Une anatomie américaine
De San Francisco, on pourrait dire que c’est le sexe de l’Amérique. Cette ville multiplie les bosses dans son pantalon. La Nouvelle-Orléans, c’est l’oreille. Et le nez. La musique, ou alors le silence de mort, et la puanteur de l’humidité qui pourrit le bois des maisons. C’est un peu la culpabilité, aussi. Il y a la mauvaise conscience du Sud qui plane sur le bayou. Phoenix, c’est l’appendice. On pourrait tout aussi bien s’en passer.
Boston ? C’est autre chose.
J’y étais cet automne, pour la présidentielle. Je replonge dans mes notes et j’y retrouve l’esprit de la ville comme je l’ai perçu.
Je ne sais pas pour vous, mais dès que j’y débarque, je cherche toujours à comprendre la vibration d’un endroit. Chez les gens, dans leur manière de parler et de se déplacer, dans leurs rapports aux autres, dans les discussions de cafés et l’énervement des salles de spectacle, quelque chose se dégage. Comme une signature. Un ADN de la culture locale. Des fois, il n’y en a pas. Comme à San Diego. Rien, sauf du soleil et la mer. À Barcelone, il faut plusieurs jours pour la décoder, parce que ses habitants, plus sauvages qu’ils n’y paraissent, en font un mystère. À Paris, elle vous saute au visage, jusqu’à l’agression. À Prague, il y a 20 ans, on sentait la liberté retrouvée, l’euphorie, mais aussi le poids de l’histoire.
Boston ? C’est une ville amicale. Ce n’est pas la côte est speedée, impersonnelle. C’est presque la Californie dans ses rapports humains. Je ne compte pas le nombre de fois où quelqu’un qui trouvait que nous avions l’air égarés s’est arrêté pour nous offrir son aide. À Cambridge, autour de l’Université Harvard, les terrasses débordaient de monde. Dans une librairie, j’ai fouillé dans la grande section consacrée à Susan Sontag. J’ai lu quelques passages de On Photography. Aujourd’hui, je me demande ce que l’intellectuelle aurait pensé des photos qui circulaient sur le Web quelques minutes après les explosions au marathon, dont celles montrant un trottoir maculé de sang, et une où l’on apercevait un coureur auquel il manquait une jambe, arrachée par la déflagration.
Voyeurisme chronique de nos sociétés occidentales, aurait-elle sans doute tranché.
C’est la première fois depuis que je tiens cette chronique où il est question des bombes. Peut-être parce qu’il y a trop peu à dire sur elles, mais beaucoup à propos de Boston. De ce qu’elle est.
De Cambridge, nous avons longtemps marché jusqu’à Somerville. Le coin ressemble un peu à Brooklyn, dans le style de Park Slope : petite enclave bourgeoise qui cultive un art de vivre. Dans un pub irlandais, nous avons bu de la bière et du cidre en plein après-midi en regardant le soccer à la télé. Dans les haut-parleurs, le chanteur des Pogues crachait ses dernières dents. Le barman avait un accent opaque, à mi-chemin entre ceux du Galway et du Massachusetts, genre.
J’ai passé quelques jours à Boston. En touriste et pour assister à un spectacle (Cat Power, au House of Blues, le pire show de ma vie). Mais aussi pour interroger les gens à propos de l’élection présidentielle, confessions dont j’ai tiré une chronique publiée ici, et qui disait le désenchantement du pays.
Ce sont les impressions des républicains qui m’ont le plus intéressé, parce qu’aux antipodes des miennes, mais surtout à cause de la manière. J’entends par là qu’on sent l’esprit de la Constitution dans leur discours, mais pas ce dogmatisme du premier degré du texte qui empêche le débat. Jamais je n’ai perçu la hargne du conservatisme qui anime trop souvent les conversations politiques en Virgine, en Louisiane, en Arizona ou dans le sud de la Californie. On a évidemment beaucoup causé économie : Boston est affairiste. Mais jamais de morale. Et même dans les positions les plus à droite, chaque fois j’ai senti l’admirable besoin chez mes interlocuteurs d’aller jouer dans les teintes de gris de la nuance.
Quand les bombes ont explosé, c’est à ces rencontres que j’ai songé. Et encore aujourd’hui, il n’y a rien d’autre à raconter sur ces attentats. Sinon que Boston n’est pas le coeur, ni les tripes, ni les oreilles ou le nez de l’Amérique états-unienne. Berceau des idées qui ont présidé à la fondation du pays, c’est un peu son cerveau. Mais c’est autre chose qu’on sent attaqué ici. The Spirit of America, comme le dit la devise de l’État du Massachusetts. Un idéal démocratique, intellectuel, l’expression d’un vivre-ensemble aussi. De l’Amérique, on pourrait dire que Boston est un peu le siège de son âme.







