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    Super Tuesday - Le jour où le Parti républicain perd l'élection présidentielle?

    6 mars 2012 |Élisabeth Vallet - Professeure associée au département de géographie, directrice de recherche à la chaire Raoul-Dandurand et auteure (avec Karine Prémont) du Petit guide des élections présidentielles américaines 2012 (Septentrion), Charles-Philippe David - Titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand et coprésident de l'Observatoire sur les États-Unis de l'UQAM | États-Unis
    L’Ohio est un État pivot depuis plusieurs élections présidentielles. La preuve est que Mitt Romney, qui a décidé de ne faire de publicité dans aucun autre des États du Super Tuesday, a choisi d’y investir 1,2 million de dollars.<br />
    Photo: Agence France-Presse (photo) Justin Sullivan L’Ohio est un État pivot depuis plusieurs élections présidentielles. La preuve est que Mitt Romney, qui a décidé de ne faire de publicité dans aucun autre des États du Super Tuesday, a choisi d’y investir 1,2 million de dollars.
    Dix États, de la Géorgie à l'Alaska, ouvrent leurs bureaux de vote aujourd'hui pour un Super Tuesday que les républicains souhaitent décisif. Il permettra de désigner près de 18 % des délégués pour la convention d'août prochain et, dans tous les cas, plus de délégués en un jour (437) que depuis le début de l'année (302). Pour autant, ce ne sera pas le «tsunami» de 2008 avec ses 24 États et la moitié des délégués en jeu. Ce Super Tuesday n'en sera pas un, tandis que le Parti républicain s'abîme dans des comptes de délégués et paraît se chercher à la fois un leader et une identité, au risque de perdre cette frange de l'électorat qui constitue pourtant la clé de l'élection de novembre prochain.

    Comptes et décomptes

    En 1988, pour contrer l'influence du Nord des États-Unis dans le processus de sélection des candidats à la présidence, un ensemble d'États du Sud choisissent d'organiser simultanément leurs primaires. Ce n'est pas un véritable succès, mais le principe est acquis. Le procédé du Super Tuesday a progressivement pris de l'importance, car ces blocs de primaires ont une résonance pour la suite de la campagne, en matière de collecte de fonds, de mobilisation politique, d'obtention des délégués nécessaires pour emporter l'investiture.

    Cette année toutefois, l'impact du Super Tuesday est plus flou. Tout d'abord, le Texas, avec ses 155 délégués (10 % des délégués à la convention nationale), a disparu du super Tuesday à l'aune d'une querelle juridique liée au découpage électoral pour se retrouver en queue de peloton, le 29 mai.

    Ensuite, deux États présentent des particularités. En Virginie, seuls Mitt Romney et Ron Paul sont parvenus, en réunissant les 10 000 signatures requises, à figurer sur le bulletin de vote. Romney emportera donc une victoire facile que tous imputeront aux méandres électoraux et dont il ne pourra se gargariser. En Géorgie, son État d'adoption, Newt Gingrich espère ressusciter — en concédant qu'il ne peut poursuivre son pari présidentiel sans l'emporter.

    De surcroît, le vote devrait se diviser. Au Tennessee et en Oklahoma, Santorum espère emporter cet électorat profondément conservateur et évangélique. Le Dakota du Nord, l'Idaho et l'Alaska pourraient regarder du côté de Ron Paul. Le Vermont et le Massachusetts devraient tomber dans l'escarcelle de Mitt Romney.

    Et puis l'Ohio

    Reste l'Ohio — le centre du monde politique états-unien, État pivot depuis plusieurs élections présidentielles. La preuve est que Mitt Romney, qui a décidé de ne faire de publicité dans aucun autre des États du Super Tuesday, a choisi d'y investir 1,2 million de dollars. Le Red, White and Blue Fund de Santorum injecte autant (500 000 $) dans cet État que dans les neufs autres. Pour autant, Santorum part avec un réel handicap arithmétique pouvant représenter jusqu'au quart des délégués en jeu: dans 3 des 16 districts, limitrophes de son État de Pennsylvanie, il n'a pas réussi à fournir une liste de délégués, perdant par forfait 9 des 66 délégués de l'Ohio. Dans 6 autres, il n'est pas parvenu à soumettre une liste complète: ce qui signifie qu'il pourrait emporter le vote populaire dans un district sans obtenir le nombre total de délégués qui lui revient.

    À l'opposé, les cols bleus — évangéliques — de l'État n'ont pas de grande affection pour Romney, qui souffre encore de ses gaffes. Ce n'est donc pas le jeu des délégués que mène Santorum: il s'agit pour lui de gagner le vote populaire et de s'en prévaloir pour asseoir sa légitimité en vue d'une poursuite de la course jusqu'à la convention.

    Et c'est probablement ce qui fait faire des cauchemars aux caciques du parti. En effet, en constatant en 2008 les bénéfices d'une campagne prolongée et enlevante de l'autre côté du spectre politique, alors que l'affrontement entre Hillary Clinton et Barack Obama mobilisait un électorat jusque-là invisible, l'establishment du parti républicain a choisi de refondre les règles régissant leurs primaires et caucus. Pour éviter que l'essentiel de la course soit concentré sur les premiers mois, que le taux d'abstention augmente avec le temps, et pour ne pas finir trop tôt avec un candidat un peu terne, ils ont donc choisi d'imposer une forme de proportionnelle dans la première partie du calendrier électoral.

    Y a-t-il un pilote dans l'avion?

    Or l'introduction d'une certaine dose de proportionnelle a eu pour effet de révéler les divisions profondes du Grand Old Party (GOP). En effet, les primaires/caucus tendent à valoriser les franges traditionnelles des partis: on sait que les candidats tiendront, durant ce premier cycle électoral, un discours tourné vers leur base partisane, plus radical que celui qu'ils adopteront lors de la campagne générale. Toutefois, la proportionnelle a conduit à surévaluer les éléments marginaux de chaque État: d'où la propension des candidats à adopter des positions qu'ils s'empressent de réfuter ensuite, s'engageant dans un exercice de funambulisme politique où ils ne convainquent personne.

    Ce faisant, chaque cycle de primaires pose immanquablement la question de l'identité du parti. Les démocrates ont eu leur heure en 2008, tandis que la campagne s'était étirée jusqu'en juin. Toutefois, les divisions du parti de l'Âne sont moins profondes: la gauche religieuse, les libertariens de gauche, les indignés, ou les libéraux semblent toujours trouver un plus petit dénominateur commun. Ce n'est pas le cas du Parti républicain. Entre les partisans d'une réduction des impôts et ceux qui préconisent une hausse de la taxation des plus hauts revenus, entre les partisans d'une politique étrangère où les États-Unis demeurent les gendarmes du monde comme les néoconservateurs et ceux qui prônent le désengagement du pays pour se recentrer sur les problèmes internes comme les libertariens, entre les théoconservateurs et les conservateurs fiscaux, entre les Tea Partiers et ce qui reste des républicains modérés, les lignes de fracture sont profondes. [...]

    Sans les indépendants

    L'administration Obama semble mettre à profit ces dissensions et le prolongement du cycle républicain. Bien sûr, le discours traditionaliste de Santorum constitue une réponse aux phénomènes anxiogènes de la société américaine contemporaine, s'engouffrant parfois dans les divisions de l'administration Obama — par exemple sur la contraception. Mais le Parti républicain doit naviguer entre les objectifs des primaires (séduire la base) et celui de l'élection générale (convaincre les indépendants). Ainsi, tandis que les républicains multiplient les initiatives anti-avortement au niveau des scrutins fédérés, les démocrates rétorquent avec une campagne portant sur «la guerre contre les femmes». Or dans le même temps, le poids de la religion dans la vie politique décline: désormais, plus de la moitié des Américains (en hausse de 12 points par rapport à 2004) considère que l'Église doit demeurer en dehors de la vie politique. [...]

    Face à Santorum, Mitt Romney paraît être un expert de la poliorcétique et du marathon, s'assurant de tenir le siège en faisant la preuve de sa résilience — une qualité présidentielle. Toutefois, alors que les indépendants n'ont jamais représenté une faction aussi importante de l'électorat américain, même l'homme d'affaires qu'est Romney peine à articuler un message qui corresponde aux attentes des électeurs. C'est peut-être là que réside la preuve du désarroi du GOP: alors que le président démocrate fait face à une crise économique sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale et que le pays affiche un taux de chômage (8,5 %) en principe rédhibitoire, le tapis rouge des républicains se transforme, au fur et à mesure du cycle de primaires, en pente savonneuse.

    Bien sûr, la route est encore longue vers l'élection générale. Et depuis 1976, aucune course à l'investiture ne s'est terminée à la convention. Mais 2012 pourrait être une exception. On ne saurait oublier que certains scrutins (Iowa, Colorado, Minnesota, Maine) sont non contraignants, à l'instar de ceux qui se déroulent aujourd'hui en Idaho et au Dakota du Nord, et les délégués demeurent jusqu'au bout libres de leur choix. Le Super Tuesday ne devrait donc pas permettre de trancher, de désigner un candidat présidentiable et inévitable. Par contre, il pourrait, faute de parvenir à conquérir indépendants et modérés, contribuer à l'éclipse — temporaire — du Parti républicain.

    ***

    Élisabeth Vallet - Professeure associée au département de géographie, directrice de recherche à la chaire Raoul-Dandurand et auteure (avec Karine Prémont) du Petit guide des élections présidentielles américaines 2012 (Septentrion), Charles-Philippe David - Titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand et coprésident de l'Observatoire sur les États-Unis de l'UQAM












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