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Le 11-Septembre et l'humour - Un contre-discours à prendre au sérieux

Julie Dufort - Doctorante en science politique et chercheuse à l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM  9 septembre 2011  États-Unis
Karl Marx a dit: «L'histoire se répète toujours deux fois: la première fois comme une tragédie et la seconde, comme une comédie.» Alors que l'heure est à la commémoration des 10 ans du 11-Septembre, cette citation ne pourrait être plus pertinente. L'humour, cette deuxième «phase de l'histoire», a en effet été le premier outil utilisé par les Américains pour offrir un contre-discours au président Bush et à ses politiques.

Certes, les résidants de South Park ou l'animateur du Daily Show, Jon Stewart, n'ont pas les moyens politiques de fermer la base de Guantánamo ou de retirer les troupes américaines d'Irak ou d'Afghanistan. Toujours est-il que dans un contexte où la majorité des Américains s'est ralliée au président, les humoristes ont clairement été les premiers à fonder un mouvement d'opposition au discours hégémonique de Bush.

L'ère post-11-Septembre: la fin de l'ironie?


Dans son édition du 24 septembre 2001, le magazine Time titrait que les événements du 11 septembre signaient «la fin de l'ironie». Le journaliste Rosenblatt mentionnait alors que, même si les ironistes insistent sur le fait que la vérité n'existe pas et que rien ne doit être pris au sérieux, l'effondrement du World Trade Center représentait pour les Américains tout ce qu'il y avait de plus vrai.

Les avions, la fumée, les sirènes et la souffrance: tout était vrai. La nation en deuil n'était plus d'humeur à rire. Les émissions de variétés comme The Tonight Show with Jay Leno, The Late Show with David Letterman ou encore Saturday Night Live avaient toutes été suspendues. Le magazine satirique The Onion n'a publié aucun article pendant deux semaines et The New Yorker, reconnu pour ses caricatures mordantes, a imprimé une couverture noire en signe de compassion.

Les événements du 11 septembre 2001 avaient donc généré un sentiment de patriotisme important où l'humour — rire du président Bush et de ses politiques, par exemple — était devenu impensable. Il faut se rappeler qu'à peine quelques jours après les attentats, le taux d'approbation du président avait atteint un sommet historique de 90 %, alors qu'il se chiffrait à peine à 50 % le 10 septembre 2011. Son discours manichéen opposant le Bien et le Mal laissait en outre peu de place à la formulation de critiques satiriques à l'égard de l'occupant de la Maison-Blanche.

On peut recommencer à rire?

Heureusement pour la rate des Américains, la prophétie de la fin de l'ironie se révéla aussi fausse que celle de la fin de l'histoire de Fukuyama. Dans un coin reculé d'Internet, une première blague sur Ben Laden a commencé à circuler dès le 12 septembre. Il s'agissait d'une caricature montrant Ben Laden sur un carton de lait avec la mention «recherché».

Dans les principaux médias américains, il faudra attendre tout près d'un mois pour voir les balbutiements d'un retour à la normale. C'est le maire de New York, Rudolph Giuliani, qui donne aux Américains la permission de recommencer à rire... le 10 octobre 2001! Le journal Los Angeles Times titre aussitôt que «New York estime qu'elle peut rire à nouveau». Lentement, mais sûrement, South Park, The Onion et The New Yorker recommenceront à faire rire, à un point tel que plusieurs n'hésitent pas à qualifier les années qui suivront le 11-Septembre d'âge d'or de la satire politique américaine.

L'humour contre l'obsession sécuritaire


Les humoristes afro-américains des comedy clubs de Los Angeles ont été parmi les premiers à critiquer l'obsession sécuritaire post-11-Septembre. Dès l'automne 2001, quelques humoristes dénoncent la tendance à voir les Arabes — et non plus les Afro-Américains — comme la principale menace à l'identité américaine. Professeur à l'University of Southern California, Lanita Jacobs-Huey considère ces spectacles d'humour comme des commentaires politiques qui permettent de stimuler les discussions sur les discriminations raciales et de redéfinir ce que ce cela représente d'être un «vrai» Américain dans l'ère post-11-Septembre.

The Onion a également été avant-gardiste. Au lieu de critiquer directement l'administration Bush, ce journal humoristique a invité son auditoire à remettre en question le fameux discours dominant du Bien contre le Mal. Il a notamment pointé l'absurdité de cibler un ennemi invisible en publiant un article intitulé «Les États-Unis encouragent Ben Laden à former une nation qu'ils pourront attaquer».

Prendre l'humour au sérieux


Ces exemples illustrent bien comment l'humour a pu contribuer à raviver l'esprit critique des Américains dans l'ère post-11-Septembre. Il faut toutefois nuancer ces propos en soulignant que les humoristes ont été loin de bénéficier d'une immunité absolue. Par exemple, l'émission Politically Incorrect a été retirée des ondes après que Bill Maher eut tenu des propos qualifiés d'antipatriotiques.

Néanmoins, les humoristes américains sont manifestement à l'origine d'une première dissidence envers le président Bush et ses politiques. Comme on le sait, l'humour a été l'embryon de nombreux autres changements et de crises politiques depuis, comme ce fut le cas en 2005 avec les caricatures de Mahomet. L'humour, à titre de deuxième phase de l'histoire, est donc bien plus qu'un simple objet de divertissement: il alimente les débats de société en proposant un contre-discours que l'on doit ironiquement prendre au sérieux.

***

Julie Dufort - Doctorante en science politique et chercheuse à l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM
 
 
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  • marcalex25 - Inscrit
    9 septembre 2011 10 h 32
    Coquille dans l'article
    Mme Dufort, vous dites:

    "le taux d'approbation du président avait atteint un sommet historique de 90 %, alors qu'il se chiffrait à peine à 50 % le 10 septembre 2011"

    Hors nous sommes le 9 septembre 2011 ... Je suppose que vous vouliez dire le 10 septembre 2001.

    Bonne journée,
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  • Michèle Dorais - Abonnée
    9 septembre 2011 15 h 35
    Quant à moi, il n'y a rien de drôle dans ce cirque commémoratif
    Comptons les morts de la vengeance... en fait, Al-Qaïda a remporté son pari. Tellement qu'il ne s'est jamais dépensé autant d'argent pour instiller la peur chez les plus crédules à la faveur de campagnes qui n'ont dupé personne. L'industrie de la peur n'a jamais été aussi florissante, enrichissant les puissants sur le dos des Irakiens et des Afghans, faisant des victimes innocentes sous le drôle de vocable de 'pertes collatérales'. Rien à commémorer de mon côté, sinon que la mort de centaines de milliers d'innocents... des gens qui ne nous ont jamais rien fait. Et ça, cela ne me fait pas rire du tout !
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  • Jerome Mailloux Garneau - Abonné
    12 septembre 2011 18 h 26
    Bravo !
    Superbe sujet, contenu bien ramassé et communiqué. Merci.
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