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    Présidentielle - Dieu et Obama








    De retour de Paris, centre laïc de l’Europe, je me suis retrouvé dans une inondation aux proportions bibliques à New York — inondation à la fois physique, politique, et spirituelle. Invité mardi dernier par une chaîne de télévision française pour commenter l’effet électoral de Sandy, tempête profondément destructrice, j’ai plutôt songé à la santé d’esprit de l’Amérique et au clivage profond entre factions « croyantes » et « non croyantes ».

    Car cette faille, entre ceux qui approuvent le pouvoir temporel de l’homme et les structures gouvernementales et ceux qui misent sur le pouvoir religieux et la magie des structures des marchés privés, est croissante. Que ce soit Obama ou Romney qui remporte l’élection ce mardi, l’écart va continuer à s’élargir alors qu’il pollue et déforme la conversation nationale.
     
    Réfléchissons d’abord aux ironies et aux dégâts politiques de cette catastrophe naturelle. Dans la mesure où elle constitue un « acte de Dieu », Sandy bénéficie surtout à Obama, vu comme infidèle presque musulman par les évangélistes protestants qui alimentent la colère des Tea Party contre le gouvernement fédéral. Or, c’est justement de ce gouvernement que tout le monde a réellement besoin aujourd’hui sur la côte est des États-Unis. Ce n’est pas le « libre marché » qui va pomper l’eau du métro de New York, réparer les digues détruites et les rues submergées du New Jersey et restaurer l’électricité aux millions des gens toujours privés de lumière. J’avoue que la Bible peut éclairer beaucoup de choses, mais elle ne peut pas allumer la lampe du salon ou l’ordinateur. Certes, les théories d’économistes de droite comme Milton Friedman sont d’une longue portée intellectuelle, mais la foi quasi religieuse dans le libéralisme ne va pas transporter les salariés au bureau ou à l’usine.
     
    Comble de l’ironie : non seulement le choc de Sandy a détruit les maisons et passages en bois du New Jersey et de New York, mais il a également brisé la prétendue solidarité du Parti républicain dans sa position antigouvernement. Le gouverneur du New Jersey, Chris Christie, lors d’un ralliement pour Mitt Romney, s’était récemment moqué d’Obama, le décrivant comme innocent cherchant « l’interrupteur pour éclairer sa direction de leader ». Et voilà que dans les 48 premières heures de la tempête, Christie a failli culbuter dans son admiration pour le président. D’un coup, le tribun de la convention républicaine à Tampa, chouchou des barons du parti et candidat présidentiel potentiel en 2016, est devenu paroissien dans l’église du big government, seul barrage qui pourrait repousser le déferlement d’eau salée qui a tellement abîmé les plages et les villes de la côte de « l’État jardin ». Paraissant terrassé par les pertes de lieux mythiques de son enfance, le gouverneur a qualifié la réponse d’Obama à la crise d’« exceptionnelle ».
     
    Pire pour Christie, son rival régional et peut-être présidentiel en 2016, le gouverneur démocrate de New York, Andrew Cuomo, semblait plus compétent à la télévision durant la terrible nuit du 29 au 30 octobre. Alors qu’un Christie vexé, debout derrière un lutrin à l’abri des intempéries, reprochait au maire d’Atlantic City d’avoir prétendument rejeté ses conseils d’évacuer les résidants de sa ville, Cuomo s’est calmement promené un peu partout à l’extérieur, sous la pluie et le vent, prônant l’intervention de l’État afin de protéger les New-Yorkais. De plus, Cuomo était, autant que je sache, le seul politicien de renommée à avoir évoqué dès la première heure l’effet des gaz à effet de serre sur les changements climatiques dans les causes du désastre. Pour les chefs républicains qui n’y croient pas, soit par ignorance, soit par cupide défense des industries pétrolières et charbonnières, les dépenses de reconstruction d’après-Sandy, aujourd’hui estimées dans les dizaines de milliards de dollars, deviennent un peu gênantes. Le refus de ces derniers de prendre au sérieux les nombreux avertissements de scientifiques — qu’un tel désastre était de plus en plus probable à cause du réchauffement de l’atmosphère et la hausse conséquente du niveau des océans — pourrait aussi gêner un large public devenu plus conscient de la fragilité de l’environnement.
     
    Mais est-ce que tout cela garantit une victoire à Obama et au Parti démocrate ? Mitt Romney, il est vrai, a eu l’air pathétique dans sa réponse à Sandy : se porter volontaire dans un gymnase d’Ohio et amasser des boîtes de conserve pour les victimes ne pouvait que le rendre plus petit que son adversaire ; de surcroît, son nouvel enthousiasme pour subventionner l’Agence fédérale des situations d’urgence (FEMA) a paru hypocrite.
     
    En même temps, il est évident qu’Obama est beaucoup plus faible qu’en 2008, que la déception éprouvée par ses partisans durant ces quatre dernières années de voir un président ultra-prudent et au fond libéral — en fait l’antithèse de l’audace — va entraîner une forte baisse du taux de participation au vote. Déjà, la Chambre des représentants a basculé du côté des républicains en 2010 à cause de ce déficit d’inspiration du président sortant, surtout chez les minorités et les ouvriers syndicalisés. Après le 6 novembre, la Chambre restera aux mains des républicains ; le Sénat restera de justesse sous contrôle démocrate, et ce, seulement grâce aux déclarations débiles de deux candidats républicains au sujet du « viol légitime » et des « intentions de Dieu » lorsqu’une femme violée tombe enceinte. Le malheur de Romney est d’être non seulement mormon (donc pas un vrai chrétien), mais aussi trop laïc et modéré sur les questions de mœurs pour satisfaire les militants farouches de la droite chrétienne. Les croyants jouissent de leur foi aveugle et déterminée, alors que les non-croyants tergiversent dans leur défense des valeurs séculières et sociales.
     
    Quant au possible second mandat d’Obama, on peut s’attendre à un glissement lent, mais tout de même inexorable, vers la droite et à un éloignement de la social-démocratie. Il n’y a plus de gauche aux États-Unis qui pourrait l’empêcher.
     
    John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique est publiée au début de chaque mois.












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