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    Les monologues du portefeuille

    Par 217 voix contre 213, jeudi, la Chambre des représentants a voté le détricotage d’Obamacare. Cette courte majorité laisse présager que le combat sera autrement plus difficile à mener au Sénat, qui doit à son tour examiner la loi. Si à la Chambre basse Paul Ryan pouvait craindre une mutinerie sur sa droite, Mitch McConnell a plus de marge de manoeuvre pour recomposer ce texte au travers des arcanes procéduraux du Sénat sans en payer le fort prix politique. Mais ce n’est pas dans les hémicycles du Capitole que se déroule la véritable bataille. Entre les lignes, alors que le texte adopté par la Chambre prévoit de réduire l’assurance des frais de contraception, d’avortement, de santé gynécologique et de soins prénataux et fait du viol une condition médicale préexistante, il n’est pas difficile de voir que sur le continent, il n’y a pas que la météo qui déraisonne. Et les femmes sont en première ligne.

     

    L’érosion du droit à l’avortement

     

    Le premier vote sur cette loi s’inscrit dans un contexte où le droit à l’avortement est plus fréquemment symbolique qu’effectif. Bien sûr, le droit à l’avortement a été consacré en 1973 par la Cour suprême. De cette décision Roe c. Wade est né un délicat équilibre des droits constitutionnels en forme de triptyque où ce n’est qu’au troisième trimestre que l’intérêt de l’État à protéger la vie à naître supplante le droit à la vie privée de la parturiente. En théorie, ce n’est donc qu’à ce stade que les États fédérés peuvent interdire l’avortement à moins que ce dernier ne soit nécessaire à la vie ou à la santé de la mère.

     

    Mais voilà, hors du droit, la réalité est autre. Plutôt que chercher à faire invalider Roe c. Wade, la stratégie des législateurs pro-vie a changé. D’un côté, au niveau fédéral, l’objectif est de limiter la couverture de l’avortement dans les marchés de l’assurance maladie. De l’autre, au niveau fédéré, c’est à coups de dispositions législatives sur les déchets médicaux, la largeur des couloirs des cliniques, l’accréditation des médecins, la proximité d’un établissement hospitalier que petit à petit, les États majoritairement menés par des législatures et gouverneurs républicains éviscèrent la décision du juge. Selon le Guttmacher Institute, depuis 1973, les États fédérés ont promulgué 1074 dispositions visant à restreindre le droit à l’avortement — près du tiers depuis 2011. Ce faisant, la moitié des femmes américaines font face à des obstacles majeurs lorsqu’elles cherchent à avoir accès à l’avortement.

     

    Le juge à la remorque de la réalité

     

    Certaines mesures font peser un fardeau tellement disproportionné sur les femmes qu’elles finissent par être déclarées inconstitutionnelles. Cela a été le cas pour la loi texane invalidée par la Cour suprême en 2016. Or, le temps que la Cour se prononce, 20 cliniques avaient fermé, le dommage était fait : la plupart ne rouvriront pas. Ainsi, selon les derniers chiffres disponibles, toutes les deux semaines, une clinique d’avortement ferme ses portes aux États-Unis. Dans plusieurs États (Dakota du Nord et du Sud, Kentucky, Mississippi, Missouri, Wyoming) ne subsiste, sur un territoire parfois immense, qu’un seul lieu de pratique de l’IVG. Parfois beaucoup trop loin des résidences des femmes concernées, qui ne peuvent pas se permettre le voyage.

     

    L’érosion du choix de la maternité

     

    Or il est également complexe de donner naissance. D’un côté, les soins prénataux sont coûteux et les cliniques prénatales entretiennent une certaine opacité, notamment concernant la portion qui est à la charge des assurés. De surcroît, il en coûte en moyenne 25 000 $ pour donner naissance aux États-Unis, et une portion (s’ils sont assurés) parfois significative reste à la charge des parents… Et si les deux tiers des naissances non désirées sont en fait couverts par Medicaid, ce programme est dans la ligne de mire des coupes budgétaires du gouvernement Trump. Il faut donc faire le lien avec le fait que, au cours des 15 dernières années, selon un groupe de travail des Nations unies sur les discriminations juridiques que subissent les femmes, le taux de mortalité maternelle a augmenté de 136 % aux États-Unis — premier pays de ce triste palmarès en Occident. Ainsi, la grossesse — dont on ne peut pas toujours prévoir si elle va être difficile ou non — est désormais un luxe.

     

    Dans le contexte législatif actuel mené par une majorité d’hommes blancs, plus que jamais, « l’enfantement » aux États-Unis est un enjeu politique, complexe, économique. Et devant le coût humain et financier de l’accouchement, certaines femmes font le choix de ne pas tomber enceinte… lorsqu’elles ont accès à la contraception. Mais est-ce vraiment un choix ?













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