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    L'influence des médias sur le vote américain

    27 octobre 2004 |Karine Prémont | États-Unis
    John Kerry a reçu l’appui de nombreux journaux lors de sa campagne électorale.
    Photo: Agence Reuters John Kerry a reçu l’appui de nombreux journaux lors de sa campagne électorale.
    La récente «profession de foi» électorale de certains journaux américains semble contribuer à la destruction du mythe de l'objectivité des médias. Cependant, l'impact de la prise de position du Boston Globe pour Kerry ou encore du Chicago Tribune en faveur de Bush est loin d'être aussi significatif qu'on pourrait le croire, même à quelques jours du scrutin. En effet, pour plus de 80 % des Américains, la télévision constitue la source essentielle d'information. Le lectorat des journaux nationaux, comme le New York Times ou le Washington Post, correspond à l'élite politique, économique et intellectuelle du pays; autant dire qu'il est constitué de personnes aux idées politiques généralement bien affirmées. C'est en début de campagne que les journaux jouent un rôle primordial car ils dressent des portraits complets des candidats, expliquent les enjeux et clarifient les processus électoraux. Par contre, plus la campagne progresse, plus la télévision apparaît comme le média le plus important. Ainsi, même si le New York Times, le Boston Globe et le Miami Herald soutiennent John Kerry alors que le Chicago Tribune, le San Antonio News et le Boston Herald prennent parti pour George W. Bush, les intentions de vote des électeurs resteront sensiblement les mêmes. Outre le Tampa Tribune et le Washington Post, qui affichent leur préférence pour Kerry alors qu'ils sont traditionnellement républicains, ces journaux ne risquent pas d'offenser — ni d'ailleurs d'influencer — leur lectorat, et ce, même si certains d'entre eux se trouvent dans des États pivots.

    Le règne de la télévision

    L'avantage essentiel de la télévision réside dans son instantanéité: une image reste imprégnée dans les mémoires plus longtemps qu'un texte. Toutefois, le temps d'antenne moyen consacré aux candidats présidentiels durant un bulletin de nouvelles étant passé de 42,3 secondes en 1968 à 7,3 secondes en 2000, ceux-ci ont dû trouver des avenues différentes pour se présenter aux citoyens. Ainsi, la participation des candidats à des talk shows s'est donc accrue depuis 1992, année où Bill Clinton et son saxophone avaient fait le bonheur des émissions de fin de soirée. Il est vrai que celles-ci attirent de nombreux téléspectateurs et consacrent davantage de temps aux candidats que les bulletins de nouvelles et autres émissions politiques; elles mettent l'accent sur la personnalité des candidats, ce qui facilite la relation avec le public.

    L'impact différé des débats

    Le battage médiatique autour des débats pourrait laisser croire que leur impact est déterminant. En réalité, seuls 15 % des électeurs les regardent, soit 20 % de moins qu'en 1960. Cela étant, en 2004, le nombre de téléspectateurs des débats électoraux a été nettement plus important qu'en 2000. Il est vrai que c'est la première élection présidentielle en temps de guerre depuis 1972 et, surtout, la première depuis le 11 septembre 2001, tandis que la controversée guerre en Irak préoccupe grandement les Américains. Quoi qu'il en soit, les débats représentent un moment clé pour redéfinir — ou conforter — l'image des candidats. Ainsi, John Kerry a dû démontrer qu'il n'est pas une girouette, contrairement aux assertions de l'équipe Bush, tandis que Bush a cherché à consolider ses arguments avec des données chiffrées. En effet, ce qui compte, ce n'est pas tant le débat, peu écouté, que la couverture médiatique qui en est faite: la majorité des électeurs va se faire une idée des débats en lisant les journaux et en écoutant les bulletins de nouvelles du lendemain. Ce sont donc les «débats sur les débats» qui influencent les électeurs.

    L'impact de la couverture médiatique sur les électeurs

    Les indécis représentent environ 8 % des électeurs américains. Et ces swing voters sont la cible des publicités et des débats. Or la couverture objective de la campagne électorale est de plus en plus difficile à assurer. Tout d'abord, avec le déclin du rôle des partis politiques dans les campagnes électorales et le poids croissant de la télévision, les campagnes présidentielles sont extrêmement personnalisées: les choix électoraux sont davantage basés sur les affinités des électeurs — et des journalistes — avec les candidats. Ensuite, la concentration des médias facilite un traitement uniforme de l'information et, ce faisant, la pluralité des opinions tend à s'éroder. La couverture médiatique offerte par les journaux et la télévision ne permet pas toujours à ces électeurs de se faire une opinion éclairée, d'autant que les reportages font régulièrement l'impasse sur les enjeux liés à la campagne présidentielle. La télévision a ainsi consacré plus de temps d'antenne à la fameuse bosse dans le veston du président lors du premier débat qu'aux problèmes du système Medicare.

    Lorsqu'on ajoute à cela les publicités, parfois redoutables, que la télévision véhicule, on comprend qu'il s'agit là d'un outil puissant dont la neutralité est de plus en plus discutable. Plus que jamais soumis à ces éléments subjectifs, le comportement des électeurs, le 2 novembre, demeure une énigme que les sondeurs eux-mêmes ne parviennent pas à percer. Tous ces éléments contribuent également à la prise de position des chaînes américaines: la ligne éditoriale de Fox News est clairement républicaine alors que celle de CNN est davantage démocrate. On s'interroge souvent sur l'influence de ce choix éditorial étant donné la prépondérance de la télévision durant les campagnes électorales. Pourtant, une fois encore, l'impact est quasi nul: les chaînes télévisées qui affichent leurs couleurs sont majoritairement écoutées par des citoyens qui partagent en tout ou en partie leur affiliation. Toutefois, le fait que la chaîne câblée Fox News soit plus écoutée que CNN depuis le 11 septembre 2001 laisse entrevoir deux hypothèses qui méritent d'être soulevées: ou bien les valeurs des Américains ont profondément changé, ou bien l'uniformisation du message porte ses fruits. D'une façon ou d'une autre, il faudra chercher ailleurs que dans les médias les résultats du vote du 2 novembre.

    ***

    L'auteure est chercheure à la chaire Raoul-Dandurand, candidate au doctorat en science politique à l'UQAM et coauteure de l'ouvrage Les Élections présidentielles américaines, paru aux Presses de l'Université du Québec.












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