Assurance maladie aux États-Unis - La réforme de «Barack W. Bush»
Frédérick Gagnon - Directeur de l'Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, et professeur de science politique à l'UQAM
24 mars 2010
États-Unis
Photo : Agence France-Presse Saul Loeb
Barack Obama aura fini par conclure qu’il est difficile, voire impossible, de forger les compromis bipartisans sur les grandes questions, et ce, en raison de la rancœur partisane et de la toxicité de l’atmosphère politique au Capitole.
Depuis que la Chambre des représentants a voté la réforme de l'assurance maladie de Barack Obama, dimanche dernier, les observateurs n'ont cessé de dire que celui-ci peut désormais être qualifié de «grand président», au même titre que d'autres qui l'ont précédé. Barack Obama aurait ainsi la vision de Roosevelt ou de Lincoln, serait allé plus loin que Lyndon Johnson dans la mise en oeuvre de mesures sociales et aurait réussi là où Harry Truman, Jimmy Carter et Bill Clinton ont échoué.
Ces comparaisons sont certes justes, mais ce que peu d'experts ont noté est le fait qu'Obama a peut-être, en fin compte, gagné son pari avant tout parce qu'il a décidé d'adopter des attitudes semblables à celles d'un président avec lequel on le compare beaucoup moins souvent, c'est-à-dire George W. Bush.
Mordant et intransigeant
Aucun démocrate n'oserait l'avouer, mais Obama a opté pour un style semblable à celui de «W» ces dernières semaines: il a adopté un ton plus ferme qu'auparavant et a défendu son projet avec plus de vigueur que jamais. À l'émission humoristique et satirique The Colbert Report, Stephen Colbert résumait la chose en affirmant, non sans sourire, que nous étions peut-être en train de traverser une période de «puberté présidentielle» (presidential puberty)! Obama s'exprimait avec plus de détermination, de mordant et d'intransigeance dans ses discours, comme s'il avait soudainement décidé que c'en était assez et que les débats avaient assez duré.
Comme Bush dans le cas de la guerre en Irak, le président donnait également le sentiment que les sondages d'opinion l'indifféraient et qu'il était désormais déterminé à gouverner avant tout selon ses principes, envers et contre tous, malgré les réticences populaires. Obama ne semblait plus aussi inquiet qu'avant de voir la majorité des Américains s'opposer à sa politique (selon un sondage mené par CNN entre les 19 et 21 mars, 59 % ne veulent pas du projet de loi adopté par la Chambre dimanche).
Qui plus est, un peu à l'image de Bush lors de l'adoption du U.S.A. Patriot Act au lendemain du 11 septembre 2001, Obama ne semblait plus tenir à ce que l'on respecte à tout prix les procédures législatives habituelles au Congrès. Le Patriot Act avait été adopté sans réels débats au sein des commissions permanentes de la Chambre et du Sénat, et Obama garantirait maintenant l'adoption de sa réforme au moyen de la manoeuvre de la «réconciliation», qui permet de contourner les manoeuvres dilatoires républicaines au Sénat en votant un projet immédiatement à une majorité simple de 51 voix (sur 100), alors qu'il faudrait normalement l'accord de 60 sénateurs pour passer au vote final sur celui-ci.
Coût électoral
Obama aura donc fini par conclure qu'il est difficile, voire impossible, de forger les compromis bipartisans sur les grandes questions, et ce, en raison de la rancoeur partisane et de la toxicité de l'atmosphère politique au Capitole. Les républicains lui reprocheront de leur avoir imposé la réforme, mais il aura tout à fait raison de rappeler qu'il a déjà fait plusieurs compromis avec une minorité décidée à lui dire «non» jusqu'au bout.
On ne connaît pas encore l'impact que la réforme aura sur l'avenir politique du Parti démocrate. En janvier dernier, l'un des conseillers d'Obama écrivait, dans le Washington Post, que la réforme de l'assurance maladie permettrait de gagner les élections au Congrès de novembre 2010. On peut cependant croire que le vote de dimanche pourrait avoir l'effet inverse.
En 1964, lorsque le Congrès vote le Civil Rights Act, qui visait à interdire la ségrégation raciale dans les lieux publics, Lyndon Johnson affirme de son propre aveu que les démocrates viennent peut-être de donner le sud des États-Unis aux républicains pour des années à venir. Le coût électoral de la réforme de l'assurance maladie pourrait également être élevé. À huit mois des élections au Congrès, l'impopularité de la réforme n'aidera certainement pas les 25 démocrates de la Chambre et les 7 du Sénat qui risquent de perdre leur siège, et ce, à commencer par le leader de la majorité du Sénat, Harry Reid (Nevada), qui tire de l'arrière par dix points dans les sondages.
Expliquer la réforme
Obama devra donc gagner une nouvelle bataille, qui consistera à expliquer aux électeurs pourquoi le projet était nécessaire malgré la forte opposition populaire. Et jusqu'à présent, les républicains ont peut-être perdu le vote de dimanche, mais ils ont nettement gagné la joute qui visait à dicter le sens que l'on devrait donner à la réforme. Plusieurs Américains voient toujours celle-ci comme une aberration socialiste, un monstre qui creusera le déficit, qui engendrera des hausses d'impôts et qui brimera les libertés des Américains en leur imposant l'obligation de se doter d'une assurance.
Obama doit dès à présent lutter contre ces perceptions et, pour ce faire, expliquer comment la réforme permettra aux parents d'acheter une assurance à leurs enfants en dépit de problèmes de santé préexistants, aux travailleurs de conserver une assurance même s'ils perdent leur emploi ou encore aux personnes âgées de payer leurs médicaments moins cher. La tâche ne sera pas facile, mais Obama peut déjà se réjouir d'avoir trouvé en David Plouffe et David Axelrod des stratèges électoraux aussi, sinon plus efficaces que ceux qui ont aidé George W. Bush à gagner les élections de 2000, 2002 et 2004.
Et comme George W. Bush, Obama semble avoir un véritable don pour s'illustrer lors des campagnes électorales, ce qui lui permettra peut-être de limiter les dégâts en novembre et, ainsi, de conserver des majorités au Congrès sans lesquelles il ne pourrait changer le visage des États-Unis comme il le fait actuellement.
*****
Frédérick Gagnon - Directeur de l'Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, et professeur de science politique à l'UQAM
Ces comparaisons sont certes justes, mais ce que peu d'experts ont noté est le fait qu'Obama a peut-être, en fin compte, gagné son pari avant tout parce qu'il a décidé d'adopter des attitudes semblables à celles d'un président avec lequel on le compare beaucoup moins souvent, c'est-à-dire George W. Bush.
Mordant et intransigeant
Aucun démocrate n'oserait l'avouer, mais Obama a opté pour un style semblable à celui de «W» ces dernières semaines: il a adopté un ton plus ferme qu'auparavant et a défendu son projet avec plus de vigueur que jamais. À l'émission humoristique et satirique The Colbert Report, Stephen Colbert résumait la chose en affirmant, non sans sourire, que nous étions peut-être en train de traverser une période de «puberté présidentielle» (presidential puberty)! Obama s'exprimait avec plus de détermination, de mordant et d'intransigeance dans ses discours, comme s'il avait soudainement décidé que c'en était assez et que les débats avaient assez duré.
Comme Bush dans le cas de la guerre en Irak, le président donnait également le sentiment que les sondages d'opinion l'indifféraient et qu'il était désormais déterminé à gouverner avant tout selon ses principes, envers et contre tous, malgré les réticences populaires. Obama ne semblait plus aussi inquiet qu'avant de voir la majorité des Américains s'opposer à sa politique (selon un sondage mené par CNN entre les 19 et 21 mars, 59 % ne veulent pas du projet de loi adopté par la Chambre dimanche).
Qui plus est, un peu à l'image de Bush lors de l'adoption du U.S.A. Patriot Act au lendemain du 11 septembre 2001, Obama ne semblait plus tenir à ce que l'on respecte à tout prix les procédures législatives habituelles au Congrès. Le Patriot Act avait été adopté sans réels débats au sein des commissions permanentes de la Chambre et du Sénat, et Obama garantirait maintenant l'adoption de sa réforme au moyen de la manoeuvre de la «réconciliation», qui permet de contourner les manoeuvres dilatoires républicaines au Sénat en votant un projet immédiatement à une majorité simple de 51 voix (sur 100), alors qu'il faudrait normalement l'accord de 60 sénateurs pour passer au vote final sur celui-ci.
Coût électoral
Obama aura donc fini par conclure qu'il est difficile, voire impossible, de forger les compromis bipartisans sur les grandes questions, et ce, en raison de la rancoeur partisane et de la toxicité de l'atmosphère politique au Capitole. Les républicains lui reprocheront de leur avoir imposé la réforme, mais il aura tout à fait raison de rappeler qu'il a déjà fait plusieurs compromis avec une minorité décidée à lui dire «non» jusqu'au bout.
On ne connaît pas encore l'impact que la réforme aura sur l'avenir politique du Parti démocrate. En janvier dernier, l'un des conseillers d'Obama écrivait, dans le Washington Post, que la réforme de l'assurance maladie permettrait de gagner les élections au Congrès de novembre 2010. On peut cependant croire que le vote de dimanche pourrait avoir l'effet inverse.
En 1964, lorsque le Congrès vote le Civil Rights Act, qui visait à interdire la ségrégation raciale dans les lieux publics, Lyndon Johnson affirme de son propre aveu que les démocrates viennent peut-être de donner le sud des États-Unis aux républicains pour des années à venir. Le coût électoral de la réforme de l'assurance maladie pourrait également être élevé. À huit mois des élections au Congrès, l'impopularité de la réforme n'aidera certainement pas les 25 démocrates de la Chambre et les 7 du Sénat qui risquent de perdre leur siège, et ce, à commencer par le leader de la majorité du Sénat, Harry Reid (Nevada), qui tire de l'arrière par dix points dans les sondages.
Expliquer la réforme
Obama devra donc gagner une nouvelle bataille, qui consistera à expliquer aux électeurs pourquoi le projet était nécessaire malgré la forte opposition populaire. Et jusqu'à présent, les républicains ont peut-être perdu le vote de dimanche, mais ils ont nettement gagné la joute qui visait à dicter le sens que l'on devrait donner à la réforme. Plusieurs Américains voient toujours celle-ci comme une aberration socialiste, un monstre qui creusera le déficit, qui engendrera des hausses d'impôts et qui brimera les libertés des Américains en leur imposant l'obligation de se doter d'une assurance.
Obama doit dès à présent lutter contre ces perceptions et, pour ce faire, expliquer comment la réforme permettra aux parents d'acheter une assurance à leurs enfants en dépit de problèmes de santé préexistants, aux travailleurs de conserver une assurance même s'ils perdent leur emploi ou encore aux personnes âgées de payer leurs médicaments moins cher. La tâche ne sera pas facile, mais Obama peut déjà se réjouir d'avoir trouvé en David Plouffe et David Axelrod des stratèges électoraux aussi, sinon plus efficaces que ceux qui ont aidé George W. Bush à gagner les élections de 2000, 2002 et 2004.
Et comme George W. Bush, Obama semble avoir un véritable don pour s'illustrer lors des campagnes électorales, ce qui lui permettra peut-être de limiter les dégâts en novembre et, ainsi, de conserver des majorités au Congrès sans lesquelles il ne pourrait changer le visage des États-Unis comme il le fait actuellement.
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Frédérick Gagnon - Directeur de l'Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, et professeur de science politique à l'UQAM
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