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    Chronique

    Le feu et la fureur

    Il devait perdre dans le feu et la fureur, pratiquant la politique de la terre brûlée et laissant derrière lui un champ de mines, terreau fertile de son nouveau projet — un conglomérat médiatique à son nom (le nom de « Trump News » circulait depuis l’été 2016). Mais, las, dit l’auteur de Fire and Fury, le candidat-qui-n’avait-pas-prévu-de-gagner a remporté la mise et a dû improviser.

     

    Pour sulfureux que soit Michael Wolff, auteur du brûlot qui a embrasé les unes et dont l’éditeur vient de lancer la réimpression, l’assertion est exacte — et pas vraiment inédite. L’amateurisme de ce gouvernement (aucun cabinet fantôme n’avait véritablement été mis en place durant la campagne, aucune liste de sous-ministres compétents n’avait été établie pour pourvoir les postes discrétionnaires des ministères — et nombre de ces postes ne sont toujours pas pourvus —, aucune esquisse budgétaire n’avait été tracée) en atteste : il n’était pas prêt.

     

    Bien sûr, qu’une présidence improvise et tâtonne, qu’elle redessine l’organigramme et le processus décisionnel à plusieurs reprises et essuie des échecs au cours des douze premiers mois est fréquent : la première année de Kennedy (baie des Cochons, sommet de Vienne), de Carter (échec de SALT II), de Reagan (où la cacophonie bureaucratique a mené le secrétaire d’État à la démission dans les 18 mois) ou de Clinton (Somalie, Haïti) montre la difficulté de l’adaptation à la réalité du gouvernement depuis le Bureau ovale.

     

    Ce qui diffère cette fois-ci, c’est l’amplitude de la marche à gravir pour cette équipe qui n’en finit pas d’errer et le caractère asymptotique de la courbe d’apprentissage du nouveau président. Plus encore, c’est la schizophrénie dans laquelle paraît s’être enfermée la Maison-Blanche que dépeint l’éditorialiste du New York Times David Brooks, en expliquant qu’il y a peut-être deux visages à une même réalité : d’un côté, la myriade de conseillers qui bourdonnent autour de Trump s’apparente au cuirassé Potemkine au bord de la mutinerie, sans véritable timonier, dont la cacophonie assourdissante monopolise les ondes et les discussions. De l’autre, une Maison-Blanche qui se fait graduellement plus efficace, menée par des personnes aux intérêts corporatistes et personnels parfois déconnectés du bien commun, mais qui a peut-être appris à instrumentaliser le tintamarre que produit ledit cuirassé pour avancer en sous-main un programme libertaro-conservateur.

     

    Car Fire and Fury, Oprah aux Golden Globes, les tweets incendiaires (visant au cours des derniers jours Dianne Feinstein, la Cour d’appel pour le neuvième circuit, Hillary Clinton, Barack Obama, CNN et Jake Tapper), les menaces à l’égard de la Corée du Nord (de la taille du bouton nucléaire à l’imminence de l’éradication du pays de la péninsule) forment un paratonnerre efficace. Les gesticulations du président sur les réseaux sociaux ne sont pas que la manifestation d’une possible instabilité émotionnelle : elles déploient (pas forcément sciemment, cela dit) un écran de fumée qui occulte l’ampleur des changements en train de s’imprimer dans la société — de la dégradation des normes environnementales aux atteintes aux droits des femmes, en passant par la légitimation des extrêmes dans un espace polarisé (ce qu’incarne la candidature de Joe Arpaio, ancien shérif, au poste de sénateur de l’Arizona) cautionnée par le racisme exprimé ouvertement dans le Bureau ovale.

     

    De l’autre côté, le brouhaha ambiant occulte le fait que le gouvernement éviscère graduellement les réglementations existantes — sans que le Congrès ait même à se prononcer sur la gestion de l’eau, la neutralité du Net, l’encadrement des institutions bancaires, la mesure des émissions de gaz à effet de serre, les biocarburants, le libre exercice du droit syndical et la sécurité des travailleurs, le forage en mer ou l’accès aux assurances maladie.

     

    Dès lors, la tolérance accrue aux débordements trumpesques, l’adoption par les médias du langage du gouvernement, le cautionnement de ses projets en omettant simplement d’en remettre en question les fondements, l’acceptation par le public et les commentateurs que ces digressions monopolisent l’espace public relèvent de notre responsabilité collective. Et c’est ainsi que l’on vient à imaginer qu’une femme d’affaires charismatique à la tête d’un empire commercial puisse représenter une option démocrate parce qu’elle est finalement assez similaire au président. C’est ainsi que l’on valide l’idée, favorable au gouvernement en place, qu’il n’existe aucune solution de remplacement crédible ni à droite ni à gauche. Ce qui n’est pourtant pas le cas. Mais pour reconstruire lorsque cette aventure arrivera à son terme, il faudra collectivement choisir de dissiper la fumée et de regarder, au-delà du show de boucane, la réalité d’une société qui ne s’écoute plus. Pour que ne prévalent pas le feu et la fureur.













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