Par désespoir
La semaine dernière, lorsque le site WikiLeaks a dévoilé des milliers de documents «secrets» soulignant la folie et la futilité de la guerre américaine contre les insurgés afghans, je me suis demandé si les stratèges militaires et diplomatiques de Washington avaient jamais passé du temps dans le quartier catholique de West Belfast, en Irlande du Nord.
Là, il n'y a pas très longtemps, même le plus obtus des politiciens ou officiers pouvait facilement mesurer (étant donné que les indigènes parlaient anglais) les effets d'une occupation de longue durée par des militaires étrangers. En effet, beaucoup d'Américains se sont rendus à Belfast dans les années 1970, 1980 et 1990, puisque c'était à la mode de critiquer «l'injustice», alors que des milliers de soldats britanniques bousculaient une minorité religieuse que des siècles de discrimination protestante avaient réduite au statut de victime.
Du point de vue du Sinn Féin, front politique de l'Armée républicaine irlandaise provisoire, les militaires britanniques et la reine Élisabeth II étaient des oppresseurs au même titre que les Américains au Vietnam, les Israéliens en Cisjordanie et les Romains en Gaule. Du point de vue des talibans, l'oppression subie par les tribus pashtouns, tajiks et farsiwans aux mains des Américains et des forces militaires du Royaume-Uni est à peu près pareille. Ont-ils tort?
Pas de quoi sourire
Je n'ai jamais été partisan de l'IRA, bien que je sois conscient des préjugés de la majorité protestante et de la souffrance économique et sociale de la minorité catholique. À vrai dire, je trouvais trop sentimentale la passion des Irlando-Américains pour la cause de la sécession et de la «réunification» des Irlandais d'Ulster à leur «frères» majoritairement catholiques de la république au Sud. Les protestants n'avaient-ils pas aussi, après tout, quelque chose à dire sur leur propre avenir, si déplorable qu'ait été leur comportement envers les catholiques?
Au fond, j'ai sympathisé avec les paroles d'un certain Noel Quinn, chauffeur de taxi catholique à Dublin: «C'est facile d'être patriotique et belliqueux quand on est à 3000 milles de distance. Franchement, je sens que j'ai plus en commun avec un ouvrier anglais qu'avec un Irlandais aux États-Unis qui se soûle au bar et qui jette de l'argent dans un chapeau pour l'IRA.»
Toutefois, lorsque je suis arrivé à Belfast en février 1983, au terme d'un reportage sur l'IRA en Amérique, j'ai été frappé par la brutalité psychologique, sinon physique, de l'occupation britannique.
Invité par un fonctionnaire du Sinn Féin, je me suis présenté à leur quartier général «public» où, pour entrer, il fallait passer à travers deux portails barrés de métal, comme si on pénétrait dans une forteresse. Les visages que j'ai croisés à l'intérieur de ce bureau-blockhaus n'avaient rien de sentimental, et en sortant, j'ai compris pourquoi.
Lors de notre «balade» le long de Falls Road, nous avons croisé plusieurs véhicules blindés desquels sautaient régulièrement des soldats en uniforme de combat, brandissant des fusils et braquant le périmètre de ce quartier populeux de passants, dont des femmes et des enfants. Le faciès des membres des forces de l'ordre de sa Majesté n'invitait pas à la causerie. Un faux mouvement, et l'on pouvait facilement trouver la mort.
«Tiens, me suis-je dit, me voici au beau milieu d'une occupation militaire. Possible que les riverains aient de bonnes raisons d'avoir l'air sévère.»
Le vrai secret
En lisant les soi-disant révélations de WikiLeaks, ces soldats qui «protégaient» la souveraineté de l'Irlande du Nord me sont revenus à l'esprit. Ayant vu de près les méthodes menaçantes de l'occupant, je me rends compte aujourd'hui que l'on n'était pas obligé d'excuser la conduite violente, souvent impitoyable, de l'IRA pour comprendre parfaitement pourquoi d'autres auraient recours à la rébellion clandestine et le terrorisme — comme les talibans contre l'Armée rouge dans les années 1980 puis l'armée américaine aujourd'hui, ou l'Irgun contre les Britanniques en Palestine en 1946.
Sans faire une exacte équivalence entre l'Amérique en Afghanistan et les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale, il est utile de citer Éducation européenne, grand roman de Romain Gary sur les partisans polonais et leur lutte sauvage contre un occupant féroce.
«Pourquoi les Allemands nous font-ils ça?» demande le jeune Janek, fils d'un médecin tué par les S.S. «Par désespoir», répond son camarade d'armes Dobranski. «Que les hommes se racontent des jolies histoires, et puis ils se font tuer pour elles, ils s'imaginent qu'ainsi le mythe se fera réalité... Dès que ça se rapproche trop, dès que ça pénètre en vous, l'homme se fait allemand... même s'il est patriote polonais.»
Effectivement, Janek, épuisé par la faim et par la haine, «se fait allemand»; l'espace de quelques semaines, il se lie d'amitié avec des soldats de la Wehrmacht isolés dans la forêt, en faisant du patin et en partageant leur solitude. Il finit néanmoins par faire sauter leur poste avec tout le monde à l'intérieur, sauf un rescapé, un jeune, qui se retrouve dos sur la glace, impuissant devant Janek, «comme un insecte renversé». Janek l'abat «sans hésiter» avec son revolver. À Dobranski, il confie son étonnement d'avoir été capable de «tuer un homme qui ne vous a rien fait».
Mais ce n'est pas du tout étonnant. Imaginez les émotions que cela soulèverait si des soldats britanniques patrouillaient les rues de Montréal pour «conserver» la «souveraineté canadienne». Imaginez comment ils seraient accueillis à Boston s'ils s'imposaient au motif de renforcer une décision prise au détriment de l'Amérique par la cour criminelle de La Haye.
Je félicite WikiLeaks pour avoir dévoilé la cache secrète de documents militaires. Mais le «secret» le plus important leur a échappé, lorsqu'on considère la force d'une émotion qui hurle: «On ne veut pas de vous chez nous!» Ça, on ne le trouvera nulle part dans les archives confidentielles de Washington.
Là, il n'y a pas très longtemps, même le plus obtus des politiciens ou officiers pouvait facilement mesurer (étant donné que les indigènes parlaient anglais) les effets d'une occupation de longue durée par des militaires étrangers. En effet, beaucoup d'Américains se sont rendus à Belfast dans les années 1970, 1980 et 1990, puisque c'était à la mode de critiquer «l'injustice», alors que des milliers de soldats britanniques bousculaient une minorité religieuse que des siècles de discrimination protestante avaient réduite au statut de victime.
Du point de vue du Sinn Féin, front politique de l'Armée républicaine irlandaise provisoire, les militaires britanniques et la reine Élisabeth II étaient des oppresseurs au même titre que les Américains au Vietnam, les Israéliens en Cisjordanie et les Romains en Gaule. Du point de vue des talibans, l'oppression subie par les tribus pashtouns, tajiks et farsiwans aux mains des Américains et des forces militaires du Royaume-Uni est à peu près pareille. Ont-ils tort?
Pas de quoi sourire
Je n'ai jamais été partisan de l'IRA, bien que je sois conscient des préjugés de la majorité protestante et de la souffrance économique et sociale de la minorité catholique. À vrai dire, je trouvais trop sentimentale la passion des Irlando-Américains pour la cause de la sécession et de la «réunification» des Irlandais d'Ulster à leur «frères» majoritairement catholiques de la république au Sud. Les protestants n'avaient-ils pas aussi, après tout, quelque chose à dire sur leur propre avenir, si déplorable qu'ait été leur comportement envers les catholiques?
Au fond, j'ai sympathisé avec les paroles d'un certain Noel Quinn, chauffeur de taxi catholique à Dublin: «C'est facile d'être patriotique et belliqueux quand on est à 3000 milles de distance. Franchement, je sens que j'ai plus en commun avec un ouvrier anglais qu'avec un Irlandais aux États-Unis qui se soûle au bar et qui jette de l'argent dans un chapeau pour l'IRA.»
Toutefois, lorsque je suis arrivé à Belfast en février 1983, au terme d'un reportage sur l'IRA en Amérique, j'ai été frappé par la brutalité psychologique, sinon physique, de l'occupation britannique.
Invité par un fonctionnaire du Sinn Féin, je me suis présenté à leur quartier général «public» où, pour entrer, il fallait passer à travers deux portails barrés de métal, comme si on pénétrait dans une forteresse. Les visages que j'ai croisés à l'intérieur de ce bureau-blockhaus n'avaient rien de sentimental, et en sortant, j'ai compris pourquoi.
Lors de notre «balade» le long de Falls Road, nous avons croisé plusieurs véhicules blindés desquels sautaient régulièrement des soldats en uniforme de combat, brandissant des fusils et braquant le périmètre de ce quartier populeux de passants, dont des femmes et des enfants. Le faciès des membres des forces de l'ordre de sa Majesté n'invitait pas à la causerie. Un faux mouvement, et l'on pouvait facilement trouver la mort.
«Tiens, me suis-je dit, me voici au beau milieu d'une occupation militaire. Possible que les riverains aient de bonnes raisons d'avoir l'air sévère.»
Le vrai secret
En lisant les soi-disant révélations de WikiLeaks, ces soldats qui «protégaient» la souveraineté de l'Irlande du Nord me sont revenus à l'esprit. Ayant vu de près les méthodes menaçantes de l'occupant, je me rends compte aujourd'hui que l'on n'était pas obligé d'excuser la conduite violente, souvent impitoyable, de l'IRA pour comprendre parfaitement pourquoi d'autres auraient recours à la rébellion clandestine et le terrorisme — comme les talibans contre l'Armée rouge dans les années 1980 puis l'armée américaine aujourd'hui, ou l'Irgun contre les Britanniques en Palestine en 1946.
Sans faire une exacte équivalence entre l'Amérique en Afghanistan et les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale, il est utile de citer Éducation européenne, grand roman de Romain Gary sur les partisans polonais et leur lutte sauvage contre un occupant féroce.
«Pourquoi les Allemands nous font-ils ça?» demande le jeune Janek, fils d'un médecin tué par les S.S. «Par désespoir», répond son camarade d'armes Dobranski. «Que les hommes se racontent des jolies histoires, et puis ils se font tuer pour elles, ils s'imaginent qu'ainsi le mythe se fera réalité... Dès que ça se rapproche trop, dès que ça pénètre en vous, l'homme se fait allemand... même s'il est patriote polonais.»
Effectivement, Janek, épuisé par la faim et par la haine, «se fait allemand»; l'espace de quelques semaines, il se lie d'amitié avec des soldats de la Wehrmacht isolés dans la forêt, en faisant du patin et en partageant leur solitude. Il finit néanmoins par faire sauter leur poste avec tout le monde à l'intérieur, sauf un rescapé, un jeune, qui se retrouve dos sur la glace, impuissant devant Janek, «comme un insecte renversé». Janek l'abat «sans hésiter» avec son revolver. À Dobranski, il confie son étonnement d'avoir été capable de «tuer un homme qui ne vous a rien fait».
Mais ce n'est pas du tout étonnant. Imaginez les émotions que cela soulèverait si des soldats britanniques patrouillaient les rues de Montréal pour «conserver» la «souveraineté canadienne». Imaginez comment ils seraient accueillis à Boston s'ils s'imposaient au motif de renforcer une décision prise au détriment de l'Amérique par la cour criminelle de La Haye.
Je félicite WikiLeaks pour avoir dévoilé la cache secrète de documents militaires. Mais le «secret» le plus important leur a échappé, lorsqu'on considère la force d'une émotion qui hurle: «On ne veut pas de vous chez nous!» Ça, on ne le trouvera nulle part dans les archives confidentielles de Washington.
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