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    Idées

    Le grand renoncement… ou les États-Unis face au génocide syrien

    12 février 2016 | Nicolas Tenzer - Président du Centre d’étude et de réflexion pour l’Action politique (CERAP), directeur de la revue «Le Banquet» | États-Unis
    «La politique américaine laisse une fois de plus, pour des raisons diamétralement opposées, mais comme cela fut le cas avec les guerres de George W. Bush, un champ de ruines au Moyen-Orient», estime l’auteur. Ci-dessus, des affiches célèbrent le président syrien près d’Alep, en novembre 2014.
    Photo: JosepH Eid Agence France-Presse «La politique américaine laisse une fois de plus, pour des raisons diamétralement opposées, mais comme cela fut le cas avec les guerres de George W. Bush, un champ de ruines au Moyen-Orient», estime l’auteur. Ci-dessus, des affiches célèbrent le président syrien près d’Alep, en novembre 2014.

    Environ 300 000 morts, 2 millions de blessés, 4 millions de réfugiés, 11 millions de déplacés : telle est la Syrie d’aujourd’hui. De ce qui est un génocide, le responsable à titre largement principal a un nom : Bachar al-Assad. Bien après viennent le groupe État islamique et le front Al-Nosra. Et l’origine de cette guerre de cinq ans est simple : un peuple, encouragé par des forces démocratiques, demandait la liberté dans un pays enserré depuis des décennies dans l’une des dictatures les plus sanglantes de la région. Ailleurs, le printemps arabe a été aussi réprimé. Nulle part il ne l’a été avec une telle violence qu’en Syrie. Les supplices infligés aux prisonniers du régime, que César donnait à voir et que l’ONU a très récemment dénoncés, égalaient en barbarie les crimes de Daech, et leur échelle était autrement vaste. Seulement, Assad, à la différence du Califat, cachait les cris et les corps des torturés.

     

    En 2013, sur proposition de la France, les États-Unis semblaient prêts à intervenir, au moins pour faire cesser les bombardements du régime dont les civils étaient les premières victimes. Le président Obama a brutalement reculé, et la Russie, principal soutien du régime criminel d’Assad avec l’Iran, réussissait à bloquer toute résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, avant d’entraîner les États-Unis dans une résolution fallacieuse sur le démantèlement — très partiel — de l’arsenal chimique syrien, qui fut prétexte à l’absence de toute intervention américaine. Un chiffre seulement : une action à ce moment aurait sauvé au moins 100 000 vies, et l’on se demande parfois si ces 100 000 fois une âme singulière ne viennent pas hanter le sommeil des dirigeants américains.

     

    La guerre continuait, agrémentée de résolutions formelles du Conseil de sécurité, d’ordre purement humanitaire, auxquelles la Russie avait fini par consentir d’autant plus aisément qu’elles les savaient condamnées à rester lettre morte. Les États-Unis haussaient régulièrement le nom, à l’unisson du secrétaire général des Nations unies, blâmant, exprimant leur profonde, parfois très profonde préoccupation, condamnant, pressant, exigeant, et rien ne se passait. Ils continuent d’appeler à une « solution politique » (et non militaire) — même si, solitairement, le vice-président Joe Biden se risqua une fois à dire que ce n’était pas suffisant. Ils faisaient mine, au nom de la lutte contre le groupe État islamique, de vouloir se coordonner avec la Russie et, toujours, de privilégier un outil diplomatique auquel personne ne croyait sérieusement.

     

    Puis la Russie, soutenant depuis le début le régime par ses livraisons d’armes et ses forces spéciales, finit par s’engager militairement en Syrie, attaquant non pas Daech, mais bien les forces d’opposition au régime. À l’Ouest américain, rien de nouveau : des dénonciations, toujours, la demande plus ou moins ferme du départ d’Assad, l’engagement finalement dans un soi-disant processus de paix, que tous savaient mort-né, d’autant plus qu’il laissait encore un an à Assad pour commettre ses massacres. Les accords de Genève qui devaient le sceller furent vite interrompus par les crimes de guerre, eux ininterrompus, du régime auxquels venaient désormais s’ajouter ceux de la Russie, auteur premier des massacres de civils commis depuis un mois dont l’apothéose sanglante devrait être prochainement la prise d’Alep. Cerise sur le gâteau de l’imbécillité ou de l’indécence : le 4 février, le site du Département d’État américain s’autofélicitait du leadership américain en Syrie !

     

    Cette faillite morale d’Obama, dont la « patience stratégique » se chiffre en dizaines de milliers de morts, annonce aussi une déroute stratégique. D’abord, les États-Unis ont perdu, pour longtemps, toute crédibilité dans la région. Le mot qui revient le plus souvent chez les opposants démocratiques au Moyen-Orient, au-delà de la Syrie, est celui de trahison. Ensuite, cet abandon du peuple syrien, autant que l’illusion entretenue qu’il est possible de négocier quoi que ce soit avec la Russie, ne peut que jeter un doute chez les alliés des États-Unis, en Europe et en Asie, sur leur fiabilité. Ils savent certes que les pays européens sont les premiers bouleversés par l’afflux durable de réfugiés que provoque d’abord le génocide syrien et que le risque de démantèlement de l’Union européenne est l’objectif premier de la Russie. Mais l’Europe est si loin…

     

    Demi-mesures

     

    En outre, même si les États-Unis peuvent dire que le Moyen-Orient fait de moins en moins partie de la zone où leur « intérêt national » est en jeu, ils ne peuvent ignorer que la catastrophe syrienne renforce les mouvements les plus extrémistes. Tous les témoignages indiquent la démoralisation profonde de forces démocratiques laissées à découvert devant l’aviation et l’artillerie russes. Enfin, et rien n’est fortuit, au moment où le Canada cesse les frappes aériennes au sein de la coalition militaire contre Daech, la lutte contre le Califat marque le pas, les États-Unis semblant avoir choisi des demi-mesures. Tous avaient d’ailleurs fait la prophétie : si l’on n’agissait pas rapidement contre Assad, le groupe État islamique se renforcerait. Le Canada devrait désormais insister prioritairement auprès de son allié américain pour que les crimes commis par Assad et la Russie de Poutine ne demeurent pas impunis. La lutte indispensable contre Daech passe d’abord par là.

     

    La politique américaine laisse une fois de plus, pour des raisons diamétralement opposées, mais comme cela fut le cas avec les guerres de George W. Bush, un champ de ruines au Moyen-Orient. Il menace de s’étendre désormais en Europe. Tout se passe aussi comme si l’Amérique avait voulu renforcer une Russie de plus en plus agressive militairement et idéologiquement : Vladimir Poutine doit certainement remercier Barack Obama. Malgré ses succès intérieurs, ce que l’histoire retiendra du Prix Nobel de la paix américain est qu’il aura laissé faire un génocide. L’histoire américaine s’arrête à Alep.













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