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    Désespéré

    John R. MacArthur
    4 juillet 2017 | John R. MacArthur - John R. MacArthur est éditeur de «Harper’s Magazine». Sa chronique revient au début de chaque mois. | États-Unis | Chroniques

    Comment agir, comment vivre dans l’Amérique de Trump ? En tant qu’Américain, la question me hante quotidiennement avec chaque idiotie lancée par le président, avec chaque déclaration violente et insensée venant de la Maison-Blanche. En tant que journaliste, la question me sera posée formellement le 14 juillet à Autun, en Bourgogne, lors d’un festival de journalisme où j’interviendrai avec Jorge Castañeda Gutman, ancien ministre des Affaires étrangères au Mexique.

     

    Citoyen des États-Unis, je connais mes obligations civiques. Thomas Jefferson, père fondateur de génie, a notamment écrit que « nous n’avons jamais la permission de désespérer du Commonwealth ». J’essaie de prendre à coeur ses paroles lorsque je fais face à la hideuse réalité du trumpisme. À l’époque du débat sur la future Constitution, Jefferson craignait la transformation en dictateur d’un président élu tous les quatre ans sans « principe de rotation » — il redoutait, j’imagine, un homme du genre de Trump.

     

    En revanche, Jefferson croyait en l’idée d’une Amérique telle une expérience toujours inachevée, et il a donc accepté le texte rédigé à Philadelphie en 1787 dans l’espoir qu’il serait amélioré au cours des années par amendements. Effectivement, cela a pris un bout de temps, mais en 1951, le 22e amendement de la Constitution a été ratifié et, depuis, le devoir du président se limite à deux mandats. Or, défendre jusqu’à la mort cette Constitution — bien qu’elle soit en besoin constant de réforme — est la responsabilité principale d’un bon citoyen américain dans l’ère de Trump.

     

    Toutefois, il faut aussi répondre au trumpisme sur le plan pratique. Cela demande un engagement ainsi qu’une analyse plus subtile et moins raide que celle que dénote une simple loyauté à un document du XVIIIe siècle. L’Amérique de Trump est un territoire souillé et déformé non seulement par la vulgarité de son exécutif voyou, mais aussi par ses ennemis comme il faut. J’avoue que je partage parfois les critiques contre notre président qui frisent l’hystérie, hurlées sans arrêt à la télévision par des commentateurs et des comédiens censés travailler au nom de la démocratie. Abêti par la colère, je me trouve souhaitant uniquement qu’on se débarrasse de Trump — sans respecter les circonstances qui l’ont mené au pouvoir. La méthode la plus facile, prônée par de nombreux personnages médiatiques, serait une destitution déclenchée par les affaires entre la famille Trump et la finance russe, ou bien l’entrave à la justice liée au renvoi de James Comey, ancien directeur du FBI.

     

    Malheureusement, ce rêve de renversement rapide ne répond pas au véritable désespoir interdit par Jefferson — le désespoir des petites gens souffrant de délocalisations industrielles, d’une peste de drogues meurtrières, de guerres sans fin, d’un salaire minimum dérisoire, d’écoles publiques en dégradation et d’un système d’assurance maladie de plus en plus coûteux. Parmi la vaste hypocrisie des médias anti-Trump — médias au taux d’audience élevé qui profitent énormément de la conduite bouffonne du président —, celle qui m’agace le plus est l’exploitation des soldats tués et mutilés en Irak et en Afghanistan pour afficher la solidarité du journalisme avec une classe ouvrière qui continue à envoyer ses enfants vers une mort gratuite. J’en ai marre d’écouter des éloges pieux quant au « sacrifice » de ces jeunes hommes (je pense à l’instant à un marine nommé Michael LiCalzi) largués dans des bourbiers lointains au profit de politiciens aussi ignorants de la vraie guerre que George W. Bush, Hillary Clinton et Barack Obama.

     

    La détestation de Trump fait oublier, parmi d’autres horreurs, qu’une coalition républicaine-démocrate a déjà gaspillé autour de 3,7 billions en Irak et en Afghanistan et a sacrifié la vie de presque 7000 soldats américains aux côtés de plus de 52 000 blessés. Aujourd’hui, Bush est considéré comme peintre de portraits presque sérieux et Hillary, comme une martyre féministe. Obama, architecte du fameux « déferlement » de 2009 en Afghanistan — intensification militaire qui n’a servi à rien à part astiquer son image de commandant en chef —, surpasse tous ses rivaux, admiré et regretté comme nul autre personnage politique.

     

    Au lieu d’aborder la vraie maladie américaine, les médias font des reportages comme La connexion russe : au sein de l’attaque sur la démocratie, une émission diffusée la semaine dernière par CNN qui raconte le prétendu complot par Vladimir Poutine pour faire élire Trump par manipulation numérique. Hélas, l’attaque contre la démocratie vient de l’intérieur — promulguée par les patrons des deux partis politiques, les barons de Wall Street et Silicon Valley, et les cadres cyniques des réseaux de télévision.

     

    Ma réponse à la menace de Trump, dans ma présentation à Autun, sera de citer Jefferson au sujet de la menace du despotisme, dans une lettre lors de ses fonctions de ministre à Paris à la veille de la Révolution : « Éduquons et informons la grande masse du peuple… Ce sont les seules garanties certaines pour la préservation de notre liberté. » Et peut-être les seules garanties contre le désespoir.













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