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    Aux États-Unis, le cauchemar des «Dreamers»

    La décision du président Trump d’abroger le programme DACA suscite tollé et inquiétudes

    9 septembre 2017 | Marie-Christine Bonzom - Collaboratrice à Washington | États-Unis
    L’abolition du programme DACA a été dénoncée de toutes parts. Plusieurs manifestations ont été organisées un peu partout aux États-Unis, entre autres à Newark, au New Jersey, le 6 septembre.
    Photo: Eduardo Munoz Alvarez / Getty Images / Agence France-Presse L’abolition du programme DACA a été dénoncée de toutes parts. Plusieurs manifestations ont été organisées un peu partout aux États-Unis, entre autres à Newark, au New Jersey, le 6 septembre.

    En abrogeant mardi un décret de son prédécesseur, Donald Trump a donné six mois au Congrès pour légiférer en ce qui concerne les 800 000 immigrés clandestins arrivés mineurs aux États-Unis avec leurs parents et détenteurs d’un permis de travail grâce à Barack Obama. Pour ces « Dreamers », le rêve américain tourne au cauchemar.


    Mexicain âgé de 23 ans entré illégalement aux États-Unis avec sa mère à tout juste un an, Sheridan Aguirre a manifesté mardi devant la Maison-Blanche. Il avait voyagé de San Antonio à Washington pour protester contre la décision de Donald Trump d’abroger le décret de Barack Obama.

     

    Par ce décret de 2012, un programme fédéral (Deferred Action for Children Arrivals, ou DACA) a protégé temporairement les « Dreamers » de l’expulsion en leur fournissant, à certaines conditions, des permis de travail de deux ans, renouvelables.

     

    « Trump est du côté des racistes, non seulement il annule DACA, nuisant ainsi aux gens à la peau brune, mais il amnistie aussi Joe Arpaïo, le shérif qui a terrorisé les immigrés pendant des années », déclare au Devoir Sheridan Aguirre, membre du mouvement United We Dream.

     

    L’obtention du statut DACA a transformé la vie de ce jeune homme. « Je me suis alors assumé comme queer vis-à-vis des gens, ma peur a disparu, j’ai eu le désir et la possibilité de vivre de façon authentique », raconte Sheridan Aguirre, qui vit désormais ouvertement avec son compagnon. Aujourd’hui, il a « de nouveau peur, peur d’être expulsé ».

     

    À Auburn, dans l’État de Washington, Adriana Pachuca est elle aussi dans l’incertitude. « Mais j’ai plus peur pour les autres que pour moi, ma mère est la personne pour laquelle je crains le plus », confie cette jeune de 20 ans au Devoir.

     

    La mère d’Adriana Pachuca est sans papiers, tandis que ses deux filles ont le statut DACA. La famille a immigré quand Adriana avait deux ans. Infirmière depuis l’an dernier, la jeune femme travaille à temps partiel avec un permis valide jusqu’en novembre 2018.

     

    « J’espère que le Congrès nous accordera la possibilité d’avoir la citoyenneté », indique Adriana Pachuca. Elle souligne que les « Dreamers » ont « beaucoup de soutien ». En effet, plus de 70 % des Américains souhaitent que les « Dreamers » restent aux États-Unis, y compris 66 % des électeurs de Donald Trump.

     

    L’abrogation de DACA a soulevé un tollé quasi général contre M. Trump. Barack Obama la juge « cruelle » sur le plan humain et « absurde » sur le plan économique. Nancy Pelosi, chef de la minorité démocrate à la Chambre, la qualifie de « honteuse ». La Chambre de commerce américaine la critique. Des élus du Parti républicain, dont le président de la Chambre, Paul Ryan, la déplorent. Même le très conservateur Cato Institute prédit que la fin de DACA sapera l’économie nationale.

     

    Mais les « Dreamers » se méfient de la classe politique. « Il y a hypocrisie de part et d’autre de l’échiquier politique », estime Adriana Pachuca. La jeune infirmière et ses coreligionnaires ne croient pas à la sincérité du président Trump, qui promet « amour » et « solution législative » aux bénéficiaires de DACA. Ils n’oublient pas non plus que le président Obama n’avait rien fait pour eux quand il avait la majorité aux deux assemblées du Congrès en 2009 et 2010.

    Yazmin Irazoqui-Ruiz

    « Obama n’est pas un héros de notre cause, DACA est une victoire de notre communauté, le résultat de la lutte infatigable des jeunes immigrés et de leurs familles, et puis, nous ne pouvons pas oublier qu’Obama a expulsé plus de gens et séparé plus de familles que tout autre président »
    , lance au Devoir Yazmin Irazoqui-Ruiz, titulaire d’un permis DACA jusqu’à janvier.

     

    Surtout, les Dreamers ne veulent pas servir d’argument de bonne conscience lors des tractations entre républicains et démocrates. Ils se savent les clandestins les plus tolérés par les Américains et leurs élus, mais ils ne veulent pas que l’amélioration de leur sort se fasse aux dépens des autres immigrés ou des candidats à l’immigration.

     

    « Nous voulons nous assurer que le Congrès ne nous exploite pas en adoptant un remède permanent à notre situation tout en approuvant le financement du mur de Trump ou d’autres mesures de sécurité frontalière et de contrôle de l’immigration », explique Sheridan Aguirre.

     

    Aux politiciens et aux immigrés légaux qui maintiennent que régulariser définitivement les « Dreamers » serait « injuste pour les immigrés qui respectent les règles », Yazmin Irazoqui-Ruiz répond que « les difficultés de tous les immigrés sont semblables, celles de l’assimilation, de l’apprentissage de l’anglais ». Cette habitante d’Albuquerque au Nouveau-Mexique met en garde les immigrés légaux contre « ceux qui montent les gens les uns contre les autres ».

    Sheridan Aguirre

    Comme Yazmin, Adriana et Sheridan, 79 % des 800 000 bénéficiaires de DACA sont mexicains. Leur pays d’origine se dit prêt à les accueillir « à bras ouverts ». Mais la plupart de ces « Dreamers » aspirent à la citoyenneté américaine. Ils affirment que le gouvernement mexicain est « très corrompu » et qu’ils n’ont pas de lien étroit avec leur famille restée au pays.

     

    « Mon père est reparti au Mexique il y a longtemps et s’est remarié, il ne me téléphone plus depuis des années », raconte Adriana Pachuca, née à Puerto Escondido dans l’État d’Oaxaca.

     

    Yazmin Irazoqui-Ruiz se dit « très fière des racines » que sont sa culture mexicaine et sa famille. Mais cette étudiante en médecine se considère comme une « Américaine à tout point de vue ». « Je n’ai pas d’autre pays que les États-Unis, j’aime ce pays même s’il ne m’aime pas toujours, j’y ai des opportunités que je n’aurais jamais eues au Mexique, même si tout s’acquiert à la dure ici », poursuit-elle.

     

    Quant à Sheridan Aguirre, il note que sa ville natale, Iguala, est « violente ». « C’est là où 43 élèves d’une école normale ont été enlevés et assassinés en 2014 », rappelle le jeune homme installé au Texas. Cet homosexuel ajoute que, s’il rentrait au Mexique, sa vie et celle de son compagnon seraient « peut-être menacées », en tout cas bouleversées. « Nous ne pourrions plus être nous-mêmes, nous tenir la main dans la rue. »













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