Ben Laden, acteur de la campagne présidentielle américaine
Barack Obama est devenu le président américain qui a obtenu la mort d'Oussama ben Laden, commanditaire des attentats du 11 septembre 2001 qui ont fait près de 3000 morts. L'événement le propulse dans les sondages, mais ne le rend pas invincible à l'approche de la présidentielle de 2012.
Washington — Comme chaque fois que les États-Unis vivent un événement important relatif à leur sécurité nationale, les Américains, leurs médias et leur classe politique ont resserré les rangs derrière leur président cette semaine. Ils ont exalté, comme Barack Obama l'avait fait dans son allocution annonçant la mort d'Oussama ben Laden, «la grandeur des États-Unis».
Cette allocution est d'ailleurs le discours de Barack Obama qui a rassemblé le plus de téléspectateurs depuis le début de son mandat. En effet, 56,5 millions d'Américains l'ont regardée en direct, selon Nielsen.
Les félicitations adressées à Barack Obama ont afflué, y compris de George W. Bush et de Dick Cheney. «Ce qui nous unit est bien plus grand que ce qui nous divise», a déclaré le président républicain de la Chambre, John Boehner. Même Rush Limbaugh, le commentateur de droite le plus célèbre et le plus acerbe, n'a pas hésité à «remercier Dieu pour le président Obama».
Les sondages montrent une remontée de la cote de popularité du chef de la Maison-Blanche. Elle atteint 52 % dans une étude pour CNN, 56 % dans un sondage pour le Washington Post et 57 % dans une étude pour le New York Times et CBS.
Cependant, l'ampleur du coup de pouce varie grandement. Remontée de 9 points dans le sondage du Post et de 11 points dans celui du New York Times, mais augmentation quasi imperceptible, d'un point seulement, dans l'étude pour CNN.
Le bénéfice politique de la mort du chef d'al-Qaïda pour Barack Obama est beaucoup plus net dans l'opinion du public à propos de sa gestion de la guerre en Afghanistan et de la guerre dite contre le terrorisme.
Dans les trois sondages, en effet, le soutien apporté au président dans ce domaine connaît une hausse de 13 à 16 points. Ces sondages montrent aussi que l'image de Barack Obama en tant que décideur — l'un de ses points faibles jusqu'à présent — s'est beaucoup améliorée.
Homme de décision
L'opération menée contre Ben Laden survient moins d'un mois après que Barack Obama a lancé sa campagne en vue de la présidentielle de novembre 2012. Obama entre dans l'Histoire comme le président qui a éliminé l'ennemi public numéro un des Américains. Un atout incontestable pour un homme politique qui brigue un second mandat, surtout quand il était au plus bas dans les sondages auparavant.
«Le raid que Barack Obama a ordonné et qui a conduit à la mort d'Oussama ben Laden associe le président à des objectifs consensuels, à savoir, surtout, la victoire dans la guerre contre le terrorisme, et cela renforce son image en tant que dirigeant et homme de décision. Or, ces deux aspects sont très importants pour un président qui entame une campagne de réélection», indique au Devoir George Edwards, politologue et historien de la présidence américaine à l'Université Texas A&M.
La nouvelle image de Barack Obama nuira aux républicains qui veulent se présenter contre lui. «La mort de Ben Laden aide énormément Obama parce qu'elle le vaccine contre la critique selon laquelle il est un président faible», déclare au Devoir Kenneth Weinstein, directeur du Hudson Institute, centre de réflexion conservateur à Washington.
Obama vacciné, mais «pas invincible», selon M. Weinstein. La lune de miel de l'après-raid pourrait en effet n'être que de courte durée. «Je ne vois qu'un petit coup de pouce dans les sondages au chapitre de l'approbation des Américains envers la politique étrangère d'Obama, mais la situation reste inchangée, et dans certains sondages, elle se détériore pour ce qui est de sa gestion des affaires intérieures, telles que le chômage et le déficit», explique Andrew Bacevich, professeur à l'Université de Boston.
Comme l'observe le New York Times, il est «fréquent pour les présidents américains de voir leur position se renforcer dans les sondages après un succès important dans le domaine militaire ou international, mais ce qui est moins fréquent, c'est de voir ces présidents conserver cette position».
L'exemple de Bush
En décembre 2008, George W. Bush vit ainsi sa popularité grimper de 8 points après la capture de Saddam Hussein. Mais ce gain disparut en moins d'un mois. De fait, et bien qu'Oussama ben Laden pèse nettement plus lourd dans la psyché des Américains que l'ancien chef d'État irakien, le gain maximal de popularité enregistré par Barack Obama juste après la mort de ce personnage, pourtant lié aux attentats les plus meurtriers jamais perpétrés sur le sol américain, n'est que de 11 points.
Curieusement, après les attentats de 2001, George W. Bush avait vu sa popularité catapultée de plus de 30 points, au-delà de la barre des 80 %, et celle-ci s'était maintenue au-dessus de 60 % pendant un an, même s'il avait ignoré la menace terroriste et n'avait pas su empêcher la tragédie.
George Edwards avance cette explication. «La mort de Ben Laden n'est pas un événement comparable aux attentats de 2001. L'énorme augmentation de la cote de popularité de Bush correspondait à une réaction extrêmement viscérale des Américains, non pas à l'égard du président, qui n'avait encore rien fait pour répliquer aux attentats, mais à l'égard de l'événement lui-même, avec un rassemblement national extraordinaire.»
Quoi qu'il en soit, le coup de pouce enregistré par Barack Obama dans l'opinion ne durera probablement pas aussi longtemps, vu que le locataire actuel de la Maison-Blanche part d'un sommet moins élevé (à 57 %) et que le raid commence à susciter une controverse aux États-Unis ainsi qu'entre Washington et la communauté internationale.
Néanmoins, la mort d'Oussama ben Laden va changer la donne politique aux États-Unis, tant en politique électorale qu'en politique étrangère.
D'abord, un revirement est probable dans les thèmes traditionnellement abordés par les démocrates et les républicains à l'approche d'une élection présidentielle. «Les républicains auront du mal à parler de politique étrangère cette fois-ci et à faire valoir qu'ils sont plus crédibles dans ce domaine; ils vont donc mettre l'accent sur la dette, le déficit et la crise économique», pense le professeur Edwards.
Pour sa part, Barack Obama devra se garder d'exploiter le succès du raid contre Oussama ben Laden à des fins électorales. «Il est possible que cette question soit au coeur de la campagne, mais cette élection, comme les précédentes, portera plus sur l'économie que sur les affaires internationales», avertit le professeur Bacevich.
George Bush père l'apprit à ses dépens quand, en 1992, il fit campagne sur le succès de la guerre du golfe Persique; il fut alors bousculé par Ross Perot sur la question du déficit et battu par Bill Clinton sur le terrain économique.
Par ailleurs, la mort de Ben Laden accentue les pressions qui pèsent sur Barack Obama pour qu'il change de stratégie à l'égard du terrorisme islamique.
«Cet événement peut créer une ouverture pour faire en sorte que les États-Unis s'extirpent de l'Afghanistan», estime M. Bacevich, lui-même l'un des principaux détracteurs américains des guerres en Irak et en Afghanistan.
Les pressions viennent de la gauche comme de la droite. À gauche, Matthew Hoh, le responsable américain de plus haut rang à avoir démissionné pour protester contre l'occupation de l'Afghanistan, demande à ses compatriotes de «se demander pourquoi les États-Unis ont 100 000 soldats en Afghanistan alors qu'Oussama ben Laden se cachait dans une villa au Pakistan». Les élus de l'aile gauche du Parti démocrate appellent Barack Obama à retirer les troupes d'Afghanistan avant juillet, date retenue par la Maison-Blanche pour le début du retrait. Une pétition pour un retrait total et immédiat qui a recueilli plus 30 000 signatures a été remise à la Maison-Blanche.
Dans une rare conjonction à droite, les modérés et certains ultraconservateurs se retrouvent pour prôner un retrait d'Afghanistan, total ou important.
Participant au premier débat des candidats républicains à la présidence jeudi soir, Ron Paul, le député républicain libertarien et franc-tireur qui a inspiré le Tea Party, a exigé la fin de la guerre en Afghanistan. «Nous sommes allés en Afghanistan pour liquider Ben Laden; il n'y était pas. Il a été tué et il est temps de retirer nos soldats d'Afghanistan, de mettre un terme à cette guerre qui ne nous a pas aidés et qui n'a aidé personne au Moyen-Orient», s'est-il exclamé.
Dans les salons plus feutrés de la Commission de politique étrangère du Sénat, le républicain modéré Richard Lugar, respecté de part et d'autre comme un sage du Congrès, secoue la Maison-Blanche, le Pentagone et la direction des deux partis avec cette phrase: «L'Afghanistan n'a pas de valeur stratégique qui puisse justifier la présence de 100 000 soldats américains pour un coût annuel de 100 milliards de dollars.»
D'autres pressions s'exercent sur l'aide américaine au Pakistan, tandis que la Maison-Blanche juge «inconcevable» qu'Oussama ben Laden n'ait pas eu de complice au sein du gouvernement d'Islamabad pour séjourner aussi longtemps et aussi près de la principale académie militaire pakistanaise. Mais ces pressions seront probablement moins intenses pour Barack Obama, en raison du consensus qui existe entre la direction des partis républicain et démocrate sur la nécessité de poursuivre les relations avec le Pakistan pour empêcher les islamistes de mettre la main sur les armes nucléaires de ce pays.
***
Collaboration spéciale
Washington — Comme chaque fois que les États-Unis vivent un événement important relatif à leur sécurité nationale, les Américains, leurs médias et leur classe politique ont resserré les rangs derrière leur président cette semaine. Ils ont exalté, comme Barack Obama l'avait fait dans son allocution annonçant la mort d'Oussama ben Laden, «la grandeur des États-Unis».
Cette allocution est d'ailleurs le discours de Barack Obama qui a rassemblé le plus de téléspectateurs depuis le début de son mandat. En effet, 56,5 millions d'Américains l'ont regardée en direct, selon Nielsen.
Les félicitations adressées à Barack Obama ont afflué, y compris de George W. Bush et de Dick Cheney. «Ce qui nous unit est bien plus grand que ce qui nous divise», a déclaré le président républicain de la Chambre, John Boehner. Même Rush Limbaugh, le commentateur de droite le plus célèbre et le plus acerbe, n'a pas hésité à «remercier Dieu pour le président Obama».
Les sondages montrent une remontée de la cote de popularité du chef de la Maison-Blanche. Elle atteint 52 % dans une étude pour CNN, 56 % dans un sondage pour le Washington Post et 57 % dans une étude pour le New York Times et CBS.
Cependant, l'ampleur du coup de pouce varie grandement. Remontée de 9 points dans le sondage du Post et de 11 points dans celui du New York Times, mais augmentation quasi imperceptible, d'un point seulement, dans l'étude pour CNN.
Le bénéfice politique de la mort du chef d'al-Qaïda pour Barack Obama est beaucoup plus net dans l'opinion du public à propos de sa gestion de la guerre en Afghanistan et de la guerre dite contre le terrorisme.
Dans les trois sondages, en effet, le soutien apporté au président dans ce domaine connaît une hausse de 13 à 16 points. Ces sondages montrent aussi que l'image de Barack Obama en tant que décideur — l'un de ses points faibles jusqu'à présent — s'est beaucoup améliorée.
Homme de décision
L'opération menée contre Ben Laden survient moins d'un mois après que Barack Obama a lancé sa campagne en vue de la présidentielle de novembre 2012. Obama entre dans l'Histoire comme le président qui a éliminé l'ennemi public numéro un des Américains. Un atout incontestable pour un homme politique qui brigue un second mandat, surtout quand il était au plus bas dans les sondages auparavant.
«Le raid que Barack Obama a ordonné et qui a conduit à la mort d'Oussama ben Laden associe le président à des objectifs consensuels, à savoir, surtout, la victoire dans la guerre contre le terrorisme, et cela renforce son image en tant que dirigeant et homme de décision. Or, ces deux aspects sont très importants pour un président qui entame une campagne de réélection», indique au Devoir George Edwards, politologue et historien de la présidence américaine à l'Université Texas A&M.
La nouvelle image de Barack Obama nuira aux républicains qui veulent se présenter contre lui. «La mort de Ben Laden aide énormément Obama parce qu'elle le vaccine contre la critique selon laquelle il est un président faible», déclare au Devoir Kenneth Weinstein, directeur du Hudson Institute, centre de réflexion conservateur à Washington.
Obama vacciné, mais «pas invincible», selon M. Weinstein. La lune de miel de l'après-raid pourrait en effet n'être que de courte durée. «Je ne vois qu'un petit coup de pouce dans les sondages au chapitre de l'approbation des Américains envers la politique étrangère d'Obama, mais la situation reste inchangée, et dans certains sondages, elle se détériore pour ce qui est de sa gestion des affaires intérieures, telles que le chômage et le déficit», explique Andrew Bacevich, professeur à l'Université de Boston.
Comme l'observe le New York Times, il est «fréquent pour les présidents américains de voir leur position se renforcer dans les sondages après un succès important dans le domaine militaire ou international, mais ce qui est moins fréquent, c'est de voir ces présidents conserver cette position».
L'exemple de Bush
En décembre 2008, George W. Bush vit ainsi sa popularité grimper de 8 points après la capture de Saddam Hussein. Mais ce gain disparut en moins d'un mois. De fait, et bien qu'Oussama ben Laden pèse nettement plus lourd dans la psyché des Américains que l'ancien chef d'État irakien, le gain maximal de popularité enregistré par Barack Obama juste après la mort de ce personnage, pourtant lié aux attentats les plus meurtriers jamais perpétrés sur le sol américain, n'est que de 11 points.
Curieusement, après les attentats de 2001, George W. Bush avait vu sa popularité catapultée de plus de 30 points, au-delà de la barre des 80 %, et celle-ci s'était maintenue au-dessus de 60 % pendant un an, même s'il avait ignoré la menace terroriste et n'avait pas su empêcher la tragédie.
George Edwards avance cette explication. «La mort de Ben Laden n'est pas un événement comparable aux attentats de 2001. L'énorme augmentation de la cote de popularité de Bush correspondait à une réaction extrêmement viscérale des Américains, non pas à l'égard du président, qui n'avait encore rien fait pour répliquer aux attentats, mais à l'égard de l'événement lui-même, avec un rassemblement national extraordinaire.»
Quoi qu'il en soit, le coup de pouce enregistré par Barack Obama dans l'opinion ne durera probablement pas aussi longtemps, vu que le locataire actuel de la Maison-Blanche part d'un sommet moins élevé (à 57 %) et que le raid commence à susciter une controverse aux États-Unis ainsi qu'entre Washington et la communauté internationale.
Néanmoins, la mort d'Oussama ben Laden va changer la donne politique aux États-Unis, tant en politique électorale qu'en politique étrangère.
D'abord, un revirement est probable dans les thèmes traditionnellement abordés par les démocrates et les républicains à l'approche d'une élection présidentielle. «Les républicains auront du mal à parler de politique étrangère cette fois-ci et à faire valoir qu'ils sont plus crédibles dans ce domaine; ils vont donc mettre l'accent sur la dette, le déficit et la crise économique», pense le professeur Edwards.
Pour sa part, Barack Obama devra se garder d'exploiter le succès du raid contre Oussama ben Laden à des fins électorales. «Il est possible que cette question soit au coeur de la campagne, mais cette élection, comme les précédentes, portera plus sur l'économie que sur les affaires internationales», avertit le professeur Bacevich.
George Bush père l'apprit à ses dépens quand, en 1992, il fit campagne sur le succès de la guerre du golfe Persique; il fut alors bousculé par Ross Perot sur la question du déficit et battu par Bill Clinton sur le terrain économique.
Par ailleurs, la mort de Ben Laden accentue les pressions qui pèsent sur Barack Obama pour qu'il change de stratégie à l'égard du terrorisme islamique.
«Cet événement peut créer une ouverture pour faire en sorte que les États-Unis s'extirpent de l'Afghanistan», estime M. Bacevich, lui-même l'un des principaux détracteurs américains des guerres en Irak et en Afghanistan.
Les pressions viennent de la gauche comme de la droite. À gauche, Matthew Hoh, le responsable américain de plus haut rang à avoir démissionné pour protester contre l'occupation de l'Afghanistan, demande à ses compatriotes de «se demander pourquoi les États-Unis ont 100 000 soldats en Afghanistan alors qu'Oussama ben Laden se cachait dans une villa au Pakistan». Les élus de l'aile gauche du Parti démocrate appellent Barack Obama à retirer les troupes d'Afghanistan avant juillet, date retenue par la Maison-Blanche pour le début du retrait. Une pétition pour un retrait total et immédiat qui a recueilli plus 30 000 signatures a été remise à la Maison-Blanche.
Dans une rare conjonction à droite, les modérés et certains ultraconservateurs se retrouvent pour prôner un retrait d'Afghanistan, total ou important.
Participant au premier débat des candidats républicains à la présidence jeudi soir, Ron Paul, le député républicain libertarien et franc-tireur qui a inspiré le Tea Party, a exigé la fin de la guerre en Afghanistan. «Nous sommes allés en Afghanistan pour liquider Ben Laden; il n'y était pas. Il a été tué et il est temps de retirer nos soldats d'Afghanistan, de mettre un terme à cette guerre qui ne nous a pas aidés et qui n'a aidé personne au Moyen-Orient», s'est-il exclamé.
Dans les salons plus feutrés de la Commission de politique étrangère du Sénat, le républicain modéré Richard Lugar, respecté de part et d'autre comme un sage du Congrès, secoue la Maison-Blanche, le Pentagone et la direction des deux partis avec cette phrase: «L'Afghanistan n'a pas de valeur stratégique qui puisse justifier la présence de 100 000 soldats américains pour un coût annuel de 100 milliards de dollars.»
D'autres pressions s'exercent sur l'aide américaine au Pakistan, tandis que la Maison-Blanche juge «inconcevable» qu'Oussama ben Laden n'ait pas eu de complice au sein du gouvernement d'Islamabad pour séjourner aussi longtemps et aussi près de la principale académie militaire pakistanaise. Mais ces pressions seront probablement moins intenses pour Barack Obama, en raison du consensus qui existe entre la direction des partis républicain et démocrate sur la nécessité de poursuivre les relations avec le Pakistan pour empêcher les islamistes de mettre la main sur les armes nucléaires de ce pays.
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Collaboration spéciale










