Présidentielle américaine - En désespoir de cause
Même les plus fidèles partisans du président sont déçus. De retour, depuis mercredi dernier, du berceau politique de Barack Obama, où j’ai interviewé des politiciens démocrates, un chiffre dans le Chicago Tribune m’a sauté à la figure comme indice essentiel pour expliquer à quel point le rêve obamien est devenu une chimère. Parmi les électeurs de 18 à 34 ans de la ville de Chicago, 138 000 de moins qu’en 2008 sont inscrits sur les listes électorales ; ils sont 50 000 de moins dans les plus proches banlieues. Selon David Yepsen, chercheur à la Southern Illinois University, le sondage fait par le Pew Research Center de Washington montre que les militants d’Obama ont beaucoup perdu de leur enthousiasme pour la politique, soit par manque d’une campagne primaire chez les démocrates, soit par le choc de la réalité : « d’énormes dettes scolaires… et la baisse d’opportunité pour l’emploi ».
Pas étonnant, donc, de lire dans le Chicago Sun Times que la proportion des gens qui travaillent à bas salaires à Chicago a augmenté de 30 % depuis 10 ans, avec de plus en plus de diplômés qui gagnent 12 dollars ou moins l’heure. En même temps, le nombre d’homicides à la fin septembre est en hausse (398) et dépasse de 25 % le taux de 2011 pour la même période (318), alors que le prix de l’immobilier et du logement est de nouveau en baisse. Vraiment, à Chicago, Yes we can ! est devenu une injure et une moquerie.
Quant à moi, qui n’ai jamais cru à l’illusion obamanienne, le déclin de participation pour le prochain scrutin ainsi que la baisse de qualité de vie dans ma ville natale, me laissent un goût amer. C’est bien beau d’avoir visé juste dans mes analyses, mais n’ai-je pas aussi le devoir de fournir, comme le demandait l’estimable Edward Saïd, « les ressources de l’espoir » ? Malheureusement, c’est devenu mission impossible.
La semaine dernière, alors que je me préparais pour une intervention au Brooklyn Book Festival, j’étais ému de voir des centaines des gens faisant la queue pour entrer dans la salle. Je savais d’avance que mes deux collègues, Gail Collins et Jodi Kantor du New York Times, seraient principalement pro-Obama et critiques de Mitt Romney et je me suis juré d’y aller doucement, et ce, pour éviter d’offenser et notre animateur noir et les auditeurs gauchistes de Brooklyn et Manhattan. C’était l’occasion parfaite de parler franchement avec mes concitoyens sans donner l’impression d’être un communiste ou un agent provocateur venant de la droite.
Cependant, mes deux collègues ont raconté des histoires sur la politique américaine tellement difficiles à avaler, tellement irréelles, que j’ai vite laissé tomber ma bonhomie. Deux déclarations m’ont froissé : premièrement, d’après Collins, la gaffe célèbre de Romney, où il s’est moqué en privé des « 47 % » d’Américains qui ne payaient prétendument aucun impôt et vivaient entièrement aux dépens du gouvernement fédéral, était pire que les actions publiques d’Obama (énumérées par votre fidèle correspondant dans un tout nouveau livre) qui nuisent vraiment à l’état de santé des déshérités et des gens moyens. Deuxièmement, Kantor a insisté sur des bêtises toutes crues : Barack était d’origine un « démocrate indépendant de Hyde Park » (quartier où se trouve l’Université de Chicago), Michelle « détestait la politique » et ne voulait pas que Barack y entre ; l’appui au mariage homosexuel démontrait qu’Obama conduisait le pays d’une certaine manière « à gauche ».
Hélas ! J’aimerais être la voix de l’espoir, mais, devant mes collègues de « gauche » qui refusent de faire leur devoir, je suis contraint de reprendre ma voix critique. Trop facile de ridiculiser Mitt Romney et Paul Ryan, leurs défauts étant nombreux et évidents.
Laissez-moi vous donner un pire exemple que celui avancé par les médiocres journalistes « libéraux » du Times. L’excellent journaliste Eric Alterman de The Nation, hebdomadaire de gauche, a dénoncé récemment le Washington Post pour avoir abandonné son « rôle constitutionnel de garde de chien surveillant le gouvernement ». Selon Alterman, le Post « cherche à créer un sentiment de fausse équivalence entre les républicains - dont les mensonges sont devenus endémiques et la partie centrale de leur programme - et les démocrates, qui restent largement fondés sur la réalité ». Alterman et ses confrères sont outrés par la façon dont Ryan a manipulé un discours donné par le candidat Obama à Janesville, au Wisconsin, en février 2008, qui aurait faussement laissé entendre que l’usine locale de General Motors resterait ouverte sous une présidence Obama.
En effet, la citation choisie par Ryan a tordu le discours d’Obama, car l’usine avait été fermée en décembre 2008, avant qu’Obama ne commence son mandat et ne relance le plan de sauvetage de l’industrie autoprogrammée, il faut bien le noter, sous l’administration George W. Bush. Mais Alterman, lui aussi, devrait honorer son « rôle constitutionnel » et lire le discours entier d’Obama, un chef-d’oeuvre de duplicité où il attaque sa rivale Hillary Clinton pour avoir « loué les bienfaits de l’ALENA après sa promulgation par son mari », alors qu’Obama reconnaissait que les accords de libre-échange avaient éliminé de l’emploi. Je vous invite à lire le texte intégral sur Internet, mais voici un extrait intéressant : « Nous ne pouvons pas empêcher tous les emplois de passer à l’étranger… [Mais] pendant que je suis président, je ne signerai aucun nouvel accord d’échange s’il n’y a pas de protection… pour les ouvriers américains. »
Pour Alterman et ses collègues, est-ce qu’il serait tellement difficile de mentionner la non-réforme de l’ALENA (réforme promise par Obama en 2008) et les trois accords de libre-échange signés par Obama avec la Corée du Sud, la Colombie, et le Panama, trois accords qui coûteront, eux aussi, de l’emploi aux Américains ? Je peux toujours espérer.
John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique est publiée le premier lundi de chaque mois.








