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    États-Unis

    Sale temps pour les femmes… (et les autres)

    Élisabeth Vallet
    10 décembre 2016 |Élisabeth Vallet | États-Unis | Chroniques

    Les femmes ont-elles perdu la guerre… contre les femmes ?


    Six ans après la consécration de ce label, formulé initialement par Andrea Dworkin dans les années 1990, une autre loi restreignant l’IVG attend sa promulgation, en Ohio : l’avortement n’y sera plus possible à compter du moment où l’on peut entendre le battement de coeur de l’embryon. Au cours des 10 dernières années, les États fédérés ont adopté 231 mesures pour restreindre l’avortement. À travers le pays, des cliniques qui le pratiquent ferment tour à tour, au point où six États n’ont plus qu’une seule clinique (Arkansas, Mississippi, Missouri, Dakota du Nord, Dakota du Sud et Wyoming).

     

    Mais ce qui pèse plus lourd encore, ce sont les lendemains du séisme politique du 8 novembre, qui ne cessent d’apporter, par vagues successives, des répliques. Et on n’en a pas vu le bout, car il n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé il y a plus d’un quart de siècle.

     

    En 1984, Geraldine Ferraro, qui se présentait à la vice-présidence, a essuyé une des pires raclées de l’histoire politique contemporaine. La journaliste Maureen Dowd faisait le bilan de cette candidature inédite en ces termes : puisque les femmes n’avaient pas choisi de voter pour une femme, les féministes se voyaient obligées de repenser leur rôle en politique. D’autant plus qu’elles peinaient à s’expliquer comment il était possible qu’une majorité de femmes ait pu voter pour un « homme des cavernes ». Les démocrates qui avaient rêvé d’une année exceptionnelle se trouvaient pris au dépourvu, incrédules, constatant la défection des hommes blancs parmi les cols bleus. Cette année-là, aucune des femmes qui avaient brillé dans les courses au Congrès n’avait finalement été élue.

     

    En réalité, l’échec de Geraldine Ferraro a durablement refroidi les ardeurs des partis. Au point qu’il aura fallu attendre 24 années pour voir une femme remporter l’investiture pour la vice-présidence côté républicain, 32 pour en voir apparaître une sur le ticket démocrate.

     

    Les similitudes sont frappantes. En 1984, les commentateurs doutaient de la capacité d’une femme à tenir les rênes du pouvoir et soulignaient sa relative inexpérience ainsi que les activités financières discutables de son mari. Elle a porté le blâme de la défaite spectaculaire du Parti démocrate.

     

    En 2016, rebelote. L’opposant d’Hillary Clinton a mis en cause son aptitude à occuper le Bureau ovale, son expérience de plusieurs décennies est devenue un fardeau et les frasques de son mari lui ont collé aux semelles comme de la vieille gomme remâchée.

     

    Tout comme en 1984, il y a le fait que les femmes ne votent pas nécessairement pour les femmes, mais qu’elles se prononcent en reproduisant le modèle tel qu’il a été façonné. La rhétorique masculine qui habille la fonction présidentielle (du commandant en chef des forces armées aux « pères fondateurs » de la république) et le repli discursif sur des caractéristiques machistes à la suite du 11-Septembre alimentent cette dimension. Plus encore chez les femmes blanches, et à l’inverse de leurs alter ego autochtones, afro-américains, latinos ou immigrants, la discrimination est souvent formulée en termes qui leur sont extérieurs (par exemple le racisme). Ce faisant, certaines études constatent qu’elles sont parfois moins outillées pour dénommer — et donc identifier — la discrimination faite aux femmes, d’où l’acceptabilité, dans certaines franges de cette composante du fameux « discours de vestiaire ».

     

    Or, en 1984, le ressac est réel. Et durable : la place des femmes stagne au Congrès pendant huit ans. L’« effet Ferraro » aura mis du plomb dans l’aile des candidatures féminines aux élections locales — alors qu’il s’agit d’un tremplin nécessaire pour pouvoir accéder à un réseau d’envergure nationale et pour obtenir le soutien du parti.

     

    En 2016, il faut donc appréhender l’effet de cette lame de fond qui abhorre l’idée même qu’une femme transcende la répartition traditionnelle des rôles et le contrecoup de la défaite d’Hillary Clinton. La recherche universitaire montre une réelle peur de la redéfinition des cadres sociaux dans certains pans de la société américaine et une vraie crainte d’une femme à la Maison-Blanche. Le Southern Poverty Law Center a d’ailleurs ouvert un registre en ligne pour tenter d’évaluer et de recenser le harcèlement dans la foulée de l’élection. Et il souligne que les femmes refusent pour beaucoup de s’identifier dans les entrevues diffusées par l’organisme pour éviter d’être stigmatisées plus encore. Il faut dire que le cas de Lauren Batchelder, cette étudiante qui a reçu des menaces de mort sur Twitter pour avoir tenu tête à Trump, est dissuasif. Il est encore difficile d’appréhender le recul que la défaite d’Hillary Clinton aura généré. Combien d’années avant qu’une femme se lance de nouveau dans l’aventure ?

     

    Mais l’impact est plus profond encore. Dix jours après l’élection, le SPLC recensait 867 incidents haineux, d’un bout à l’autre du pays. Les femmes ne représentent qu’une fraction de ces incidents : des actes ou des propos antisémites, antimusulmans, anti-LGBT, anti-Afro-Américain, anti-immigrant. Le discours décomplexé est celui des extrêmes (à droite comme à gauche). Il pourrait avoir des effets durables sur le profil des élites et des politiciens, et accroître plus encore le découplage de la société en castes, tandis que l’ascenseur social du rêve américain se grippe.













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