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    Éditorial

    Jérusalem: une invitation à la spoliation

    Guy Taillefer
    7 décembre 2017 |Guy Taillefer | États-Unis | Éditoriaux

    Envers et contre tous, le président Donald Trump présente une nouvelle preuve de sa dangerosité en reconnaissant Jérusalem comme la capitale d’Israël.


    Comme si la situation au Proche-Orient n’était pas déjà assez volcanique et compliquée… Il n’y a pourtant guère d’enjeu plus délicat dans le conflit israélo-palestinien que le statut de Jérusalem. En son temps, le premier ministre Joe Clark et son fugitif gouvernement minoritaire avaient mis quelques mois à en prendre la mesure, décidant, sur la foi d’une promesse électorale, de déménager l’ambassade canadienne de Tel-Aviv à Jérusalem, avant de faire marche arrière en octobre 1979 devant la levée de boucliers.

     

    Les États-Unis n’étant pas le Canada, l’onde de choc du geste que pose M. Trump, et dont on peut présumer qu’il s’y tiendra, risque d’être autrement plus grande. À rompre ainsi, comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, avec des décennies de circonspection diplomatique, et donc sans égard à l’approche consistant à attendre la fin d’hypothétiques pourparlers de paix pour convenir du statut d’une ville sainte qui l’est pour les juifs comme pour les musulmans, la Maison-Blanche risque, avec cette décision, de rendre ce conflit historique encore plus insoluble par la voie d’une solution négociée et équitable.

     

    À moins, justement, que le projet de M. Trump, qui n’est évidemment pas homme à pécher par une débauche de nuances, soit en sous-main d’en finir, par la stratégie du plus fort, avec la question nationale palestinienne en jouant tout simplement le jeu de la droite dure emmenée par le premier ministre Benjamin Nétanyahou. Ce qui est tout à fait possible, étant donné l’individu. Dans l’immédiat, il ferait donc avec M. Nétanyahou le pari sécuritaire que les contrecoups pour Israël, qui est après tout un pays armé jusqu’aux dents, seraient gérables et limités.

     

    Bien sûr, M. Trump a enrobé de quelques précautions son allocution de mercredi à la Maison-Blanche. À savoir que son gouvernement restait attaché à la négociation d’une entente fondée sur la solution à deux États. Et qu’il ne fallait pas penser que la reconnaissance de Jérusalem comme capitale israélienne et le déménagement de l’ambassade américaine préfiguraient le statut final de Jérusalem.

     

    Un enrobage qui ne peut pas faire oublier l’essentiel : que M. Trump, prétendant jeter les bases d’une « nouvelle approche », se trouve à combler d’aise l’aile ultrareligieuse du Parti républicain ; que l’Embassy Act voté par le Congrès en 1995, et que M. Trump devient le premier président à valider, évoquait la « ville indivisible » de Jérusalem ; que sa décision contrevient au droit international, comme l’a signalé le président Emmanuel Macron ; et que M. Nétanyahou a aujourd’hui encore moins de raisons qu’auparavant d’oeuvrer à la conclusion d’un accord de paix passant par la création d’un État palestinien.

     

    De fait, il se trouve que ladite prudence diplomatique observée depuis si longtemps par les capitales occidentales a fini par se transformer en de longues années d’atermoiement. On pourrait dire qu’en ce sens, M. Trump a le mérite de rompre avec une certaine hypocrisie. Celle qui fait que, finalement, la communauté internationale a laissé faire pendant que, sur le terrain, Israël prenait possession par colonisation juive de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie, plaçant petit à petit le monde devant le fait accompli de la dépossession palestinienne.

     

    L’annonce de M. Trump est mal avisée et traduit une choquante indifférence quant au sort des Palestiniens, et plus particulièrement des Gazaouis, pour au moins une autre raison : elle survient au moment où l’Autorité palestinienne (AP), dominée par le Fatah du président Mahmoud Abbas, et les islamistes du Hamas, qui contrôle la bande de Gaza depuis dix ans, sont engagés dans un laborieux processus de réconciliation, lancé en octobre dernier. Le 1er décembre, l’AP devait reprendre le contrôle de Gaza, rongé par le chômage et le blocus israélo-égyptien. La passation des pouvoirs a été reportée, faute d’entente.

     

    L’annonce de M. Trump vient compliquer cette réconciliation. La position de M. Abbas, qui a toujours favorisé le dialogue avec Israël, s’en trouve affaiblie. Soutenu par l’Iran, le Hamas voit la sienne renforcée comme mouvement de résistance armée. La rue palestinienne ne restera pas coite. Une invitation à la spoliation, donc, ainsi qu’à la radicalisation de tous bords.













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