Les démocrates n’oseront pas
La naïveté de ces interrogations me perturbe et je me rends compte qu’il faut réveiller les étrangers. L’Amérique n’est ni aussi bornée dans sa pensée populaire, ni aussi figée au sujet du droit constitutionnel qu’on le pense. Il faut comprendre que la véritable Amérique est oligarchique dans ses pratiques politiques.
Car c’est une toute petite oligarchie qui dominera le débat sur la proposition du président pour freiner la folie «flingueuse» dans ce pays. Son projet de loi est très timide et on ne peut plus respectueux de la NRA et des politiciens qu’elle soutient. En fait, il propose seulement de renouveler l’interdiction des fusils d’assaut semi-automatiques (qui a expiré en 2004), de réinstaurer la limite de dix cartouches par chargeur et d’exiger des contrôles par les commerces sur les origines des clients pour détecter des criminels éventuels (alors que 40 % des ventes se font en privé par des individus).
Pour être sérieux, il faudrait restreindre l’accès aux armes de poing, qui sont utilisées pour la grande majorité des meurtres. En 2011, selon le FBI, au moins 6220 homicides étaient le fait d’une arme à canon court par rapport à 679 à canon long, dont près de 100 % étaient des armes de chasse et des fusils ordinaires, qui ne seraient pas visés par la nouvelle loi.
En dépit de la prudence du président, des démocrates-clés restent à la traîne. Sans l’appui des sénateurs Harry Reid (chef de la majorité), Max Baucus (président du comité des finances) et Tim Johnson (président du comité des banques), il est probable que la réforme ne sera jamais adoptée. Leur pouvoir tient non seulement à la structure régressive de ce parti, mais aussi à l’influence disproportionnée accordée par la Constitution aux sénateurs d’États ruraux. Baucus, du Montana, ne s’est toujours pas prononcé au sujet de Newtown; Reid, du Nevada, et Johnson, du Dakota du Sud, ont déploré la tuerie, mais sont demeurés équivoques sur l’interdiction des fusils d’assaut. Baucus et Johnson seront en élection en 2014. Ils vont donc rester cois. Quant à Reid, il s’esquivera. Bref, la puissance de la NRA reste entière et menaçante.
Toutefois, cette sale politique des États à la culture cow-boy ne fait pas d’Obama un ange. Si la conduite de Baucus et compagnie est dégoûtante, la sienne l’est tout autant, lui qui a profité de la tentative de meurtre de Gabrielle Giffords, représentante démocrate d’Arizona. On a vite oublié, dans les remous de Newtown, la libre opinion qu’il a publiée dans l’Arizona Daily Star le 13 mars 2011, après la fusillade où Mme Giffords a été blessée. Il y déplorait la violence de cette tuerie qui avait fait six victimes. Peu après, il affichait néanmoins son soutien au deuxième amendement : «La chasse et le tir font partie de notre patrimoine national. Et, en fait, mon administration n’a pas réduit les droits des propriétaires d’armes à feu, elle les a élargis, par exemple pour permettre de porter des armes dans les parcs nationaux et les réserves fauniques.»
Eh bien, bravo pour le deuxième amendement, mais on pourrait se demander d’où sort ce président, ex-professeur de droit constitutionnel, qui ne parle que des droits des chasseurs et amateurs de tir. Oui, le deuxième amendement offre des garanties, mais il faut se rappeler le contexte dans lequel il a été promulgué.
Au XVIIIe siècle, le concept d’«une milice bien organisée nécessaire à la sécurité d’un État libre» - servant à protéger le peuple des tyrans - était au coeur de l’idéologie de la révolution américaine. L’écrivain Daniel Lazare explique que même si les milices locales des treize colonies ont peu contribué à la victoire contre le «tyran» George III, «les Américains avaient besoin de croire que les citoyens soldats amateurs avaient gagné la guerre» et non seulement que « les armes étaient nécessaires à l’autodéfense, mais que leur possession étendue confirmait l’image d’une Amérique patrie de la liberté». On est loin de l’idéologie de la NRA, prônant l’autodéfense des innocents contre les criminels.
Aujourd’hui, le principe plutôt admirable d’armer le peuple afin qu’il puisse se défendre contre l’oppression est travesti par des fous furieux, des racistes blancs (il y a très peu d’adhérents noirs à la NRA) et des libertaires. Pour protéger les enfants de cette secte minoritaire, il va falloir revenir à l’intention première des auteurs du deuxième amendement et tenter de modifier la Constitution. On a corrigé d’autres erreurs des Pères fondateurs, dont l’esclavagisme.
Mais le Parti démocrate n’osera pas lancer ce débat essentiel. Alors qu’il observait le défilé depuis son perchoir aux vitres blindées, le long de Pennsylvania avenue, le jour de sa deuxième investiture, je me suis demandé à quoi pensait Barack Obama.
***
John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.







