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    Hillary, horizon 2016

    Les États-Unis sont-ils mûrs pour leur première présidente?

    La politicienne se doit d’être moins Clinton et plus «HRC», et de s’assurer de conquérir ses troupes avant de partir à l’assaut du pays

    18 mars 2014 |Élisabeth Vallet | États-Unis
    Face à un Barack Obama qui tergiverse et calcule, Hillary Clinton a un style présidentiel actif et engagé, que Robert Gates lui-même louange dans ses Mémoires.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Joe Raedle Face à un Barack Obama qui tergiverse et calcule, Hillary Clinton a un style présidentiel actif et engagé, que Robert Gates lui-même louange dans ses Mémoires.

    En 2008, elle avait, selon ses propres termes, étoilé le plafond de verre de 18 millions de fissures… sans toutefois parvenir à le fracturer. En 2016, selon toute probabilité, Hillary Clinton se lancera de nouveau à l’assaut de la Maison-Blanche. Pour ce faire, quatre super-PAC, ces monstres financiers issus de la décision de la Cour suprême «Citizens United», sont déjà sur le pied de guerre. Et jamais la «primaire invisible», celle où les candidats remplissent leur coffre de guerre, n’a été amorcée aussi tôt. Jamais l’Iowa, premier État à tenir traditionnellement les premiers caucus de l’année électorale, n’a reçu autant de visites de candidats putatifs… deux ans avant le début officiel du processus. Dans le même temps, le Parti républicain peine à trouver un candidat rassembleur depuis l’explosion en plein vol de la candidature de Chris Christie, et le Parti démocrate semble de plus en plus convaincu de l’inévitabilité (73 % des électeurs démocrates) de la candidature de Hillary Clinton. Plus encore, John McCain, candidat défait en 2008 par Barack Obama, se dit persuadé de la réussite de « HRC » (Hillary Rodham Clinton). C’est dire. Les États-Unis sont-ils donc mûrs pour leur première présidente ?

     

    Madame «le» Président?

     

    Les femmes représentent plus de la moitié de l’électorat aux États-Unis, et la majorité des électeurs inscrits. Depuis 1996, dans chaque élection présidentielle, elles sont plus nombreuses à voter que les hommes (l’écart est de 4 points en moyenne, près de 9 dans la communauté afro-américaine) et depuis 1980, elles penchent très nettement en faveur des démocrates. Le parti ne s’y trompe pas : il a abondamment utilisé le credo de la « guerre contre les femmes » dans ses débats contre le Parti républicain, et l’adoption de lois restreignant l’avortement (au Texas et dans 26 autres États, 53 % des femmes américaines touchées) semble lui donner raison. Ainsi malgré la prégnance des « guerres culturelles », la prochaine élection présidentielle pourrait être propice à une révolution. Mais le chemin peut encore être long : presque un siècle s’est écoulé entre la mention en 1920 de Laura Clay, première femme à recevoir un vote lors d’une convention nationale (Geraldine Ferraro fut la première en 1984 à figurer sur un Ticket démocrate comme vice-présidente, et Sarah Palin en 2008 côté républicain) et l’avènement en 2008 de Hillary Clinton, première femme présidentiable, « presque » investie par un parti susceptible de conquérir le bureau ovale.

     

    Les résistances du plafond de verre

     

    Si l’idée d’une femme à la Maison-Blanche a fait son chemin, particulièrement au cours des vingt dernières années (un sondage d’Emily’s list indique que 90 % y sont favorables), il demeure que ces chiffres sont identiques à ce qu’ils étaient en 2008. À l’époque déjà, les Américains considéraient qu’il était plus aisé de désigner un président de couleur (Obama) qu’un président septuagénaire (McCain) (si Hillary est élue, elle sera à neuf mois de son 70e anniversaire en janvier 2017). Et surtout, le vote des femmes n’est pas acquis : durant les primaires démocrates de 2008, les donatrices ont été deux fois plus nombreuses pour Obama que pour Hillary Clinton. Il n’y a pas eu d’effet direct Clinton-Palin sur le plafond de verre de la capitale fédérale : les femmes restent minoritaires au sein du pouvoir exécutif fédéral américain (27femmes au Cabinet entre 1933 et 2014), et notamment dans les fonctions régaliennes (occupées par 5 femmes, sur 27, en 80 ans), encore souvent « des chasses gardées masculines ». Les femmes ne représentent que 19 % des membres du Congrès, et même la culture populaire ne fait d’elles que des présidentes incidentes (conquérant le pouvoir à la suite d’un accident du président élu comme dans Commander-in-Chief de 2005, et toujours comme second(e) — comme dans Veep, diffusée en 2012).

     

    Or, face à un Barack Obama qui tergiverse et calcule, Hillary Clinton a un style présidentiel actif et engagé, que Robert Gates lui-même (ministre de la Défense de W. Bush puis d’Obama) louange dans ses Mémoires. Sa vision est moins définie par les déterminants de la politique intérieure, mais plus par sa volonté d’affirmer le rôle central des États-Unis dans le monde. Bien sûr, les républicains vont abondamment rappeler la mort de l’ambassadeur Stevens à Benghazi, mais il demeure que l’appréciation de la candidate s’est améliorée dans la population américaine depuis 2008. À l’époque, 53 % des citoyens la jugeaient « peu aimable » ; aujourd’hui, 57 % considèrent que cela « ne s’applique pas ». En ce sens, sa présidentiabilité, son leadership ne sont pas mises en doute : elle est à même d’assumer la masculinité de la tâche, telle qu’elle a été définie par l’histoire exécutive.

     

    En l’état actuel du parti républicain, c’est donc du côté du Parti démocrate qu’il faut aller chercher ses vulnérabilités. Car les grandes lignes de fracture qui l’ont lacérée durant la campagne de primaires de 2008 n’ont pas disparu. En effet les partis aux États-Unis sont de grandes coalitions étirées sur plusieurs fuseaux horaires politiques. Si rien n’empêche que la candidature d’HRC soit consensuelle (mais l’illusion du consensus avait coûté cher à Nixon en 1960), le Parti démocrate connaît traditionnellement (lorsqu’il ne s’agit pas de reconduire le président sortant) des campagnes de primaires marquées par une pluralité de candidatures (3,5 en moyenne depuis 1948 selon Larry Sabato). Et donc une pluralité de courants : les contestations pourraient ici venir de sa gauche, ou encore de la génération du Millénaire qui pensait avoir déclassé celle des baby-boomers en élisant Barack Obama. Or, dans le « Hillaryland », ce monde centré autour de l’establishment clintonien et formé de cercles concentriques dont le degré de proximité est déterminé par les liens de loyauté, il y a tous les risques, notamment de l’insularité qui a tant nui à Mitt Romney et de l’étiquette « passéiste » qui s’attache à Bill. Dès lors, il reste à Hillary Clinton d’être moins Clinton et plus HRC et de s’assurer de conquérir ses troupes avant de partir à l’assaut du pays.


    Élisabeth Vallet - Professeure associée au département de géographie et directrice scientifique à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Auteure de La Course  à la Maison-Blanche – Comprendre les élections présidentielles américaines (Septentrion, 2012)













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