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    Un triste héritage

    À la suite des événements violents de Charlottesville, la polémique s’est ravivée sur le racisme persistant aux États-Unis, les motivations des « héros » qui ont lutté pour la Confédération sudiste et la justification de l’éventuelle suppression des centaines de monuments et sculptures célébrant le côté perdant dans la guerre de Sécession. Sujet passionnant qui mérite l’attention de tous les Américains, dont les journalistes de gauche, comme moi. Résumons donc le triste bilan de l’inégalité raciale en Amérique et l’héritage de l’esclavage.

     

    Selon le Bureau fédéral du recensement, 23,9 % des Afro-Américains vivent en dessous du seuil de pauvreté, par rapport à 11,6 % de la population blanche.

     

    Dans un pays où la propriété d’une maison est sacrée, 42,3 % des citoyens noirs en profitent contre 72,2 % des Blancs.

     

    Chez les plus infortunés du marché immobilier, les pourcentages s’inversent en quelque sorte : 2,3 % des Noirs vivent en prison tandis que 0,04 % des Blancs sont obligés d’y séjourner. Les Noirs, soit 13 % de la population, représentent 40 % des incarcérés alors que les Blancs, soit 64 % de la population, comptent pour 39 % des incarcérés.

     

    Le taux de chômage des Noirs en 2016 était de 10,1 %, contre 4,9 % chez les Blancs.

     

    Le revenu médian pour un Noir en 2016 était de 38 555 $, alors qu’il s’élève à 61 349 $ pour un Blanc non latino.

     

    Le taux de mortalité infantile chez les Noirs pour 1000 naissances vivantes en 2011-2014 était de 10,9, contre 4,9 % pour les Blancs.

     

    54 % des Noirs nés dans le cinquième rang de revenu y restent une fois adultes par rapport à 31 % des Blancs.

     

    Selon l’Institut de la politique économique, l’écart actuel de salaire horaire moyen entre Noirs et Blancs est de 26,7 % et va croissant ; en 1979, il était de 18,1 %.

     

    Ça suffit ? Est-on convaincu qu’il y a un problème systémique ? Que tout joue contre les Noirs depuis le début ?

     

    On connaît bien la réponse d’une grande partie de la droite intellectuelle : les Noirs sont victimes d’un excès d’interventions et de subventions sociales gouvernementales. Ils sont devenus paresseux à force d’être protégés par l’État. Le « welfare » détruit les familles noires… blablabla. Et voilà qu’éclate Charlottesville. Une belle occasion pour la gauche de répliquer à la droite, non ?

     

    Apparemment pas. La gauche libérale, comme d’habitude de nos jours, privilégie les gestes symboliques plutôt que les propos concrets. Partout, j’entends des hurlements pour enlever telle et telle statue du général Robert E. Lee, mais nulle part je n’entends des appels, liés aux manifestations racistes, pour une hausse du salaire minimum fédéral. Partout, on dénonce les néonazis et les paroles équivoques et ignorantes de Donald Trump, mais c’est le silence dans ce même contexte pour une amélioration des écoles publiques dans les ghettos noirs. Bref, l’idée d’aider les Noirs défavorisés par l’histoire américaine de façon réelle est devancée par l’effacement des représentations gênantes de notre histoire ternie.

     

    Nous vivons ainsi dans une galerie de miroirs politiques qui va finir par agacer et frustrer les victimes les plus faibles. Pense-t-on sérieusement, par exemple, que remplacer l’image en trois dimensions du général Lee à Charlottesville par celle en deux dimensions de Harriet Tubman sur un billet de 20 $ va changer la donne pour un jeune homme de St. Louis sans éducation, au chômage et harcelé par la police ?

     

    Il y a 50 ans, Martin Luther King utilisait des métaphores tirées de la Bible, mais il ne jouait pas avec des symboles vides de sens. Un jour, il plaçait son corps physiquement devant les karchers et les policiers armés, un autre jour il marchait aux côtés des éboueurs en grève. Il n’a jamais eu recours à la rhétorique banale diffusée sans arrêt à travers le réseau de télévision MSNBC, porte-parole des bien-pensants du Parti démocrate de Clinton-Obama. Bill Clinton, pour sa part, a notamment baissé les paiements d’assistance aux mères noires pauvres dans les années 1990 au nom de la « réforme » et de l’emploi « légitime ». Barack Obama, lui, a notamment échoué dans ses efforts pas très énergiques pour hausser le salaire minimum, d’un risible 7,25 $ l’heure, augmentation qui aurait fait faire un petit pas en avant à une classe sous-ouvrière dominée par les Afro-Américains.

     

    Je ne dis pas qu’un monument érigé en honneur de Stonewall Jackson devrait défier les descendants d’esclaves sur la place publique. Mais je voudrais que l’ouvrier noir qui démantèlera cette statue soit bien payé, qu’il soit éduqué dans une bonne école publique et qu’il ait droit à une assurance médicale gratuite. L’histoire le demande.

     

    John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.













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