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    L’oeil de Moscou

    Derrière le show de boucane du président, le feu est pris. S’il est difficile d’en localiser le foyer, pompiers et pyromanes s’agitent en tous sens à la Maison-Blanche, sans parvenir à dissiper l’épais nuage de fumée. Car des incendies, il y en a au moins deux.

     

    Le premier est d’importance. Si le parallèle historique est pertinent, le « Putingate » ajoute une dimension inédite à la saga : c’est le Watergate version électronique, Russie en sus.

     

    Il semble que c’était hier. En pleine année électorale, en juin 1972, cinq cambrioleurs pénètrent dans les bureaux du Comité national démocrate pour y subtiliser des informations afin d’altérer le résultat de l’élection…

     

    Alors que les enquêteurs comprennent que le président (réélu) a tenté d’étouffer l’affaire, ce dernier se drape dans sa dignité et limoge le procureur spécial Cox. Las, deux ans après le cambriolage, il est inculpé par la Chambre des représentants et démissionne avant que le Sénat ne se prononce sur sa destitution.

     

    Quarante-quatre ans plus tard, au coeur de l’année électorale, des personnes pénètrent virtuellement dans les serveurs du Parti démocrate pour voler des informations afin d’influencer l’élection. Le nouveau président dénonce une cabale lorsque le FBI puis le procureur spécial mettent en cause des membres de son équipe dans l’enquête.

     

    Mais la cerise sur le gâteau, dans ce cas, est l’implication d’une puissance étrangère telle que l’on ne sait si elle a les moyens de faire chanter le parti au pouvoir.

     

    Cette dimension, qui tend à se perdre dans la trivialité des tweets présidentiels, est pourtant déterminante. Au point où, le 6 janvier dernier, le département américain de la Sécurité intérieure (DHS) a ajouté à la liste d’infrastructures critiques en cas de cyberattaque (telles que les usines chimiques, barrages, services d’urgence, réacteurs nucléaires) les infrastructures de vote (bureaux de vote, listes électorales, systèmes de gestion du vote).

     

    Au-delà des États-Unis

     

    L’enjeu est colossal et va au-delà des États-Unis, comme en témoignent les cas français, mais aussi italien, britannique… ou encore le rapport publié vendredi par le Centre canadien de la sécurité des télécommunications sur les cybermenaces contre le processus démocratique.

     

    Les sénateurs américains ne s’y trompent d’ailleurs pas : ils viennent de voter une loi imposant de nouvelles sanctions à la Russie et garantissant que la Maison-Blanche ne pourra pas agir seule dans ce dossier.

     

    Le deuxième incendie a été allumé par le président lui-même. Il a beau dénoncer un complot mené par de « très mauvaises personnes » et « la plus grande chasse aux sorcières de l’histoire américaine » (il a visiblement besoin d’un cours 101 sur le maccarthysme), il est assis sur un baril de poudre, en train de jouer avec une boîte d’allumettes.

     

    Dans sa ligne de mire, Robert S. Mueller III, procureur spécial, qui marche dans les souliers de ceux qui ont déjà fait trembler la présidence (d’Archibald Cox, sous Nixon, à Kenneth Starr, sous Clinton), et qui a recruté une équipe rompue aux enquêtes difficiles du Watergate et de l’affaire Enron.

     

    Des circonstances nébuleuses

     

    Si Mueller se penche désormais sur le rôle joué par le président, c’est bel et bien parce que ce dernier a, semble-t-il, tenté de convaincre les directeurs du renseignement de classer l’affaire russe et qu’il a choisi de limoger James Comey dans des circonstances nébuleuses.

     

    Or, renvoyer le procureur spécial, comme l’a laissé entendre la Maison-Blanche au cours de la semaine passée, n’est pas une option viable : le ressac politique peut être sans merci et l’exemple de Nixon (qui a dû démissionner après avoir renvoyé Cox) est en fait la meilleure garantie de son indépendance.

     

    Ainsi, parce qu’il incarne, à la manière de ses prédécesseurs, l’intérêt général dans des périodes troubles, il bénéficie du soutien de l’opinion publique — 62 % des Américains pensent qu’il sera impartial, alors que 65 % estiment que le président ne témoigne d’aucun respect pour les institutions démocratiques du pays et désapprouvent sa manière de présider.

     

    La soupe est chaude

     

    Il faut croire que la soupe est chaude, puisque le vice-président a choisi à son tour de se prévaloir des services d’un avocat chevronné, Richard Cullen, pour s’occuper de ses affaires dans le cadre de cette même enquête.

     

    Mais de ce chaos ressort une bonne nouvelle. Car, comme l’explique Nate Silver, cela a peut-être permis de reconduire l’extrême droite européenne dans l’abîme où elle doit être, redonnant un coup de lustre au libéralisme européen.

     

    Échaudés par l’aventure populiste outre-Atlantique, les électeurs à travers l’Europe auront choisi en 2016 d’autres avenues… tout en surveillant du coin de l’oeil ce vent venu de l’Est.













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