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Vers la présidentielle américaine - Les débats redonnent vie à la campagne démocrate

Pierre Martin - Professeur de science politique et directeur de la Chaire d'études politiques et économiques américaines de l'Université de Montréal  8 octobre 2004  États-Unis
En politique, dit-on souvent, une journée, c'est très long, et une semaine, c'est une éternité. C'est sans doute ce que pense aujourd'hui George W. Bush alors qu'il se prépare à affronter John Kerry pour une deuxième fois sur trois. Le candidat démocrate jouait gros lors du premier débat. Comme nous l'écrivions la semaine dernière dans Le Devoir, son défi était de se révéler à un électorat qui le connaissait peu tout en ne permettant pas à son adversaire de surpasser des attentes qu'il s'était lui-même efforcé de réduire au maximum.

Le défi était de taille car le débat portait sur ce qui était reconnu comme le point fort de George W. Bush, soit la politique étrangère. De l'avis général, Kerry est sorti gagnant du premier débat et, même s'il n'a pas pu mettre son vis-à-vis hors de combat, cette victoire lui a rapporté des dividendes appréciables dans les sondages publiés ces derniers jours. La course est donc redevenue serrée et les candidats s'échangent l'avance d'un sondage à l'autre.

La surprise Kerry

Le facteur négligé par plusieurs commentateurs est le fait que les débats sont une occasion pour les challengers peu connus de se faire connaître. Ceux qui connaissaient mal John Kerry ont eu l'occasion de voir un homme ferme et cohérent qui tranchait nettement avec l'image quasi caricaturale d'indécision et de faiblesse que les républicains lui avaient accolée.

Un autre élément marquant a été l'inconfort, voire l'agacement apparent de George Bush, plutôt habitué ces dernières années à des sorties publiques soigneusement planifiées devant des auditoires sympathiques à sa cause, devant la vigueur des attaques de son adversaire.

Kerry et son colistier John Edwards ont martelé avec un certain succès deux idées qui sont devenues le leitmotiv de leur campagne: l'équipe démocrate a un plan pour ramener les États-Unis sur le chemin de la paix et de la prospérité; les Américains doivent se méfier de la persistance dont se réclame l'équipe Bush-Cheney puisqu'il n'y a pas de grand mérite à persister dans l'erreur, surtout lorsque celle-ci se révèle d'une ampleur colossale.

La performance de John Kerry a manifestement galvanisé les démocrates, bien servis par ailleurs par les événements récents. Celui qui a sans doute apporté le plus d'eau à leur moulin a été la révélation de Paul Bremer, ex-responsable civil des forces d'occupation américaines en Irak, qui a laissé entendre que le nombre de militaires déployés en Irak était nettement insuffisant pour faire face au désordre civil qui a suivi l'effondrement du régime de Saddam Hussein.

On peut comprendre, dans ce contexte, le soulagement des républicains devant la performance du vice-président Dick Cheney, qui est parvenu à tenir tête, sinon à l'emporter, face à John Edwards lors du débat entre les candidats à la vice-présidence qui a eu lieu à Cleveland mardi. On sait que le débat entre les seconds n'a généralement que très peu d'impact sur la campagne. Mais il est permis de croire que la tâche de George Bush aurait été beaucoup plus ardue lors du deuxième débat si le colistier de John Kerry l'avait emporté mardi.

Un town hall meeting sur l'économie

Les candidats à la présidence débattront d'économie ce soir. La situation est mitigée sur ce front et chacun trouvera sans doute de quoi étayer ses arguments dans les récentes statistiques. George Bush se félicitera des quelques mois de reprise de l'économie américaine cette année pour faire oublier le portrait d'ensemble de son mandat, beaucoup moins rose.

John Kerry sera, en principe du moins, en terrain solide ce soir. Il se prépare à marteler le thème de l'emploi car, même si l'économie croît, l'emploi ne suit pas. En fait, de récentes données indiquent que le rythme des licenciements aux États-Unis s'accélère depuis quelques mois. Il y a donc fort à parier que l'équipe Kerry attend avec impatience la publication, ce matin, des statistiques officielles de l'emploi pour septembre. Si l'anémie du marché de l'emploi est confirmée, Kerry aura en main une carte maîtresse qui pourrait lui permettre de continuer à surfer sur la vague qui le porte depuis le premier débat.

Quelle sera l'allure du débat de ce soir? Le format town hall meeting qui a été retenu représente un environnement familier pour les deux candidats, calqué sur leurs sorties habituelles de campagne. Toutefois, l'auditoire ne sera acquis ni à Bush ni à Kerry, et ni l'un ni l'autre n'est à l'abri d'une question piège inattendue susceptible de les mettre dans l'embarras.

Ce débat aura lieu à Saint Louis, au Missouri, un des États qui constituent le champ de bataille de la campagne et où Bush et Kerry s'échangent la position de tête dans les sondages depuis plusieurs mois. C'est un État très affecté par les pertes d'emplois industriels, ce qui en fait un terrain fertile pour John Kerry. Mais c'est aussi une région où les valeurs conservatrices des républicains ont des racines profondes, donc un terreau favorable à George Bush. Les questions qui viendront de l'auditoire devraient donc refléter cette dualité.

Et ce n'est pas fini...

John Kerry ne pouvait pas se permettre de perdre le premier débat sur les affaires internationales. Il s'en est mieux sorti que prévu, remportant cette première manche de façon aussi décisive qu'inattendue. Il est ainsi parvenu à renverser les tendances lourdes et la dynamique de campagne, qui favorisaient jusqu'alors le président sortant. La lutte est de nouveau très serrée et les candidats sont maintenant au coude à coude dans les sondages.

Le défi du candidat démocrate est de confirmer l'impression favorable qu'il a créée lors du premier débat. Il sait pertinemment que plusieurs gagnants d'un premier débat, notamment les démocrates Walter Mondale en 1984 et Michael Dukakis en 1988, s'en sont moins bien sortis lors des affrontements subséquents et ont éventuellement mordu la poussière à l'élection. L'économie est la matière forte de John Kerry, et les attentes envers lui seront nettement plus grandes ce soir.

George Bush doit quant à lui se ressaisir et, contrairement à son adversaire, faire oublier sa performance chancelante de la semaine dernière. Le politicien agacé et parfois à court d'inspiration du premier débat doit faire place à l'homme de convictions, qui paraît proche des gens ordinaires et peut convaincre ceux-ci qu'il partage sincèrement leurs préoccupations.

Rien n'est donc joué et la partie, qu'on avait pour un temps crue acquise à Bush, s'annonce serrée. Le dernier débat aura lieu la semaine prochaine et sera le prélude à une fin de campagne qui se déroulera à un rythme et avec des moyens sans précédent. Ces trois semaines entre l'ultime confrontation et l'élection seront âprement disputées et la lutte entre Bush et Kerry devrait tenir les Américains — et le monde entier — en haleine jusqu'à la fin.
 
 
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