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    Le martyre de McCain

    John R. MacArthur
    4 décembre 2017 |John R. MacArthur | États-Unis | Chroniques

    L’annonce du grand événement documentaire de la saison, The Vietnam War, de Ken Burns, m’a laissé plutôt indifférent. Ma lecture approfondie sur le sujet, ainsi que mon propre reportage en Indochine en 1996, me permet de penser que j’en connais assez sur le Vietnam. De plus, je n’avais pas envie de ranimer le chagrin que je ressens lorsque je songe à un conflit qui a touché ma famille dans les années soixante et qui, beaucoup plus tard, l’a grièvement blessée.

     

    Toutefois, je n’ai pas pu m’empêcher d’allumer la télévision pour y jeter un coup d’oeil. Et c’est comme ça que, finalement, je me suis retrouvé confronté à des images qui m’ont renvoyé à la violente horreur que fut la guerre qui a accompagné ma jeunesse, et à la violente et stupide politique qui est la réalité actuelle de l’Amérique de Trump. On est loin d’en avoir fini avec le Vietnam et avec notre névrose nationale, et j’avoue que Burns et sa collaboratrice Lynn Novick méritent mieux que ma condescendance.

     

    Cela dit, je reste sensible à une critique particulière des cinéastes par l’avocate française Véronique Truong dans la Revue Défense Nationale. Elle souligne que le récit de Burns-Novick, aux dépens des Vietnamiens, « devient ici une histoire américaine, on pourrait presque dire pastorale, un autoportrait de l’Amérique entre souffle, vertige et discordance […] Si c’est une guerre vue de l’intérieur, c’est de l’intérieur des États-Unis et non du Vietnam ». Exemple emblématique : alors qu’une bande-son de rock anglophone est claironnée pendant tout le film, celui-ci est « totalement exempt de toute musique vietnamienne ».

     

    Tout de même… je pardonne beaucoup à Burns pour un entretien d’environ deux minutes, présenté dans la cinquième partie du film, qui nous montre le pilote John McCain, récemment abattu dans son avion bombardier au-dessus de Hanoï, allongé sur un lit d’hôpital. Quand je l’ai vu, j’ai tout de suite supposé qu’il s’agissait de la propagande nord-vietnamienne, faite avec l’intention de mortifier leur célèbre prisonnier de guerre, car le jeune McCain faisait partie de la royauté militaire : son père, l’amiral John McCain Sr, fut commandant en chef des forces américaines dans la région pacifique, dont le Vietnam, durant presque toute l’incarcération de son fils. Là, en noir et blanc, on voit le futur sénateur républicain et candidat à la présidentielle, s’adressant à son épouse lointaine, mère de ses trois enfants, retenant ses larmes avec difficulté : « Je veux seulement dire à ma femme que j’irai bien… que je l’aime. J’espère la voir bientôt. J’apprécierais si vous lui dites cela. C’est tout. Je suis sûr que j’irai mieux. C’est tout ce que j’ai. Merci. »

     

    Étonnamment, ayant souffert de deux bras et d’une jambe cassés sans parler du choc, McCain arrive à sourire à la fin du tournage. Peut-être qu’il était heureux simplement de fumer une cigarette en compagnie du journaliste, François Chalais, qui lui posait les questions, et de son caméraman, Jean-Paul Janssen. Les deux Français ne sont pas nommés par Burns — une impolitesse, car on devrait leur être reconnaissants pour ce scoop obtenu quelque part entre le 28 octobre 1967, jour où McCain a sauté en parachute de son appareil, et la diffusion en France du documentaire, le 1er janvier 1968. Beau garçon issu de l’élite américaine, McCain incarne alors parfaitement l’arrogance autodestructrice et ignorante de l’Amérique de l’époque, arrogance convertie en victimisation et en défaite pitoyable. Bien qu’on sache que McCain avait participé à une guerre moralement impardonnable ayant tué des centaines de milliers d’innocents, on ne peut que sympathiser avec lui.

     

    McCain a passé plus de cinq ans comme prisonnier de guerre, dont deux ans en solitaire, et a été torturé par ses geôliers dans le but d’obtenir de lui une « confession » de criminalité. Au bout du rouleau, McCain a fini par céder — une humiliation profonde, j’imagine —, mais il n’a pas accepté l’offre de libération avant ses camarades qui avaient passé plus de temps enfermés, car cela aurait violé le code militaire, qui interdit l’acceptation de traitement spécial de l’ennemi. Un acte de courage qui mérite l’admiration, quel que soit votre point de vue sur la guerre.

     

    Il y a deux ans que notre président voyou, qui a esquivé son service militaire en partie avec une histoire d’éperons osseux, a déclaré que McCain « n’est pas un héros de guerre… c’est un héros de guerre parce qu’il a été capturé. J’aime les gens qui n’ont pas été capturés ». Avec cette vulgaire moquerie, Trump s’est déshonoré pour toujours. Elle m’est revenue lorsque je regardais McCain martyrisé — et je me suis rendu compte que Trump représente peut-être la pire punition pour nos péchés nationaux au Vietnam.

     

    John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.













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