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    Ebola: l’enjeu électoral devenu viral

    Élisabeth Vallet
    20 octobre 2014 | Élisabeth Vallet - Directrice scientifique, Chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal | États-Unis | Chroniques
    Au Kansas, le républicain Pat Roberts s’est fait le chantre de l’interdiction des vols vers les États africains touchés par l’épidémie.
    Photo: Charlie Riedel Associated Press Au Kansas, le républicain Pat Roberts s’est fait le chantre de l’interdiction des vols vers les États africains touchés par l’épidémie.

    Avec Outbreak en 1995 et Contagion en 2011, Hollywood a imaginé une crise sanitaire où les États-Unis, confrontés à une épidémie aux allures d’Ebola, sombreraient dans le chaos. À la veille des élections de mi-mandat du 4 novembre, dans l’hystérie médiatique amorcée par CNN et relayée par Fox News, la peur est devenue le carburant de la campagne. Alors qu’une deuxième personne a contracté la maladie en sol américain, et tandis que des écoles en Ohio et au Texas ont pour cette raison fermé pendant plusieurs jours, la pandémie est désormais un enjeu électoral, instrumentalisé par les deux camps.

     

    Les républicains ont déjà tenté de placer Ebola dans une optique très « 11-Septembre » : au Kansas, le républicain Pat Roberts s’est fait le chantre de l’interdiction des vols vers les États africains touchés par l’épidémie. Au New Hampshire, Scott Brown a invoqué Ebola pour accuser son adversaire démocrate de négliger la frontière méridionale du pays. Mais l’annonce, le 15 octobre, d’un deuxième cas de contamination aux États-Unis a mis le feu aux poudres : les républicains ont les cartes en main pour jouer, comme ils le font depuis une décennie, sur cette caricature d’un Parti démocrate incapable de rassurer et d’un président qui n’endosse pas l’uniforme de commandant en chef.

     

    Il faut dire que le début du deuxième mandat d’Obama a été un chemin de croix pour la Maison-Blanche. Les hoquets du système informatique d’Obamacare, le scandale (de l’absence) des soins aux vétérans, l’afflux et la détention d’enfants migrants, la gestion approximative de la crise syrienne, la réponse hésitante à l’avancée du groupe État islamique, l’incapacité des services secrets à prévenir les intrusions à la Maison-Blanche, ont ouvert la voie. Le tout est couronné par la publication des mémoires de Leon Panetta (ancien secrétaire à Défense), qui décrit un président réfractaire à la confrontation et incapable de saisir les occasions. Dès lors, la rhétorique du « président-improvisateur » renforce l’image que le Grand Old Party cherche à imprimer à la campagne.

     

    En période électorale, les candidats du parti au pouvoir sont partiellement tributaires de l’image du président et savent qu’ils peuvent sombrer avec lui. Les républicains l’ont appris à leurs dépens avec la gestion désastreuse de l’ouragan Katrina en août 2005 : le président G. W. Bush, alors en vacances, avait tardé à se rendre en zone sinistrée. Un an plus tard, le verdict des urnes avait été sans appel. Ces erreurs, Obama cherche à les éviter : il a annulé plusieurs événements publics la semaine passée. Il a désigné, vendredi dernier, un conseiller spécial, Ron Klain, pour gérer cette crise sanitaire.

     

    Dans un cycle électoral où les dépenses publicitaires pourraient atteindre, selon le Center for Public Integrity, un milliard de dollars, les démocrates, qui investissent beaucoup plus que les républicains en publicité (dont 70 % sont négatives), ont saisi l’occasion. Avec pour credo l’impact des compressions budgétaires : celles qu’ont réclamées à grands cris les républicains (particulièrement les Tea Partiers), et celles imposées par le système des coupes automatiques, négocié lors de l’impasse politique de l’été 2011.

     

    Ainsi, le groupe Agenda Project (libéral) a produit une vidéo qui est diffusée là où les courses sénatoriales sont serrées (Kentucky, Caroline du Nord, Dakota du Sud, Iowa, Kansas). En toile de fond, le directeur du National Institute of Allergy and Infectious Diseases explique les conséquences désastreuses des compressions budgétaires sur la gestion d’une pandémie. À ses propos se superpose de manière itérative le mot cut (coupures), prononcé par des républicains connus (Sarah Palin, Michele Bachman, Paul Ryan), occupant des postes de haut niveau (John Boehner) ou des candidats potentiels pour 2016 (Chris Christie, Rick Perry, Marco Rubio). La séquence s’achève sur une déclaration de Sam Stein, directeur du National Institute of Health, affirmant que « n’eût été le déclin continu du financement public sur dix ans, il y aurait sans doute aujourd’hui un vaccin contre Ebola ». La vidéo s’arrête. Sur fond noir, trois mots : Republican. Cuts. Kill. (Les compressions. Républicaines. Tuent.)

     

    Dans un climat d’anxiété sur lequel les partis tentent de surfer, l’électorat est volatil : au point de déclarer à la fois dans un sondage du Washington Post qu’il est majoritairement insatisfait (à 76 %) de la gestion d’Ebola par le gouvernement, mais confiant (62 %) dans les capacités de cette administration à gérer une pandémie. Ce virus ne changera peut-être rien à la défaite démocrate annoncée. Mais son instrumentalisation pourrait altérer durablement la relation des électeurs à leurs institutions. Si les États-Unis sont loin d’une véritable crise pandémique, ils sont à deux doigts, par contre, d’une profonde crise de confiance.













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