États-Unis - L’estocade ratée

Washington — La course à la Maison-Blanche est entrée dans la dernière ligne droite avant le scrutin du 6 novembre avec le premier débat télévisé entre les deux principaux candidats mercredi. Elle a peut-être aussi pris un tournant à la suite de la bonne prestation de Mitt Romney.
Après un an et demi de campagne qui n’a vu Barack Obama se détacher de Mitt Romney que depuis septembre, le premier débat télévisé, mercredi, a créé une dynamique en faveur du républicain : Barack Obama et Mitt Romney se retrouvaient face à face pour la première fois, et c’est l’ancien gouverneur du Massachusetts qui a dominé la rencontre.
Mieux rodé grâce aux 23 débats qui ont émaillé les primaires du Parti républicain, Mitt Romney s’est montré beaucoup plus à l’aise que le président sortant. Barack Obama, quant à lui, a bafouillé, est resté sur la défensive et a omis de répéter ses attaques contre son adversaire, et, au bout du compte, il a raté l’occasion de lui donner l’estocade. Cela, au grand dam des amis démocrates du locataire de la Maison-Blanche.
« Où était Obama ce soir ? », s’est étonné juste après le débat Chris Matthews, l’un des animateurs les plus pro-Obama de la chaîne câblée MSNBC. « Je suis sidéré », confiait son collègue Ed Schultz. Sur la BBC, le cinéaste Michael Moore jugeait « décevante » la prestation du président.
Pour sa part, le comédien Bill Maher, généreux donateur d’un SuperPAC pro-Obama, écrivait sur Twitter : « Il semble qu’Obama a vraiment besoin du téléprompteur. » Bill Maher faisait allusion à l’habitude décriée qu’a le chef de la
Maison-Blanche de prononcer ses discours à l’aide de cet appareil qui fait défiler son texte sur deux écrans situés de chaque côté du micro.
Pourtant, l’enjeu du premier débat était particulièrement important. L’histoire moderne montre en effet que le premier débat entre des prétendants à la Maison-Blanche, parce qu’il est le plus regardé par les Américains, peut jouer un rôle crucial pour fixer ou changer le message et l’image associés à chaque candidat dans l’esprit des électeurs.
L’institut d’audiométrie Nielsen annonce d’ailleurs que le débat de mercredi a battu tous les records en rassemblant plus de 67 millions de téléspectateurs, contre moins de 53 millions pour le premier débat entre Barack Obama et John McCain en 2008.
Or, après avoir été au coude à coude avec Mitt Romney pendant des mois, Barack Obama arrivait au débat en favori.
Il était en tête dans les sondages au niveau national, même si le plus souvent dans leur marge d’erreur statistique. Plus important encore dans un système où le président est élu au suffrage universel indirect au sein d’un collège électoral où les États les plus peuplés de la fédération ont plus de poids que les autres, Barack Obama disposait d’une nette avance dans quasiment tous les États en ballottage (swing states), à commencer par les poids lourds au collège que sont la Floride et l’Ohio.
C’est que, jusqu’à présent, le président Obama avait réussi à faire du scrutin un référendum sur son rival républicain plutôt que sur propre bilan.
Dans cette entreprise, Barack Obama a été considérablement aidé par les nombreuses gaffes de son rival et par l’énorme fossé qui existe entre un riche homme d’affaires comme Mitt Romney et les soucis des Américains moyens se débattant face au chômage, aux saisies immobilières, aux aléas de leur retraite par capitalisation et aux failles du système de santé.
Cependant, arrivant sur le plateau en sachant qu’il était beaucoup moins apprécié sur le plan personnel que Barack Obama et très critiqué pour sa stratégie par certains de ses amis républicains, Mitt Romney a su saisir mercredi la dernière grande occasion qu’il avait de changer la dynamique de la campagne.
Il a visé les 14 % d’électeurs parmi les plus susceptibles d’aller voter le 6 novembre qui suivaient le débat en se disant qu’ils pourraient changer de candidat en fonction de son déroulement.
« Romney effectue un virage en douceur vers le centre », titrait le Los Angeles Times au lendemain du débat. Le journaliste politique David Lauter faisait observer que Mitt Romney avait utilisé le débat pour tenter de combler le déficit de sympathie et d’empathie qu’il enregistre par rapport à Barack Obama dans l’opinion. Il ajoutait que Mitt Romney avait parlé de choses que les électeurs « auraient pu espérer entendre de la bouche du président ». L’ancien gouverneur a notamment proposé de démanteler les grandes banques pour faciliter la reprise du crédit, de l’emploi et de l’immobilier.
La prestation de Mitt Romney a porté. Selon un sondage à chaud réalisé pour CNN, 67 % des téléspectateurs l’ont déclaré vainqueur du face-à-face. Certes, il est arrivé qu’un président sortant vacille lors du premier débat. Ce fut le cas de Ronald Reagan en 1984, de George Bush père en 1992 et de son fils en 2004. La raison réside sans doute dans la grande déférence accordée au chef de l’État aux États-Unis pendant son mandat, y compris de la part des médias. Mais, comme le souligne Keating Holland, le directeur politique de CNN, « aucun candidat à la présidence n’a dépassé 60 % dans le sondage à chaud que CNN effectue après le premier débat depuis 1984 ».
Vendredi, Gallup indiquait que Mitt Romney a réduit son retard par rapport à Barack Obama de deux points dans les intentions de vote. Jeudi, Ipsos montrait le même resserrement et ajoutait que l’ancien gouverneur a dépassé pour la première fois la barre des 50 % pour ce qui est de sa cote personnelle. Dans ce sondage, il est aussi considéré comme le meilleur candidat pour l’économie, l’emploi et le déficit, les trois préoccupations principales de l’électorat.
« La victoire est en vue », a lancé Mitt Romney jeudi. C’est aller un peu vite en besogne. L’impact du premier débat est encourageant pour lui, mais reste à savoir s’il durera.
À cet égard, l’annonce vendredi par le ministère du Travail que le taux de chômage est enfin descendu en deçà de 8 % et à son niveau le plus bas depuis l’entrée de Barack Obama à la Maison-Blanche pourrait convaincre des indécis que le pays va dans la bonne direction et que le président sortant mérite un second mandat.
Mitt Romney et Barack Obama se retrouveront pour deux débats d’ici la fin du mois. L’un, le 16 octobre, permettra à des citoyens de les interroger sur la politique intérieure et extérieure. L’autre, le 22 octobre, sera consacré à la politique étrangère.
Traditionnellement, les débats suivants sont néanmoins beaucoup moins regardés que le premier et ont beaucoup moins d’influence dans la campagne.
C’est pourquoi, à moins d’une gaffe majeure d’un candidat ou de son colistier, à moins d’une crise majeure sur la scène mondiale, le scrutin se jouera sur la mobilisation de la base respective des candidats ainsi que sur les électeurs indépendants et indécis.
Cette mobilisation passera par des tirs de barrage de publicités télévisées ciblant les personnes de plus de 65 ans, les Latinos, les Noirs, les femmes de la classe moyenne et les ouvriers blancs qualifiés.
La mobilisation passera aussi par une présence accrue de Barack Obama, de Mitt Romney et de leurs colistiers sur le terrain qui compte surtout, soit celui des neuf États en ballottage qui détiennent la clé de la victoire avec un total de 110 voix au collège électoral sur les 270 nécessaires.
Dès jeudi, Barack Obama sillonnait ainsi le Colorado, l’Iowa et le Wisconsin, tandis que Mitt Romney partait en Floride, les deux hommes faisant un crochet par la Virginie.
Partout, M. Obama fait désormais valoir que « le vrai Mitt Romney » n’est pas celui du premier débat et n’est pas digne de confiance pour la présidence. Partout, M. Romney affirme que les politiques menées par M. Obama « ont échoué » et qu’il veut être « le président de 100 % » des Américains, et pas simplement celui des riches.
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