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Par désespoir

John R. MacArthur   2 août 2010  États-Unis
La semaine dernière, lorsque le site WikiLeaks a dévoilé des milliers de documents «secrets» soulignant la folie et la futilité de la guerre américaine contre les insurgés afghans, je me suis demandé si les stratèges militaires et diplomatiques de Washington avaient jamais passé du temps dans le quartier catholique de West Belfast, en Irlande du Nord.

Là, il n'y a pas très longtemps, même le plus obtus des politiciens ou officiers pouvait facilement mesurer (étant donné que les indigènes parlaient anglais) les effets d'une occupation de longue durée par des militaires étrangers. En effet, beaucoup d'Américains se sont rendus à Belfast dans les années 1970, 1980 et 1990, puisque c'était à la mode de critiquer «l'injustice», alors que des milliers de soldats britanniques bousculaient une minorité religieuse que des siècles de discrimination protestante avaient réduite au statut de victime.

Du point de vue du Sinn Féin, front politique de l'Armée républicaine irlandaise provisoire, les militaires britanniques et la reine Élisabeth II étaient des oppresseurs au même titre que les Américains au Vietnam, les Israéliens en Cisjordanie et les Romains en Gaule. Du point de vue des talibans, l'oppression subie par les tribus pashtouns, tajiks et farsiwans aux mains des Américains et des forces militaires du Royaume-Uni est à peu près pareille. Ont-ils tort?

Pas de quoi sourire

Je n'ai jamais été partisan de l'IRA, bien que je sois conscient des préjugés de la majorité protestante et de la souffrance économique et sociale de la minorité catholique. À vrai dire, je trouvais trop sentimentale la passion des Irlando-Américains pour la cause de la sécession et de la «réunification» des Irlandais d'Ulster à leur «frères» majoritairement catholiques de la république au Sud. Les protestants n'avaient-ils pas aussi, après tout, quelque chose à dire sur leur propre avenir, si déplorable qu'ait été leur comportement envers les catholiques?

Au fond, j'ai sympathisé avec les paroles d'un certain Noel Quinn, chauffeur de taxi catholique à Dublin: «C'est facile d'être patriotique et belliqueux quand on est à 3000 milles de distance. Franchement, je sens que j'ai plus en commun avec un ouvrier anglais qu'avec un Irlandais aux États-Unis qui se soûle au bar et qui jette de l'argent dans un chapeau pour l'IRA.»

Toutefois, lorsque je suis arrivé à Belfast en février 1983, au terme d'un reportage sur l'IRA en Amérique, j'ai été frappé par la brutalité psychologique, sinon physique, de l'occupation britannique.

Invité par un fonctionnaire du Sinn Féin, je me suis présenté à leur quartier général «public» où, pour entrer, il fallait passer à travers deux portails barrés de métal, comme si on pénétrait dans une forteresse. Les visages que j'ai croisés à l'intérieur de ce bureau-blockhaus n'avaient rien de sentimental, et en sortant, j'ai compris pourquoi.

Lors de notre «balade» le long de Falls Road, nous avons croisé plusieurs véhicules blindés desquels sautaient régulièrement des soldats en uniforme de combat, brandissant des fusils et braquant le périmètre de ce quartier populeux de passants, dont des femmes et des enfants. Le faciès des membres des forces de l'ordre de sa Majesté n'invitait pas à la causerie. Un faux mouvement, et l'on pouvait facilement trouver la mort.

«Tiens, me suis-je dit, me voici au beau milieu d'une occupation militaire. Possible que les riverains aient de bonnes raisons d'avoir l'air sévère.»

Le vrai secret

En lisant les soi-disant révélations de WikiLeaks, ces soldats qui «protégaient» la souveraineté de l'Irlande du Nord me sont revenus à l'esprit. Ayant vu de près les méthodes menaçantes de l'occupant, je me rends compte aujourd'hui que l'on n'était pas obligé d'excuser la conduite violente, souvent impitoyable, de l'IRA pour comprendre parfaitement pourquoi d'autres auraient recours à la rébellion clandestine et le terrorisme — comme les talibans contre l'Armée rouge dans les années 1980 puis l'armée américaine aujourd'hui, ou l'Irgun contre les Britanniques en Palestine en 1946.

Sans faire une exacte équivalence entre l'Amérique en Afghanistan et les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale, il est utile de citer Éducation européenne, grand roman de Romain Gary sur les partisans polonais et leur lutte sauvage contre un occupant féroce.

«Pourquoi les Allemands nous font-ils ça?» demande le jeune Janek, fils d'un médecin tué par les S.S. «Par désespoir», répond son camarade d'armes Dobranski. «Que les hommes se racontent des jolies histoires, et puis ils se font tuer pour elles, ils s'imaginent qu'ainsi le mythe se fera réalité... Dès que ça se rapproche trop, dès que ça pénètre en vous, l'homme se fait allemand... même s'il est patriote polonais.»

Effectivement, Janek, épuisé par la faim et par la haine, «se fait allemand»; l'espace de quelques semaines, il se lie d'amitié avec des soldats de la Wehrmacht isolés dans la forêt, en faisant du patin et en partageant leur solitude. Il finit néanmoins par faire sauter leur poste avec tout le monde à l'intérieur, sauf un rescapé, un jeune, qui se retrouve dos sur la glace, impuissant devant Janek, «comme un insecte renversé». Janek l'abat «sans hésiter» avec son revolver. À Dobranski, il confie son étonnement d'avoir été capable de «tuer un homme qui ne vous a rien fait».

Mais ce n'est pas du tout étonnant. Imaginez les émotions que cela soulèverait si des soldats britanniques patrouillaient les rues de Montréal pour «conserver» la «souveraineté canadienne». Imaginez comment ils seraient accueillis à Boston s'ils s'imposaient au motif de renforcer une décision prise au détriment de l'Amérique par la cour criminelle de La Haye.

Je félicite WikiLeaks pour avoir dévoilé la cache secrète de documents militaires. Mais le «secret» le plus important leur a échappé, lorsqu'on considère la force d'une émotion qui hurle: «On ne veut pas de vous chez nous!» Ça, on ne le trouvera nulle part dans les archives confidentielles de Washington.
 
 
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  • May West
    Abonnée
    lundi 2 août 2010 08h30
    40 ans plus tard
    Monsieur MacArthur, je vous cite: «Mais ce n'est pas du tout étonnant. Imaginez les émotions que cela soulèverait si des soldats britanniques patrouillaient les rues de Montréal pour «conserver» la «souveraineté canadienne».

    Comment? Auriez-vous oublié, cher Monsieur MacArthur, que ces émotions-là, nous les avons déjà connues au temps des mesures de guerre, imposées par un triste personnage dont on ne peut prononcer le nom sans avoir de réactions physiques encore aujourd'hui, après plus de 40 ans?

    Par désespoir, faites un petit effort de mémoire! Mettez-vous un peu dans notre peau, for God's sake!
    May West

  • francacadie
    Inscrit
    lundi 2 août 2010 09h01
    Nuance
    Bonjour,

    vous parlez des Talibans en lutte contre l'occupant soviétique dans les années 80.
    C'est une erreur.
    C'est le peuple afghan tout entier qui résistait alors à l'envahisseur. Les cinq ethnies de ce peuple, unies, lui infligèrent des pertes cruelles.
    Les Talibans sont nés de la zizanie afghane des années 90, et de l'impossibilité viscérale de ces gens de s'unir en temps de paix. Après une brève respiration, les Afghans retournèrent à leurs vieux démons féodaux, ce dont les religieux profitèrent pour installer leur système et faire du sud pachtoun la base avancée des fondamentalistes.
    Je comprends votre réflexion très "tendance" sur les excès de l'Ouest et les misères de l'Orient en temps de guerre. Notre auto-flagellation n'a pas fini de tourmenter nos consciences. Le problème est que malheureusement, le "travail" de la coalition n'a pas été terminé en 2002, quand il était encore possible de pacifier totalement les zones tribales et de remettre les clefs à des chefs débarrassés de la menace d'Al Quaïda. Cette faute stratégique majeure n'a pas fini de nous retomber sur la figure.
    Je pense cependant que si les Afghans nous rejetaient comme ils ont rejeté les Soviétiques, nous aurions dû rapatrier les troupes depuis longtemps. Ce peuple possède des capacités de résistance hors du commun. S'ils ne le font pas, c'est que, malgré tout, les Afghans espèrent encore éviter de retomber sous la coupe de gens pas marrants du tout (dans un pays qui déjà, ne plaisante guère avec les principes, notamment religieux).
    Ceci pour dire qu'il convient de nuancer le propos et de faire, dans tout cela, la part de l'information et de sa compagne fidèle, la désinformation. Je ne me risquerai pas à même penser, au vu de votre expérience, que vous diffusez l'une pour mieux pratiquer l'autre.

    Bien cordialement,

    Dr Alain Dubos
    Ancien Vice-Pt de MSF
    Missions Afghanistan "époque romantique".

  • France Marcotte
    Abonnée
    lundi 2 août 2010 09h54
    May West
    Je crois que vous n'avez pas bien compris cette chronique; elle est complexe et je ne prétends pas avoir tout saisi non plus. Mais je crois qu'elle parle surtout de la proximité et de l'éloignement. "Dès que ça se rapproche trop, dès que ça pénètre en vous, l'homme se fait allemand... même s'il est patriote polonais". La faim et la haine engendrent des comportements différents de ce à quoi nous portent les idées. On n'est pas obligé d'excuser la conduite violente des insurgés pour comprendre pourquoi ils y ont recours. Je crois toutefois que MacArthur a quelque difficulté à accepter lui aussi que Wikileaks, plutôt que les médias traditionnels, ait fait un si bon travail qu'il nous porte à des abîmes de réflexion...

  • ARKA777
    Abonné
    lundi 2 août 2010 10h16
    heureux moment de réflexion
    m. MacArtur, merci de cette réflexion qui ramène à l'essentiel : la guerre nourrit la souffrance et conduit au désespoir. Elle est ainsi anti-humaine. Que l'humain se réveille ! dans son coeur et dans son intelligence. Que le silence et l'humilité s'y installent avant l'action. Prët : partez !

  • Sylvain Auclair
    Abonné
    lundi 2 août 2010 13h05
    La souveraineté de l'Irlande du Nord?
    Mais quelle souveraineté? L'Irlande du Nord fait partie du Royaume-Uni. Comme le Québec, du Canada.

    D'ailleurs, ce n'est pas un conflit religieux, mais un conflit entre deux peuples; c'est juste que le peuple occupé a perdu sa langue et ne se distingue plus de l'occupant que par la religion (et sans doute aussi par les noms de famille, l'accent etc.). Et peu comme si les Polonais parlaient russe, mais étaient restés catholiques.

  • Marc Tremblay
    Inscrit
    lundi 2 août 2010 18h20
    L'origine du conflit
    Je suis surpris du niveau d'ignorance de M. MACARTHUR, à l'effet qu'il s'agit d'un conflit religieux. C'est plutôt un conflit entre Irlandais et descendants des Écossais amenés là par le colonisateur anglais.

    C'est comme si on disait que le conflit entre le Canada et le Québec était un conflit religieux parce que les premiers sont historiquement protestants et les seconds catholiques.

  • Pierre Brosseau
    Abonné
    mardi 3 août 2010 09h32
    ET L'OCCUPATION DE LA pALESTINE ?
    L'artice de M. MacArthur donne une petite idée de ce que vivent quotidiennement et depuis déjà trop longtemps les Palestiniens sous l'occupation israélienne. La haine s'ancre de plus en plus profondément à chaque seconde dans des millions de coeurs et de cerveaux occupés. Avec quels résultats pour l'avenir ?

  • François Dugal
    Abonné
    mardi 3 août 2010 10h22
    La guerre impossible
    On ne peut pas faire une guerre contre une armée qui n'a pas d'uniformes.
    Qu'est-ce qui distingue un insurgé taliban de l'afghan ordinaire?

  • francacadie
    Inscrit
    mardi 3 août 2010 12h45
    Différence
    À F.Dugal.

    Le Taliban tient en général une kalachnikov à la main.
    Au lance-roquette, il peut dégommer un bouddha de 800 ans à une distance de cinquante mètres.
    Mais c'est vrai, pour le reste, pas évident...

  • Paul Verreault
    Inscrit
    mardi 3 août 2010 16h06
    Crise d'Octobre
    Ce sont bien des soldats qui ont juré fidélité à la Couronne Britannique qui ont envahi Montréal lors de la Crise d'octobre. Les policiers ont aussi arrêté des 100taines de personnes sans motif et "questionné" des milliers d'autres sans motif pour les relâcher quelques heures plus tard. Je trouve que le peuple québécois endure bien des humiliations sans broncher, malheureusement... Bien des Québécois ont envi de crier aux "Canadians-Britannos-Americans": On ne veut pas de vous, chez-nous."

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