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    Chronique

    Le Grinch

    Élisabeth Vallet
    23 décembre 2017 |Élisabeth Vallet | États-Unis | Chroniques

    C’est plus qu’un changement de style. C’est une lame de fond, un tsunami en « slow motion ». La redéfinition des mythes fondateurs de l’Amérique.

     

    Terminé l’ascenseur social du rêve américain, cloué au pilori par une réforme fiscale inique, qui va laisser un goût doux-amer à la classe moyenne (en 2027, les impôts des Américains gagnant moins de 75 000 $ par année augmenteront alors que les plus riches connaîtront… une réduction d’impôt).

     

    Fini, ce rêve d’un monde meilleur, alors que huit millions d’enfants pourraient se retrouver sans assurance médicale (l’urgence de la réforme fiscale a prévalu sur le renouvellement du Children’s Health Insurance Program), alors que 13,1 millions de foyers connaissent l’insécurité alimentaire et que l’espérance de vie continue à décliner.

     

    Adieu, melting pot alors que resurgissent les fractures d’une époque révolue (en témoigne la hausse du nombre de groupes séparatistes noirs et néoconfédérés recensés par le Southern Poverty Law Center), alors que les services d’immigration mènent une chasse aux migrants — on se contente des 13 milliards que les « illégaux » contribuent en taxes chaque année au fonds des retraites de la sécurité sociale.

     

    Même la « religion civile américaine » en prend pour son grade, amenant les chrétiens évangéliques blancs (socle électoral du président) à voir en leur chef d’État un « instrument divin » au service de leur programme — en ajoutant du même souffle qu’ils ne peuvent juger « de la volonté divine » et des outils dont elle se dote.

     

    Au revoir, « cité sur la colline », phare illuminant le monde et autre exceptionnalisme, qu’on ne peut plus considérer à l’heure où le Homeland Security prévoit de séparer les enfants migrants de leurs parents pour dissuader de futures migrations, où le président choisit de ne pas imposer « ses valeurs » (en l’occurrence les droits de la personne) aux autres États, mais se souviendra (selon la menace formulée mercredi par le président puis par l’ambassadrice aux Nations unies Nikki Haley) de ceux qui ont voté contre la décision de déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem.

     

    La diplomatie de l’huile bouillante est le nouveau credo de la chancellerie américaine : à coups de tweets incendiaires, le président redéfinit la géopolitique, Hunger Games des relations internationales, où Yéménites et Rohingyas s’éclipsent sous les yeux d’un monde qui ne s’afflige même plus, où les phénix renaissent de leurs cendres (l’Iran construit une base en Syrie, la Chine, à Djibouti, la Russie tend la main à l’Arabie saoudite)… où les Européens constatent qu’ils « devront prendre leur sort en main ».

     

    Mais il y a plus insidieux. Le fait est que les poids et contrepoids sont minés de l’intérieur. Le cynisme ambiant survivra à Trump, mais il aura élimé le vernis du Congrès, déjà corrodé par presque une décennie du discours antifédéral. Il aura rongé les fondations de la présidence, moins crédible, moins intègre.

     

    Plus encore, c’est l’institution judiciaire qui vacillera, alors que le président pourvoit tambour battant aux 142 vacances des cours fédérales. Elles jouent pourtant un rôle central pour freiner les dérives du pouvoir, comme elles l’ont fait après 2001, face au décret antimigratoire début 2017, ou pour les groupes de femmes sur le droit à la contraception au cours de la dernière semaine. En redéfinissant le système judiciaire pour plusieurs décennies, le président opère un virage dont on ne mesure pas encore la portée.

     

    Élimée aussi, la capacité de la structure à absorber les chocs politiques : la contraction de la puissance administrative fédérale se fait aux dépens de la rétention de compétences, tandis qu’au seul département d’État Tillerson espère se départir de 2000 fonctionnaires d’ici octobre et que l’Agence de protection de l’environnement (EPA) a déjà perdu 700 employés.

     

    Émoussée, la capacité d’informer l’exécutif, alors qu’agences gouvernementales et chercheurs pratiquent l’autocensure pour éviter de devenir des cibles politiques (l’évolution du champ lexical des Centers for Disease Control and Prevention ou des demandes de subventions faites à la National Science Foundation en atteste).

     

    Enfin, malgré des sondages favorables cette semaine (CNN et le blogue 538) donnant au Parti démocrate un avantage théorique, ce dernier a aujourd’hui le plus faible taux d’élus de son histoire depuis Hoover : englué dans le tribalisme politique, il offre peu de solutions de rechange et pâtit — pour l’instant — de ses faiblesses structurelles.

     

    Le Grinch a-t-il volé Noël ? Peut-être pas. Une nouvelle génération de politiciens afro-américains, de politiciennes, de démocrates libéraux est en train de percer ; le GOP est aussi beaucoup plus hétérogène que ne le laisse penser l’obséquiosité du Congrès. Un certain nombre de contrepoids (parmi lesquels les métropoles et les États fédérés) se mettent en place. À la fin de l’histoire, le Grinch ne gagne jamais.













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