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    La décennie du 11-Septembre - La fin de l'insouciance

    10 septembre 2011 | Guy Taillefer | États-Unis
    Considéré par une large part de l'opinion américaine comme un président sans légitimité électorale et, au surplus, médiocre, Bush, appuyé par les idéologues de la Maison-Blanche, va surfer à partir du 11-Septembre sur l'appel populaire aux représailles, mais aussi sur ce pilier de la mentalité collective qu'est l'«exceptionnalisme américain».
    Photo : Agence France-Presse (photo) Considéré par une large part de l'opinion américaine comme un président sans légitimité électorale et, au surplus, médiocre, Bush, appuyé par les idéologues de la Maison-Blanche, va surfer à partir du 11-Septembre sur l'appel populaire aux représailles, mais aussi sur ce pilier de la mentalité collective qu'est l'«exceptionnalisme américain».
    La décennie américaine a commencé le matin du 11 septembre 2001 à 8h46 quand le vol no 11 d'American Airlines a frappé la tour nord du World Trade Center. Elle pourrait avoir pris fin avec l'assassinat d'Oussama ben Laden, le 2 mai dernier dans une maison fortifiée d'Abbottabad, au Pakistan. Que non! La décennie fut bien trop chargée pour la juger achevée. Comme si, dix ans plus tard, elle ne faisait que débuter.

    New Dehli — Ken Goodman est professeur d'éthique en santé à l'Université de Miami — un homme qui a plutôt tendance à mettre l'accent sur la part progressiste des Américains: «Les Américains sont plutôt résilients quand il faut qu'ils le soient. Mais, parfois, l'amnésie et la complaisance passent pour de la résilience, précise-t-il. La jeunesse américaine a déjà cru qu'il était de son devoir moral de manifester contre la guerre et l'extrémisme de droite américain — mais elle reste aujourd'hui silencieuse.» Alors qu'ils commémorent en fin de semaine le dixième anniversaire des attentats du 11-Septembre, les Américains sont dans un état de grande fatigue collective, estime M. Goodman.

    L'aigle a du plomb dans l'aile. Il en aurait sans doute moins si les Dick Cheney et Donald Rumsfeld n'avaient pas commis l'erreur monumentale de partir en guerre contre Saddam Hussein en mars 2003, renchérit Raja Mohan, expert en affaires internationales au Centre for Policy Research, un influent think-tank de New Dehli. «Cette guerre-là et celle qu'ils ont menée en Afghanistan — sans garantie de succès, par ailleurs — ont grevé économiquement les États-Unis. Plus la catastrophe financière, bancaire et immobilière qui a commencé en 2008. Plus, en parallèle, la montée fulgurante et agressive de la Chine et, politiquement, le printemps arabe au Proche-Orient... Le croisement de toutes ces dynamiques est en train de redessiner la carte du monde.»

    Comment le «reste du monde» voit-il les États-Unis, dix ans après? «Quand s'est produit le 11-Septembre, les inquiétudes étaient toutes à leur unilatéralisme et à leur puissance militaire, souligne Mohan. L'intervention en Afghanistan a reçu sa bénédiction internationale, mais celle en Irak a soulevé beaucoup d'opposition, aux États-Unis comme à l'étranger. Dix ans plus tard, on parle de la faiblesse des États-Unis et des limites de leur pouvoir. Le changement dans la façon dont nous parlons des États-Unis — mais aussi dont ils se perçoivent — est radical.»

    Bush et les idéologues

    En 2001, le pays vient d'élire George W. Bush dans des conditions qui dévalorisent la démocratie américaine. Il se trouve, au demeurant, en pleins dégâts financiers dans la foulée de l'éclatement de la bulle technologique. Ce qui n'empêche pas les Américains de vivre encore dans l'euphorie des années 90, portée par l'effondrement de l'URSS. L'idée voulant que l'histoire ait terminé sa longue et violente marche est encore en vogue. Mais il n'en est rien.

    Considéré par une large part de l'opinion américaine comme un président sans légitimité électorale et, au surplus, médiocre, Bush, appuyé par les idéologues de la Maison-Blanche, va surfer à partir du 11-Septembre sur l'appel populaire aux représailles, mais aussi sur ce pilier de la mentalité collective qu'est l'«exceptionnalisme américain». Il s'agit de cette idée selon laquelle les États-Unis sont non seulement uniques, mais investis d'une mission supérieure destinée à apporter au monde la liberté par la grâce de leur puissance militaire, expliquait l'historien Howard Zinn à l'occasion d'une conférence prononcée à Montréal, fin 2009.

    Si bien que, après le mensonge des armes de destruction massive, Washington se mit à insister sur le renversement salvateur de la dictature irakienne. La chute de Saddam, prophétisait la Maison-Blanche dans le vide ambiant de sens critique médiatique, allait soulever une vague de démocratisation qui allait déferler sur le «Grand Moyen-Orient».

    Bush sera réélu en 2004. Saddam Hussein, retrouvé à Tikrit, caché dans un réduit en décembre 2003, est condamné à mort et pendu le 30 décembre 2006. Le 11-Septembre, «ce fut comme si on avait éteint les lumières et permis aux tendances violentes et chauvines qui existaient déjà de s'exprimer ouvertement», illustre en entrevue au Devoir l'écrivain pakistanais Mohsin Hamid, un homme dont on peut dire que, voyant de visu tout le mal que fait à son pays la violence télescopée des États-Unis et des extrémistes religieux, parle en connaissance de cause.

    La propagande officielle se doublera d'une psychose sécuritaire qui, à ce jour, ne se dément pas. Cette psychose accouche du Patriot Act et de la prison de Guantánamo.

    En parallèle, le sentiment antiguerre prend de l'ampleur aux États-Unis. Des manifestations comme le pays n'en a pas connu depuis la guerre du Vietnam ont lieu. L'argument est en partie économique: les guerres grèvent les fonds publics de sommes qui devraient aller à la création d'emplois, à la santé, à l'éducation. «La démocratie américaine a traversé de gros orages: Vietnam, Watergate, 11-Septembre... Mais, au bout du compte, croit M. Goodman, cette désastreuse situation économique est une menace plus grande encore contre la démocratie.»

    De la «guerre contre le terrorisme», les États-Unis et le monde passent à la crise systémique de l'économie.

    La petite rupture d'Obama

    Barack Obama a-t-il rompu avec l'héritage de M. Bush? Si peu, constate Howard Zinn. Pendant la campagne électorale de 2008, rappelle l'historien, Obama avait déclaré: «Nous devons nous retirer de l'Irak, mais, chose plus importante, nous devons nous défaire de l'état d'esprit qui nous y a amenés». Or, une fois installé dans le Bureau ovale, poursuit Zinn, le président a transféré les troupes de l'Irak vers l'Afghanistan. Sur le plan économique, il s'est entouré des dirigeants de la haute finance responsables de la cupidité qui a provoqué la crise bancaire et immobilière. «Il prend acte de la nouvelle donne tout en demeurant soumis à l'ordre ancien, abonde Mohsin Hamid. Il veut tellement se faire accepter par l'establishment...»

    Le diplomate de carrière David Malone, aujourd'hui président du Centre de recherches pour le développement international, tempère. «La politique de mesure affichée au sujet de la Libye est un signe prometteur.» Sur le plan économique, dit-il, «les Américains sont très lucidement inquiets, même si le pays demeure de loin la principale puissance mondiale et conserve des atouts énormes, dont la flexibilité, la mobilité interne... et un grand fond d'optimisme. Le problème, et l'opinion américaine le sait fort bien, c'est que sa classe politique est dysfonctionnelle, ce qui empêche l'État de procéder à d'essentielles réformes fiscales et réglementaires.»

    Alors quoi? Jeudi, quatre jours avant l'anniversaire du 11-Septembre, Barack Obama présentait, dans un geste calculé, un nouveau plan de relance de l'emploi devant le Congrès, où les républicains promettaient de ne pas lui faire de quartiers. Mais Ken Goodman veut croire que la plupart des Américains sont heureux de voir Obama à la Maison-Blanche. «Son élection signalait leur confiance dans un monde post-11-Septembre. Il ne faut pas se laisser duper par l'actuelle fournée de républicains extrémistes: leurs valeurs ne sont pas représentatives de celles des Américains ordinaires.»

    Déclin absolu ou relatif?

    Tout cela culmine par une perte de contrôle pour les États-Unis, analyse Raja Mohan. «Les États-Unis sont en déclin abrupt. Comme un homme qui tombe du haut d'une falaise.» Barack Obama n'est pas hésitant, dit-il, il est dépassé.

    Incapable de rompre de son propre chef avec le militarisme traditionnel américain, peut-être y sera-t-il contraint malgré lui. Sur le front afghan, où les États-Unis préparent leur retrait, les organisations terroristes y reprendraient du poil de la bête, à commencer par al-Qaïda. «La question, demande le chercheur, c'est de savoir comment le monde va gérer cette nouvelle faiblesse américaine. Et comment l'élite politique américaine va accuser le coup.»

    Mohsin Hamid, vivant pourtant au coeur de la tempête, est plus optimiste. «Je ne sais pas si les États-Unis sont en déclin, mais je constate que le reste du monde fait des progrès en matière d'éducation, de santé, d'infrastructures. Ce qui veut dire que la situation prévalant depuis 100 ans, où les États-Unis contrôlent 30, 40, 50 % des forces économiques et militaires, commence à prendre fin. Les États-Unis deviennent moins exceptionnels.»

    David Malone opine du bonnet. «C'est plus l'émergence de pays comme la Chine, le Brésil et l'Inde comme puissances importantes qui caractérise la situation géopolitique internationale qu'un hypothétique déclin des États-Unis. Il faut moins parler d'un déclin que d'une redistribution des parts d'influence à l'avantage des "émergents".»

    Mais, pour un collègue journaliste d'un journal de Kolkata (Calcutta), la cause s'entend en des termes bien simples: «Qu'ils arrêtent seulement de faire la guerre. Dans cinq ans, ils auront retrouvé leur aplomb.»
     
     
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