Confusion des rôles et des positions
Depuis le début de la campagne primaire républicaine, les milieux libéraux s'amusent à tourner en ridicule les débats violents, parfois bizarres, entre Mitt Romney et ses rivaux d'extrême droite.
En effet, il y a de quoi se marrer. Les dénonciations du mariage homosexuel, les louanges du libre marché et des impôts bas, les attaques contre une administration démocrate accusée de défendre mollement les vastes dépenses du Pentagone et de relâcher la lutte sacrée contre le terrorisme donnent l'impression d'être soit dans un club de comédie, soit dans un asile de fous.
Actuellement c'est le grand intellectuel Newt Gingrich, ancien professeur d'histoire, qui, malgré ses défaites en Floride et au Nevada, fixe toujours les termes de la discussion avec un Romney considéré quasi comme un socialiste par les membres du Tea Party et les chrétiens évangélistes. Déclarant que la croissance du nombre de relations légales de couples de même sexe représente un retour de l'esprit païen ainsi qu'«une violation fondamentale de notre civilisation», Gingrich se surpasse continuellement, attirant le maximum d'attention avec un maximum d'hypocrisie. Parangon d'infidélité conjugale qui a laissé tomber sa première femme souffrant d'un cancer pour demander à sa deuxième femme (avec laquelle il avait trompé la première) de lui accorder, selon cette dernière, un mariage «ouvert», l'ancienne bête noire de Bill Clinton ne cesse d'alimenter les émissions d'humour à la télévision. Néanmoins, ils sont nombreux, les militants de Jésus-Christ, à garder leur sérieux face au Don Juan de Georgie: le mois dernier, Gingrich s'est engagé par écrit à «soutenir l'institution du mariage à travers la fidélité personnelle à mon épouse et le respect pour les liens conjugaux entre les autres». Que Dieu soit béni!
De son côté, Romney n'arrête pas de s'excuser pour son passé de modéré. Parrain d'un système d'assurance santé universelle durant son mandat de gouverneur du Massachusetts, il affiche aujourd'hui sa détermination d'annuler l'Obamacare, système inspiré largement du Romneycare de l'État le plus à gauche des États-Unis. Appparemment fidèle à son épouse en près de 43 ans, Romney est quand même soupçonné par la droite chrétienne d'être un infidèle, cela à cause de son adhésion au mormonisme, secte chrétienne perçue comme occulte et hors norme. Le fait que Romney ait travaillé plus de deux ans comme missionnaire en France ne l'aidera sûrement pas à calmer les baptistes et méthodistes sudistes, qui, pour l'instant, se rallient aux étendards de Gingrich et Rick Santorum, deux papistes!
Constats et accusations
Dans cette confusion des rôles et des positions, il y a eu des constats et des accusations encore plus tordants: Romney, qui prétend être le meilleur candidat pour combattre le chômage alors qu'il a gagné une grosse partie de sa fortune chez Bain Capital en endettant des sociétés, en licenciant des milliers de travailleurs et en revendant les biens de ces entreprises au profit de Bain. Il y a longtemps que dépouiller les biens de l'industrie, au lieu d'en créer (comme faisait le père de Romney, l'industriel et politicien George Romney), est devenu la méthode préférée des capitalistes américains pour s'enrichir. Le plus rigolo, c'est quand on entend Gingrich critiquer le modèle «exploiteur» de firmes financières comme Bain, alors que lui, au cours de sa longue carrière à Washington, a promu avec fougue les intérêts des exploiteurs, notamment avec la campagne pour la promulgation de l'ALENA et son travail lucratif pour Freddy Mac, la gigantesque agence d'hypothèques quasi gouvernementale au coeur de la crise de 2008.
Buddy Roemer, ancien gouverneur républicain de Louisiane, nous dit qui sont les vrais Romney et Gingrich: «Mitt est le un pour cent; Newt est le lobbyiste du un pour cent.»
Bien sûr, la colère et le désarroi des républicains arrangent les conseillers de Barack Obama. Ces guerres entre factions rivales permettent au président de se poser comme le candidat conservateur, la force calme dans la tempête.
Cependant, le président sortant a tellement penché à droite, tellement dilapidé les occasions d'apporter des réformes lorsqu'il avait une forte majorité dans les deux Chambres du Congrès, qu'il n'a plus l'autorité morale pour être le remède à la folie furieuse des républicains.
Mitt Romney, multimillionnaire de par ses efforts à «pelleter l'argent çà et là», comme l'a bien dit le milliardaire Warren Buffett, est attaqué pour avoir payé un taux d'impôt de 13,9 % sur ses énormes revenus d'investissements (plus de 20 millions en 2011), quand la secrétaire de Buffett paie 35,8 % sur son salaire. Mais personne ne note l'ironie que c'est grâce à Obama et aux démocrates que la fortune de Romney a été ainsi épargnée ces deux dernières années.
En 2008, dans un élan de rhétorique progressiste, Obama avait proposé d'augmenter le taux d'imposition des gains sur les capitaux de 15 à 25 %, justement pour atteindre les propriétaires des hedge funds et les fonds d'investissement privés qui déclarent leurs revenus personnels comme des gains sur les capitaux au lieu de revenus de salaires. Dans une société plus juste, les revenus des gens comme Romney seraient taxés comme salaire au taux maximum marginal de 35 %. Au moins, ces rois de Wall Street auraient subi une fessée fiscale pour leurs frasques catastrophiques avant la débâcle de 2008.
Mais la machine démocrate n'en voulait pas. Toujours respectueux envers les barons de son parti, Obama a abandonné son premier grand projet de réforme financière, et le taux sur les gains sur les capitaux est resté à 15 %. Il ne fallait surtout pas déranger le sénateur Max Baucus, président du comité des finances en 2010-2011, chargé avec son collègue Chuck Schumer de récolter l'argent pour le «parti populaire » de la classe ploutocrate. Les rentiers qui soutiennent les deux grands partis pouvaient se réjouir. Avec le basculement de la Chambre des représentants aux républicains en 2010, Obama se défend contre une gauche de plus en plus critique en disant: «Que voulez-vous que je fasse contre ces ogres obstinés? Donnez-moi un deuxième mandat!»
Avec un taux de chômage officiel de 8,3 %, l'emploi industriel bien rémunéré délocalisé par les accords de «libre échange» en Chine et au Mexique, le fossé croissant entre classes moyenne et supérieure, la guerre grotesque et futile en Afghanistan qui crache argent et sang, l'Amérique souffre d'un déficit de gaieté. Toutefois, chez les bien pensants du Parti démocrate, on a la raillerie un peu trop abondante.
***
John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.
En effet, il y a de quoi se marrer. Les dénonciations du mariage homosexuel, les louanges du libre marché et des impôts bas, les attaques contre une administration démocrate accusée de défendre mollement les vastes dépenses du Pentagone et de relâcher la lutte sacrée contre le terrorisme donnent l'impression d'être soit dans un club de comédie, soit dans un asile de fous.
Actuellement c'est le grand intellectuel Newt Gingrich, ancien professeur d'histoire, qui, malgré ses défaites en Floride et au Nevada, fixe toujours les termes de la discussion avec un Romney considéré quasi comme un socialiste par les membres du Tea Party et les chrétiens évangélistes. Déclarant que la croissance du nombre de relations légales de couples de même sexe représente un retour de l'esprit païen ainsi qu'«une violation fondamentale de notre civilisation», Gingrich se surpasse continuellement, attirant le maximum d'attention avec un maximum d'hypocrisie. Parangon d'infidélité conjugale qui a laissé tomber sa première femme souffrant d'un cancer pour demander à sa deuxième femme (avec laquelle il avait trompé la première) de lui accorder, selon cette dernière, un mariage «ouvert», l'ancienne bête noire de Bill Clinton ne cesse d'alimenter les émissions d'humour à la télévision. Néanmoins, ils sont nombreux, les militants de Jésus-Christ, à garder leur sérieux face au Don Juan de Georgie: le mois dernier, Gingrich s'est engagé par écrit à «soutenir l'institution du mariage à travers la fidélité personnelle à mon épouse et le respect pour les liens conjugaux entre les autres». Que Dieu soit béni!
De son côté, Romney n'arrête pas de s'excuser pour son passé de modéré. Parrain d'un système d'assurance santé universelle durant son mandat de gouverneur du Massachusetts, il affiche aujourd'hui sa détermination d'annuler l'Obamacare, système inspiré largement du Romneycare de l'État le plus à gauche des États-Unis. Appparemment fidèle à son épouse en près de 43 ans, Romney est quand même soupçonné par la droite chrétienne d'être un infidèle, cela à cause de son adhésion au mormonisme, secte chrétienne perçue comme occulte et hors norme. Le fait que Romney ait travaillé plus de deux ans comme missionnaire en France ne l'aidera sûrement pas à calmer les baptistes et méthodistes sudistes, qui, pour l'instant, se rallient aux étendards de Gingrich et Rick Santorum, deux papistes!
Constats et accusations
Dans cette confusion des rôles et des positions, il y a eu des constats et des accusations encore plus tordants: Romney, qui prétend être le meilleur candidat pour combattre le chômage alors qu'il a gagné une grosse partie de sa fortune chez Bain Capital en endettant des sociétés, en licenciant des milliers de travailleurs et en revendant les biens de ces entreprises au profit de Bain. Il y a longtemps que dépouiller les biens de l'industrie, au lieu d'en créer (comme faisait le père de Romney, l'industriel et politicien George Romney), est devenu la méthode préférée des capitalistes américains pour s'enrichir. Le plus rigolo, c'est quand on entend Gingrich critiquer le modèle «exploiteur» de firmes financières comme Bain, alors que lui, au cours de sa longue carrière à Washington, a promu avec fougue les intérêts des exploiteurs, notamment avec la campagne pour la promulgation de l'ALENA et son travail lucratif pour Freddy Mac, la gigantesque agence d'hypothèques quasi gouvernementale au coeur de la crise de 2008.
Buddy Roemer, ancien gouverneur républicain de Louisiane, nous dit qui sont les vrais Romney et Gingrich: «Mitt est le un pour cent; Newt est le lobbyiste du un pour cent.»
Bien sûr, la colère et le désarroi des républicains arrangent les conseillers de Barack Obama. Ces guerres entre factions rivales permettent au président de se poser comme le candidat conservateur, la force calme dans la tempête.
Cependant, le président sortant a tellement penché à droite, tellement dilapidé les occasions d'apporter des réformes lorsqu'il avait une forte majorité dans les deux Chambres du Congrès, qu'il n'a plus l'autorité morale pour être le remède à la folie furieuse des républicains.
Mitt Romney, multimillionnaire de par ses efforts à «pelleter l'argent çà et là», comme l'a bien dit le milliardaire Warren Buffett, est attaqué pour avoir payé un taux d'impôt de 13,9 % sur ses énormes revenus d'investissements (plus de 20 millions en 2011), quand la secrétaire de Buffett paie 35,8 % sur son salaire. Mais personne ne note l'ironie que c'est grâce à Obama et aux démocrates que la fortune de Romney a été ainsi épargnée ces deux dernières années.
En 2008, dans un élan de rhétorique progressiste, Obama avait proposé d'augmenter le taux d'imposition des gains sur les capitaux de 15 à 25 %, justement pour atteindre les propriétaires des hedge funds et les fonds d'investissement privés qui déclarent leurs revenus personnels comme des gains sur les capitaux au lieu de revenus de salaires. Dans une société plus juste, les revenus des gens comme Romney seraient taxés comme salaire au taux maximum marginal de 35 %. Au moins, ces rois de Wall Street auraient subi une fessée fiscale pour leurs frasques catastrophiques avant la débâcle de 2008.
Mais la machine démocrate n'en voulait pas. Toujours respectueux envers les barons de son parti, Obama a abandonné son premier grand projet de réforme financière, et le taux sur les gains sur les capitaux est resté à 15 %. Il ne fallait surtout pas déranger le sénateur Max Baucus, président du comité des finances en 2010-2011, chargé avec son collègue Chuck Schumer de récolter l'argent pour le «parti populaire » de la classe ploutocrate. Les rentiers qui soutiennent les deux grands partis pouvaient se réjouir. Avec le basculement de la Chambre des représentants aux républicains en 2010, Obama se défend contre une gauche de plus en plus critique en disant: «Que voulez-vous que je fasse contre ces ogres obstinés? Donnez-moi un deuxième mandat!»
Avec un taux de chômage officiel de 8,3 %, l'emploi industriel bien rémunéré délocalisé par les accords de «libre échange» en Chine et au Mexique, le fossé croissant entre classes moyenne et supérieure, la guerre grotesque et futile en Afghanistan qui crache argent et sang, l'Amérique souffre d'un déficit de gaieté. Toutefois, chez les bien pensants du Parti démocrate, on a la raillerie un peu trop abondante.
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John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.
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