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    Chronique

    Trump et Jérusalem: une ambiguïté périlleuse

    Julien Tourreille
    16 décembre 2017 |Julien Tourreille | États-Unis | Chroniques

    La reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem comme capitale d’Israël a sans surprise suscité un abondant flot de critiques. Les partenaires arabes des États-Unis ont manifesté leurs craintes que cette décision ne déstabilise davantage le Moyen-Orient. Les dirigeants palestiniens ont clamé qu’ils ne reconnaissaient plus comme neutre la partie américaine dans le processus de négociation avec I’État hébreu. Les alliés européens, notamment la France, ont qualifié l’annonce du président américain de « regrettable ». Cette déclaration souffre cependant de deux écueils : son ambiguïté est intenable et, en ne s’attaquant pas d’emblée à la question fondamentale de la colonisation, Trump enterre la possibilité d’une solution à deux États.

     

    En rompant avec une tradition diplomatique américaine vieille de 70 ans, le président Trump semble vouloir remplir deux objectifs. D’une part, il met un terme à l’hypocrisie qui ne bernait plus personne depuis longtemps : Jérusalem-Ouest est de facto la capitale d’Israël. D’autre part, en rompant avec « les stratégies du passé qui ont échoué » ainsi qu’avec le « manque de courage » de ses prédécesseurs, Trump espère relancer un processus de paix moribond et s’ouvrir la voie au « deal du siècle », puisqu’il prétend pouvoir régler le conflit israélo-palestinien. L’espoir, dit-on, fait vivre, et soyons magnanimes en étant touchés par la naïveté de l’hôte de la Maison-Blanche dans ce dossier.

     

    Une position intenable

     

    Le problème fondamental n’est pas tant qu’il surestime probablement ses talents de négociateur, ni même qu’il veuille un jour déménager l’ambassade américaine à Jérusalem. En faisant preuve d’une sophistication et d’une subtilité qui ne lui sont tellement pas coutumières qu’elles sont largement passées inaperçues, il a adopté une position si équivoque qu’elle est concrètement impossible à mettre en oeuvre et par conséquent intenable pour la diplomatie américaine.

     

    Dans le propos et la proclamation qu’il a signée le 6 décembre, Donald Trump a en effet souligné que les limites de la souveraineté israélienne sur Jérusalem devaient être négociées entre Israéliens et Palestiniens et que les États-Unis ne prenaient pas position sur cette question. Or, en ne faisant pas la distinction entre Jérusalem-Ouest, sur laquelle les revendications israéliennes sont largement acceptées, et Jérusalem-Est, qui est l’objet de contentieux depuis son annexion en 1967, Trump a créé une incertitude potentiellement explosive.

     

    Les Israéliens les plus radicaux peuvent l’interpréter comme un blanc-seing américain à leur volonté d’imposer la souveraineté de l’État hébreu sur la totalité de la ville. En ne faisant pas référence aux revendications des Palestiniens sur Jérusalem-Est, il ne fait que renforcer leur scepticisme quant à la neutralité des États-Unis dans la négociation et leur pessimisme à en faire la capitale d’un éventuel État palestinien.

     

    Cette ambiguïté complique également la position américaine de façon significative. D’une part, la prise de position de Trump peut-être interprétée et présentée comme une preuve de l’alliance indéfectible entre les États-Unis et Israël au détriment des musulmans. L’État islamique s’y est d’ailleurs déjà essayé dans l’espoir de remobiliser ses partisans. La sécurité des deux alliés s’en trouvera alors menacée. D’autre part, toute tentative de clarification, comme celle du département d’État qui maintient sa position de ne pas nommer Jérusalem comme partie d’Israël dans sa documentation officielle, ne manquera pas de susciter l’ire des militants de la Jérusalem « une et indivisible ».

     

    Un oubli fatal

     

    Avant même de dévoiler le plan de paix sur lequel son gouvernement travaille depuis des mois, le président Trump s’est donc déjà mis à dos l’ensemble des acteurs concernés. Une position qui apparaît quelque peu éloignée des canons de « l’art du deal ». Plus grave, en s’exprimant précipitamment sur la question de Jérusalem, Trump n’ouvre certainement pas un nouveau chapitre des négociations israélo-palestiniennes. Il incite en fait les parties à ne pas rouvrir un livre dont la fin apparaît de plus en plus inévitable et éloignée des espoirs qui avaient germé avec le processus d’Oslo.

     

    Démobilisés, divisés, démoralisés, les Palestiniens n’ont guère plus de raison de croire à la perspective d’une solution à deux États. Le premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, a d’ailleurs clairement fermé cette possibilité en affirmant il y a quelques semaines à peine que la vallée du Jourdain demeurera toujours une partie d’Israël et que la colonisation s’y poursuivra. Au-delà de la symbolique de Jérusalem, le véritable échec de la diplomatie américaine depuis 1993 a en fait été son incapacité à contrecarrer l’accaparement systématique par Israël des territoires palestiniens en Cisjordanie. Trump aurait pu rompre avec cette hypocrisie et cette disgrâce. Il a préféré ici s’inscrire dans la lignée de ses prédécesseurs, Obama y compris.













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