Un meilleur scénario
Et voilà que, avec un tour de magie exécuté par Hollywood et la Maison-Blanche - joué avec élan la semaine dernière à la cérémonie des Oscar -, je découvre que l’agence d’espionnage, autrefois maudite, est en fait un assemblage de gentils bougres aux esprits artistiques, portés par nulle autre volonté que la protection des innocents et l’intégrité des États-Unis et de ses représentants. Du moins, c’est ce que Michelle Obama nous aura fait croire dans son introduction de la catégorie « Best Picture », en direct de la résidence présidentielle, avant de remettre un Oscar à Argo, qui, comme Zero Dark Thirty, constitue une célébration de la compétence et des principes élevés de la CIA. De plus, selon la première dame, tous les films en nomination « nous ont fait comprendre que l’amour peut résister à tout » en plus de nous rappeler « que nous pouvons surmonter n’importe quel obstacle si nous poussons assez loin et luttons assez fort et trouvons le courage de croire en nous-mêmes ».
Sans doute Mme Obama pensait-elle à son courageux époux qui, sagement conseillé par John Brennan, le patron désigné de la CIA, et inspiré par son prédécesseur, George W. Bush, choisit lui-même les cibles terroristes des missiles lancés par des drones au Pakistan et au Yémen. Le taux de victimes civiles estimé en moyenne à 17 % n’a pas empêché notre président de récemment exprimer son espoir « que les gens comprennent que les drones ne provoquent pas un grand nombre de victimes civiles » et qu’en général, il s’agit de frappes très précises contre al-Qaïda. Heureusement, nous avons un chef d’État qui ne manque ni de confiance ni d’amour. Et ce ne sera sûrement pas le gouvernement pakistanais qui, en contestant la violation de sa souveraineté et du droit international, va dépouiller Obama de son amour-propre.
Argo, l’exception qui confirme la règle
Chose paradoxale, Argo nous montre en fait la CIA durant une courte période où le bon sens a prévalu dans la politique étrangère américaine. Le président Carter avait bravement refusé d’intervenir pour défendre le chah d’Iran lors de la révolution islamiste de 1979. Toutefois, il a malheureusement cédé à la pression de David Rockefeller et de Henry Kissinger, et permis à l’ancien dictateur perse de quitter le Mexique pour suivre un traitement contre le cancer à New York, même s’il savait que cela provoquerait les radicaux à Téhéran. La prise d’otages a vite suivi, et le scénario tellement bien présenté par Ben Affleck nous ramène à une époque où un agent dit « d’intelligence », Tony Mendez, a justement fait preuve d’intelligence en créant une fausse équipe de film pour secourir les diplomates cachés à l’ambassade du Canada.
Mais bon sang ! Depuis sa création en 1947, le « scénario » typique de la CIA est celui de la subversion et de l’illégalité aux dépens de notre intérêt national. Le bouleversement de la Perse qu’on aimait ; la tyrannie des mollahs ; la fatwa contre Salman Rushdie ; le programme pour développer une capacité nucléaire ; les déclarations abusives à l’égard d’Israël, tout cela découle du coup d’État anglo-américain de 1953, qui a renversé le gouvernement légitime et démocratique du premier ministre iranien Mohammad Mossadegh pour installer Mohammad Reza Chah Pahlavi au pouvoir absolu. Le rôle de la CIA en cette affaire est bien connu, mais le détail emblématique, raconté par le journaliste Stephen Kinzer, reste celui-ci : alors que l’équipe clandestine de l’Américain Kermit Roosevelt attendait dans sa cachette les bons résultats de l’Opération Ajax, elle se saoulait avec de la vodka, chantant sur un disque de la comédie musicale Guys and Dolls, dont la chanson Luck Be a Lady Tonight avait été adoptée comme chanson thème par l’équipe clandestine.
On peut bien rigoler. Cependant, le travail de la CIA n’est pas, normalement, aussi pittoresque. Au Vietnam, celle qui est aujourd’hui célébrée par le monde du cinéma pour sa perspicacité dans la traque d’Oussama ben Laden, menait une force paramilitaire de terreur sous le nom de Phoenix. La CIA dément toujours le fait que ce nom cachait une campagne d’assassinat. Dans son autobiographie, William Colby, responsable de Phoenix, a souligné que ce projet avait tué - la grande majorité en combat militaire, insistait-il - 20 000 membres du Viêt-cong. Des nuances !
Blague à part, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans la nouvelle image hollywoodienne de la CIA. D’après le New York Times, la participation de Michelle Obama à la soirée était issue de « négociations secrètes » entre Harvey Weinstein et la Maison-Blanche, amorcées par le grand producteur et donateur au Parti démocrate. Je vois plutôt une opération clandestine formulée à Langley, en Virginie. Après tout, ça fait un meilleur scénario.








