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    Discours sur l'état de l'Union - Barack «Houdini» Obama?

    La présidence d'Obama paraît être à un tournant, mais il lui reste à transformer l'essai

    25 janvier 2011 |Charles-Philippe David et Élisabeth Vallet - Respectivement professeur de science politique et professeure associée en géographie à l'UQAM ainsi que coprésident et membre de l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM | États-Unis
    Des policiers patrouillent aux abords du Capitole, à Washington, où le président Barack Obama prononcera ce soir son discours annuel sur l’état de l’Union. Même avec un taux d’approbation avoisinant les 53 %, un sommet inégalé depuis le début de la crise financière, Obama devra trouver le ton juste. Car tout est plus une question de style que de réalité politique.<br />
    Photo: Agence Reuters Jonathan Ernst Des policiers patrouillent aux abords du Capitole, à Washington, où le président Barack Obama prononcera ce soir son discours annuel sur l’état de l’Union. Même avec un taux d’approbation avoisinant les 53 %, un sommet inégalé depuis le début de la crise financière, Obama devra trouver le ton juste. Car tout est plus une question de style que de réalité politique.
    La magie d'Houdini sera-t-elle à l'œuvre ce soir lors du discours sur l'état de l'Union que prononcera le président américain, ainsi que dans les semaines et les mois qui viennent? Avec un taux d'approbation avoisinant les 53 %, Barack Obama atteint des sommets inégalés depuis le début de la crise financière, et il fait même un bond remarquable de cinq points en moins d'un mois (CNN/Opinion Research). Il bénéficie des retombées de son discours rassembleur du 8 janvier à Tucson et du stakhanovisme du Congrès sortant, comme en témoignent la ratification du traité de désarmement START, l'abrogation du «don't ask don't tell» (qui interdisait aux homosexuels de se déclarer — et donc de servir — dans l'armée) ou encore la conclusion d'un accord avec les républicains sur les diminutions d'impôts consenties par son prédécesseur.

    La présidence d'Obama paraît donc être à un tournant, mais il lui reste à transformer l'essai. Et ce ne sera pas en politique étrangère que tout se jouera ce soir, mais bien en politique économique avec, en toile de fond, l'élection présidentielle de 2012.

    Une politique étrangère peu discutée

    La politique étrangère ne sera pas un phare du discours sur l'état de l'Union. Les quelques succès en ce domaine ont vite été oubliés (comme l'amélioration des relations avec la Russie, l'affirmation d'une diplomatie publique pour redorer l'image des États-Unis, la situation moins préoccupante en Irak et l'aboutissement du traité START), tandis que les échecs ne sont pas vraiment des malus à inscrire au passif de l'administration (tel le maintien de Guantánamo, la piètre gestion du dossier israélo-palestinien, la multiplication des contentieux avec la Chine).

    Cinq dossiers cruciaux resteront pourtant au coeur de la politique étrangère américaine dans les mois à venir: les gesticulations militaires de la Corée du Nord, les ambitions nucléaires de l'Iran, l'instabilité du Pakistan, l'enlisement en Afghanistan — la plus longue guerre désormais de l'histoire des États-Unis — et le Yémen, avec en toile de fond un hypothétique attentat terroriste en sol américain qui peut altérer radicalement le cours de la présidence.

    La revitalisation de l'économie

    Un taux de chômage élevé peut coûter une réélection, comme en attestent les échecs de Jimmy Carter en 1980 et de George H. Bush en 1992. C'est sans doute pour cela que Barack Obama multiplie, depuis quelques semaines, les manoeuvres en direction du centre et du monde des affaires. La nomination du président de General Electric, Jeffrey Immelt, à la tête du Comité pour l'emploi et la compétitivité, suivant en cela l'arrivée à la Maison-Blanche, comme secrétaire général, de William Daley, ancien cadre de JPMorgan Chase, de même que le discours prévu le mois prochain à la Chambre de commerce — toujours très critique des politiques présidentielles — et l'annonce d'une possible vague de déréglementation, sont autant de démarches visant à indiquer clairement un recentrage de la politique américaine (au risque de s'aliéner une partie de la base libérale et des syndicats).

    Cela correspond aussi à une volonté délibérée de redéfinir les termes du débat national autour de la «reprise économique». Le discours du président, axé sur la compétitivité et la croissance, se déclinera autour des thèmes de l'innovation, de l'éducation, de la réduction du déficit budgétaire et de la réforme de l'État. Et avec raison: le plus grand défi de cette deuxième partie du mandat présidentiel est la spirale de l'endettement dans laquelle l'État américain semble s'enliser.

    En effet, en 2010, le déficit budgétaire fédéral qui représente environ 9 % du PIB est l'un des plus élevés de l'histoire du pays, tandis que la dette publique fédérale avoisine les 62 %, et la dette publique globale (agrégeant les dettes de tous les paliers de gouvernements, États et municipalités) atteint 110 %. Ce n'est donc pas un hasard si le républicain Paul Ryan a été choisi pour répondre à Obama: ce parlementaire expérimenté, président de la commission budgétaire de la Chambre, incarne cette urgence et la volonté de faire des finances publiques le fer de lance des législateurs républicains — notamment en prévision de 2012.

    Présidentielle de 2012

    Le consensus qu'a imposé la tuerie de Tucson va se traduire ce soir dans le placement des parlementaires au Capitole: certains, en effet, ont choisi de franchir les lignes de parti pour aller s'asseoir, contrairement à la coutume, avec leurs adversaires. Or, cette attitude bipartisane pourrait faciliter les choses à Barack Obama dont la majorité des Américains pense qu'il sera moins enclin que les républicains à alimenter les querelles partisanes (Quinnipiac University Polling Institute).

    C'est une image que le président a décidé de cultiver en délocalisant — une première dans l'histoire électorale moderne — ses quartiers généraux en Illinois pour y déployer des vétérans de la campagne 2007-2008 (comme David Axelrod et Robert Gibbs): on gouvernera à Washington et l'on fera campagne à Chicago. Cette schizophrénie politique permet au président de demeurer au-dessus de la mêlée alors que la droite semble marquée par le climat délétère qui a prévalu durant la campagne législative en novembre dernier pour culminer avec la tuerie de Tucson.

    Bien qu'il ait demandé aux républicains d'attendre pour faire campagne, le président Obama n'est donc pas en reste. Alors que le premier caucus ne se tiendra en Iowa que le 16 février 2012, et que la primaire du New Hampshire aura lieu le 24 février suivant, la «primaire invisible», c'est-à-dire l'année au cours de laquelle les candidats potentiels fourbissent leurs armes et amassent des fonds, a déjà commencé.

    Le fait qu'elle soit amorcée plus tôt qu'à l'accoutumée témoigne de deux faits. D'une part, Obama veut tirer profit d'une atmosphère plus favorable: une faible majorité d'Américains serait prête aujourd'hui (un véritablement revirement par rapport à novembre dernier) à lui accorder un second mandat. D'autre part, il prend acte du repositionnement des républicains à la suite de la fusillade de Tucson et de l'éclipse de Sarah Palin: au New Hampshire ce week-end, le Parti républicain de l'État a désigné à sa tête un Tea partier tandis que, dans un vote indicatif (représentant traditionnellement bien les tendances à venir), il a classé premier Mitt Romney avec 36 %, puis Ron Paul avec 11 % et Sarah Palin avec 7 %.

    Convaincre de nouveau pour gagner

    2012 sera donc en filigrane du discours sur l'état de l'Union. Le président-chef d'État s'y exprimera, en demeurant au-dessus de l'arène politique, tout en sachant que tout est affaire de perception: c'est en effet le sentiment que l'économie allait mieux (avec un taux de chômage plus élevé que celui que les États-Unis connaissent actuellement) qui a valu sa réélection à Ronald Reagan en 1984. À l'heure où 54 % des Américains paraissent croire de nouveau à la reprise économique, Obama devra trouver le ton juste. Car tout est plus une question de style que de réalité politique.

    Bien sûr, la majorité républicaine à la Chambre des représentants pourrait avoir appris des erreurs de 1994 et renoncer au «jusqu'au-boutisme» dans lequel a sombré Newt Gingrich au profit du président Clinton: John Boehner pourrait vouloir manoeuvrer plus subtilement. Mais Obama a en main des outils redoutables: sa majorité au Sénat, son droit de veto, les décrets présidentiels, l'autonomie normative des agences gouvernementales sont autant de moyens qui lui permettent de contourner une chambre acquise à l'opposition. Son discours sur l'état de l'Union devra donc avant tout convaincre.

    Et plus encore, à terme, c'est le style du président, sa capacité à démontrer son leadership, son lien «affectif» à la nation, qui fera la différence. La distance entre Obama et le peuple, perceptible lors de la crise de BP dans le golfe du Mexique, lui a nui. En restructurant son équipe présidentielle, en allant chercher de nouveaux conseillers et en faisant appel aux «anciens» de l'administration Clinton, il tente de bénéficier de la dynamique économique. Le moment «Houdini» ne suffira pourtant pas, et il lui faut maintenant (re)conquérir son pouvoir de persuasion auprès de l'électorat.












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