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La course à la présidence des États-Unis s'accélère - Les débats de la dernière chance pour Kerry?

Le temps presse pour le candidat démocrate, qui a besoin d'une victoire nette afin de renverser la tendance favorable au président sortant

Richard Nadeau - Professeur de science politique et directeur de recherche (opinion publique et processus démocratiques) à la Chaire d'études politiques et économiques américaines de l'Université de Montréal  30 septembre 2004  États-Unis
Ce soir, George W. Bush et John Kerry s'affrontent dans le premier de trois débats qui promettent d'être un moment fort de la campagne présidentielle. Les débats télévisés sont une invention américaine. Le premier — ou plutôt la première série de trois débats — a opposé John Kennedy à Richard Nixon en 1960. Les commentateurs de l'époque avaient attribué la victoire à Kennedy, mieux préparé et plus télégénique, et l'histoire a retenu que cet événement avait compté pour beaucoup dans sa courte victoire devant son adversaire républicain.

Qu'en sera-t-il cette fois-ci? Les candidats Bush et Kerry s'affronteront, selon la formule consacrée, à trois reprises. Le débat de ce soir, en Floride, sera décisif dans la mesure où l'impression première est souvent la plus durable. De plus, le temps presse pour John Kerry, qui a besoin d'une victoire nette pour renverser la tendance favorable au président sortant.

Les débats influencent-ils les électeurs?

L'impact important du débat télévisé lors des élections québécoises de 2003 a peut-être laissé chez nous l'impression que de telles confrontations exercent souvent une influence décisive sur le résultat du scrutin. La réalité est plus nuancée.

Le vaste auditoire des débats télévisés explique qu'ils exercent parfois une influence significative sur l'issue d'une élection. Mais le mot clé est «parfois». Les débats ne produisent pas toujours les mêmes effets et leur impact est très variable. Quelques débats ont eu un effet marquant, comme celui des élections fédérales canadiennes de 1984, où John Turner s'était effondré, mais plusieurs autres ont eu un impact négligeable.

Ceci n'a rien d'étonnant. Les indécis susceptibles d'être influencés par la performance des chefs sont peu nombreux et les débats opposent souvent des leaders à propos desquels bon nombre d'électeurs ont déjà une opinion arrêtée.

Par contre, si la confrontation débouche sur une victoire décisive, si un chef peu connu se révèle ou si un leader se montre nettement meilleur ou moins bon que les attentes des électeurs, il peut arriver qu'un débat change le cours d'une campagne. Est-il vraisemblable qu'un tel scénario se produise cette année?

Le redoutable George W. Bush

Les spécialistes s'entendent pour dire que les débats télévisés ont un impact limité sur le comportement électoral des Américains. Cet effet, si faible soit-il, peut tout de même s'avérer important, voire décisif, lors d'une élection très serrée comme le furent celles de 1960, 1976 et 2000 — et comme le sera peut-être celle de 2004. Les derniers sondages et les modèles de prévision, qui accordent la victoire à George W. Bush, montrent l'ampleur de la tâche qui attend John Kerry. Il doit l'emporter de manière suffisamment décisive pour renverser les tendances lourdes qui favorisent son adversaire. Or celui-ci dispose de quelques atouts importants dans son jeu.

Le premier avantage de George W. Bush tient au fait que les attentes à son égard ne sont pas très élevées. Il lui est donc plus facile de surprendre agréablement. Reprenant une vieille tactique, le candidat républicain s'est d'ailleurs employé au cours des derniers jours à gonfler les attentes au sujet de son adversaire en le présentant comme un redoutable debater.

Cette fausse modestie de George W. Bush cache en fait d'indéniables qualités pour le débat politique qui lui ont permis de surprendre des adversaires aussi redoutables qu'Ann Richards, la populaire gouverneure du Texas au verbe mordant, qu'il a pourtant battue. Al Gore, le vice-président de Bill Clinton, à qui plusieurs accordaient la victoire en 2000, a aussi écopé au moment des débats.

La première qualité de George W. Bush est sa discipline. Il est difficile de le déstabiliser ou de le faire dévier d'un plan de match préparé avec soin. Dans ses débats antérieurs, il a souvent su détourner les conversations qui tournaient à son désavantage en les ramenant à des thèmes qu'il maîtrisait bien et qui lui permettaient de recentrer l'attention sur les idées qu'il souhaitait communiquer.

Une deuxième qualité de Bush est son aptitude à jouer la carte du common man, proche des préoccupations des gens et capable de leur inspirer confiance. Le fait de jouer ce rôle de «gars ordinaire» lui permet d'ailleurs de se faire pardonner par plusieurs auditeurs une maîtrise imparfaite des détails de certains enjeux.

Les enjeux

En ce qui a trait aux enjeux, l'atout que le président sortant tentera d'exploiter lors des débats est la situation internationale. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les Américains placent la lutte contre le terrorisme en tête de leurs priorités. Aujourd'hui, malgré leur insatisfaction envers l'évolution récente de la guerre en Irak, ils font confiance à George W. Bush pour mener ce combat. Il n'est donc pas surprenant que les stratèges républicains aient tenu mordicus à ce que le premier débat porte sur la politique étrangère.

L'accent mis sur la sécurité sert bien le président sortant. Il lui permet de tabler sur la réputation des administrations républicaines en matière de politique extérieure. Il limite l'attention portée par les Américains aux questions intérieures, à propos desquelles leur jugement sur George W. Bush est plus sévère. Il permet de présenter John Kerry comme un leader faible et indécis, incapable d'afficher la détermination nécessaire pour défendre les intérêts des États-Unis sur la scène internationale. Ce n'est donc pas par hasard que les plus récentes publicités du camp Bush s'acharnent à dépeindre Kerry comme un flip-flopper (une girouette).

John Kerry peut-il malgré tout renverser la situation en sa faveur? Sa marge de manoeuvre est mince, mais il ne faudrait pas le sous-estimer non plus. Le candidat démocrate est un orateur éloquent, moins connu que George W. Bush et donc plus en mesure de se révéler durant le débat.

Il a également un assez bon tableau de chasse comme debater. En 1996, par exemple, alors que sa campagne pour renouveler son mandat de sénateur du Massachusetts battait de l'aile, les débats lui avaient permis de reprendre l'initiative de la campagne et de vaincre le populaire gouverneur William Weld.

John Kerry est perçu, à tort ou à raison, comme un leader hésitant, notamment sur les questions internationales. C'est là l'impression qu'il doit impérativement corriger. Mais sa tâche ne sera pas facile. Son niveau de discours plus relevé et les nuances de sa position sur l'Irak tranchent avec la simplicité de son adversaire et sont moins bien servis par une formule où un candidat doit être en mesure d'exposer brièvement et en termes clairs ses choix politiques.

Cela étant, l'enlisement en Irak pourrait fournir à John Kerry les munitions qui lui manquent pour faire bonne figure, voire s'imposer, dans le premier débat. S'il parvient à convaincre les Américains qu'il est plus à même que son adversaire de clore rapidement l'intervention américaine sans affaiblir pour autant la position de son pays dans la lutte contre le terrorisme, il pourrait camper un rôle qui, par le passé, a bien servi les candidats Dwight Eisenhower et Richard Nixon au moment des guerres en Corée et au Vietnam.

Si, par contre, sa position évoque la faiblesse d'un Jimmy Carter dans la défense des intérêts américains, l'issue du premier débat et fort probablement de l'élection sera scellée en faveur de George W. Bush.

Le «match nul» gagnant

Pour les deux adversaires, le calcul est clair. Le président sortant, en avance, peut se contenter d'un match nul dans sa série de trois confrontations avec son adversaire démocrate. Pour cela, il doit gagner le premier débat sur les questions internationales, quitte à céder du terrain lors des deux autres débats sur les enjeux intérieurs.

Le calcul de John Kerry est différent. Tirant de l'arrière, il doit remporter la victoire sur le président sortant. Pour ce faire, il doit limiter George W. Bush à un match nul sur son terrain de prédilection, les affaires étrangères, et ensuite, fort de cette victoire morale, l'emporter de façon marquée lors des deux débats suivants. Dans un cas comme dans l'autre, l'importance du premier débat sera capitale.
 
 
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