Lors du congrès pour la ratification de la nouvelle Constitution fédérale, dans le Massachusetts, l'un des orateurs avait déclaré que si le chef d'État n'était pas obligé de prêter un serment religieux, «un Turc, un juif, un catholique ou, pire, un universaliste pourrait être président des États-Unis».
L'absence explicite de référence à Dieu dans la Constitution originale avait même suscité des commentaires encore plus extrêmes de John M. Mason, pasteur de New York, qui l'avait dénoncée comme «une omission qu'aucun prétexte ne pourrait excuser», une insulte qui risquerait de provoquer la colère du créateur dont l'indignation «nous réduirait en miettes».
À cette férocité presbytérienne (en réalité une simplification grossière de la véritable pensée de Calvin sur la relation entre l'État et la religion) s'opposait la raison et le bon sens de Jefferson: «Cela ne me dérange pas si mon voisin me dit qu'il existe vingt dieux ou aucun, ça me fait une belle jambe.» Derrière ce bon mot, il y avait la main de fer intellectuelle de l'auteur de la déclaration d'Indépendance.
Plus tard, au cours de sa présidence, à propos de certains pasteurs qui cherchaient toujours à subvertir le premier amendement de la Constitution et à établir la chrétienté comme religion officielle, il avait écrit cette phrase célèbre: «J'ai prêté serment sur l'autel de Dieu d'une hostilité éternelle contre toute forme de tyrannie sur l'esprit de l'homme.»
Il n'y a plus de Jefferson
À l'opposé du «choc des civilisations» de George W. Bush, il suffit d'examiner le traité de Tripoli de 1796, signé par le président George Washington, pour comprendre à quel point l'élite politique chérissait les principes séculiers. Le texte constatait que le gouvernement américain «n'est en aucune mesure fondé sur la religion chrétienne» et qu'aucun désaccord religieux ne «pourrait servir de prétexte» à un conflit entre la Libye islamique et l'Amérique. Est-ce que cela ne vous fait pas penser à Oussama ben Laden?
Avec l'élection contestée de Bush en l'an 2000, la lutte entre les chrétiens orthodoxes et le parti pour ainsi dire laïque, devenue plus intense depuis la légalisation de l'avortement, en 1973, a pris de l'ampleur. Sauf que maintenant, il n'y a pas de Jefferson pour brandir l'étendard des Lumières.
En tant que chrétien «sauvé» (de l'alcool, des drogues, de la faillite financière et de l'échec politique), le président ne manque jamais une occasion de professer sa foi en Jésus-Christ. Dans l'ultime débat entre les deux candidats, Bush a de nouveau affirmé sa conviction que «Dieu veut que tout le monde soit libre» et que «cela fait partie de ma politique étrangère; en Afghanistan, je crois que la liberté est un cadeau du Seigneur tout-puissant».
John Kerry, le catholique, menacé par les évêques hostiles à sa position sur la légalité de l'avortement, a même tenté d'en faire plus que Bush, le protestant fondamentaliste. Au lieu de se contenter de réaffirmer la tradition du premier amendement, il a déclaré qu'il «partageait» la foi du président en allant plus loin que lui: «Tout est un cadeau du Seigneur tout-puissant.» Une qualification religieuse pour les serviteurs de la nation, interdite dans la Constitution et ardemment souhaitée par les puritains anciens et modernes, est ainsi rétablie.
Aussi effrayant que cela puisse paraître, le vote du 2 novembre pourrait basculer sur la seule perception de la foi ou du manque de foi de l'un ou l'autre candidat. Bush, ironiquement, n'est pas au-dessus de tout soupçon: il continue d'être poursuivi par les démons de son passé, les plus récemment dévoilés dans le livre scandaleux de Kitty Kelley. John Kerry reste a priori vulnérable en tant que catholique pro-choix et démocrate.
Les enjeux de la prochaine élection présidentielle sont clairs sur le plan politique. Sur le plan de la relation entre l'État et la religion, même si Kerry gagne, je crains que l'Amérique n'ait peut-être déjà perdu l'esprit de l'un de ses plus précieux bijoux constitutionnels.
À vrai dire, l'Amérique est le produit de deux groupes de pères fondateurs: les puritains du Massachusetts, inspirés pour la plupart par Calvin, et ces remarquables avatars des Lumières américaines, Jefferson, Madison, Franklin et Paine. De leur «cité sur une colline», les ministres de Salem et Boston prêchaient un protestantisme orthodoxe et intolérant. À tel point que le dissident religieux Roger Williams fut obligé d'établir une nouvelle colonie, Rhode Island, afin d'échapper aux persécutions de ce peuple élu de Dieu pour faire du nouveau continent une terre sainte.
Face à la proposition tout à fait radicale de Jefferson et Madison — interdire une preuve de religion pour tout serviteur de la nation —, les mollahs du Massachusetts avaient hurlé leur condamnation. Lors du congrès pour la ratification de la nouvelle Constitution fédérale, dans le Massachusetts, l'un des orateurs avait déclaré que si le chef d'État n'était pas obligé de prêter un serment religieux, «un Turc, un juif, un catholique ou, pire, un universaliste pourrait être président des États-Unis».
L'absence explicite de référence à Dieu dans la Constitution originale avait même suscité des commentaires encore plus extrêmes de John M. Mason, pasteur de New York, qui l'avait dénoncée comme «une omission qu'aucun prétexte ne pourrait excuser», une insulte qui risquerait de provoquer la colère du créateur dont l'indignation «nous réduirait en miettes».
À cette férocité presbytérienne (en réalité une simplification grossière de la véritable pensée de Calvin sur la relation entre l'État et la religion) s'opposait la raison et le bon sens de Jefferson: «Cela ne me dérange pas si mon voisin me dit qu'il existe vingt dieux ou aucun, ça me fait une belle jambe.» Derrière ce bon mot, il y avait la main de fer intellectuelle de l'auteur de la déclaration d'Indépendance.
Plus tard, au cours de sa présidence, à propos de certains pasteurs qui cherchaient toujours à subvertir le premier amendement de la Constitution et à établir la chrétienté comme religion officielle, il avait écrit cette phrase célèbre: «J'ai prêté serment sur l'autel de Dieu d'une hostilité éternelle contre toute forme de tyrannie sur l'esprit de l'homme.»
Il n'y a plus de Jefferson
À l'opposé du «choc des civilisations» de George W. Bush, il suffit d'examiner le traité de Tripoli de 1796, signé par le président George Washington, pour comprendre à quel point l'élite politique chérissait les principes séculiers. Le texte constatait que le gouvernement américain «n'est en aucune mesure fondé sur la religion chrétienne» et qu'aucun désaccord religieux ne «pourrait servir de prétexte» à un conflit entre la Libye islamique et l'Amérique. Est-ce que cela ne vous fait pas penser à Oussama ben Laden?
Avec l'élection contestée de Bush en l'an 2000, la lutte entre les chrétiens orthodoxes et le parti pour ainsi dire laïque, devenue plus intense depuis la légalisation de l'avortement, en 1973, a pris de l'ampleur. Sauf que maintenant, il n'y a pas de Jefferson pour brandir l'étendard des Lumières.
En tant que chrétien «sauvé» (de l'alcool, des drogues, de la faillite financière et de l'échec politique), le président ne manque jamais une occasion de professer sa foi en Jésus-Christ. Dans l'ultime débat entre les deux candidats, Bush a de nouveau affirmé sa conviction que «Dieu veut que tout le monde soit libre» et que «cela fait partie de ma politique étrangère; en Afghanistan, je crois que la liberté est un cadeau du Seigneur tout-puissant».
John Kerry, le catholique, menacé par les évêques hostiles à sa position sur la légalité de l'avortement, a même tenté d'en faire plus que Bush, le protestant fondamentaliste. Au lieu de se contenter de réaffirmer la tradition du premier amendement, il a déclaré qu'il «partageait» la foi du président en allant plus loin que lui: «Tout est un cadeau du Seigneur tout-puissant.» Une qualification religieuse pour les serviteurs de la nation, interdite dans la Constitution et ardemment souhaitée par les puritains anciens et modernes, est ainsi rétablie.
Aussi effrayant que cela puisse paraître, le vote du 2 novembre pourrait basculer sur la seule perception de la foi ou du manque de foi de l'un ou l'autre candidat. Bush, ironiquement, n'est pas au-dessus de tout soupçon: il continue d'être poursuivi par les démons de son passé, les plus récemment dévoilés dans le livre scandaleux de Kitty Kelley. John Kerry reste a priori vulnérable en tant que catholique pro-choix et démocrate.
Les enjeux de la prochaine élection présidentielle sont clairs sur le plan politique. Sur le plan de la relation entre l'État et la religion, même si Kerry gagne, je crains que l'Amérique n'ait peut-être déjà perdu l'esprit de l'un de ses plus précieux bijoux constitutionnels.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

