Un Nobel controversé
« Je l'accepte comme un appel à l'action », dit Barack Obama
Photo : Agence France-Presse
Barack Obama
Washington — Barack Obama se rendra en décembre à Oslo pour recevoir le prix Nobel de la paix 2009. Hier, le président des États-Unis a réagi à la décision du comité Nobel de lui décerner son prix le plus prestigieux en exprimant sa « surprise » et sa « profonde humilité ». Mais le choix de Barack Obama par le comité pourrait servir à la fois l'intéressé et le Nobel.
Lors d'une brève allocution, Obama a estimé hier qu'il « ne méritait pas » le prix Nobel de la paix. « Je ne considère pas ce prix comme une reconnaissance des oeuvres que j'ai accomplies [...], mais je l'accepte comme un appel à l'action », a indiqué le président des États-Unis.
La décision du comité Nobel est une surprise, y compris pour l'intéressé et pour son conseiller politique, David Axelrod, qui s'est dit « stupéfait ». Il souligne qu'Obama n'était pas candidat au prix Nobel.
Barack Obama est le quatrième président américain à recevoir le prix Nobel de la paix, mais chacun de ses prédécesseurs pouvait démontrer des résultats concrets. Le dernier en date, Jimmy Carter, avait forgé l'accord de paix de Camp David de 1978 entre l'Égypte et Israël et dut attendre 24 ans pour recevoir le Nobel. En 1919, Woodrow Wilson avait été salué par le Nobel parce qu'il avait fondé la Ligue des Nations, l'ancêtre des Nations unies. En 1906, le Nobel avait été décerné à Theodore Roosevelt en tant que négociateur de l'accord qui mit fin à la guerre entre le Japon et la Russie.
Hier, le comité Nobel a expliqué que Barack Obama a créé « un nouveau climat » international et pris des « initiatives extraordinaires pour renforcer la diplomatie et la coopération entre les peuples ». Le comité mentionne en particulier son discours dédié au monde musulman prononcé au Caire, l'appel lancé par le président à l'avènement d'un monde sans arme nucléaire et sa décision de réengager les États-Unis dans l'élaboration d'un traité contre le réchauffement de la planète.
De plus, M. Obama a annoncé la fermeture du centre de détention de Guantánamo. En février, il a annoncé le retrait progressif de l'armée américaine d'Irak, qui doit s'achever fin 2011. En mars, il a offert aux Iraniens de mettre fin à 30 ans de conflits. En avril, il a proposé à Cuba de tourner la page sur un demi-siècle de brouille.
Mais neuf mois après son entrée à la Maison-Blanche, Barack Obama n'a pas de résultats concrets à son actif dans le domaine de la paix, et l'honneur qui lui est fait paraît « ridiculement prématuré », selon Larry Sabato, politologue à l'Université de Virginie. Ainsi, la résolution du conflit israélo-palestinien, dont Barack Obama a fait l'une de ses priorités majeures, demeure toujours aussi lointaine. Pour David Miller, chercheur au centre d'études Woodrow Wilson, les premiers pas de Barack Obama en politique étrangère ont été « positifs », mais « pas déterminants ».
Deux guerres sur le feu
Barack Obama est aussi, comme il l'a décrit lui-même dans son allocution, un « commandant en chef » ayant deux guerres sur le feu. En Irak, le président n'a pas respecté sa promesse électorale de retirer environ 4000 soldats américains par mois dès son arrivée au pouvoir. En Afghanistan, il a même présidé à une escalade avec le déploiement de 21 000 soldats en renforts. Dans les prochaines semaines, il enverra peut-être une nouvelle vague de renforts en Afghanistan.
Aux États-Unis, la distance entre les espoirs suscités par Obama et la réalité de sa présidence est exploitée par l'opposition républicaine. Michael Steele, qui dirige le Parti républicain, a réagi au prix Nobel de la paix en déplorant le fait que « la puissance de star du président a éclipsé des militants qui ont travaillé sans relâche pour la paix et qui ont obtenu des résultats réels dans ce domaine et dans celui des droits de la personne ».
Le porte-voix des ultraconservateurs américains, Rush Limbaugh, attaquait hier en soutenant que ce prix vise à « émasculer » les États-Unis. « Avec cette récompense, les élites du monde exhortent Obama à ne pas envoyer de renforts en Afghanistan, à ne rien entreprendre contre l'Iran et son programme nucléaire, et sur le fond, à poursuivre dans son intention d'émasculer les États-Unis », a-t-il dit à la radio.
Mais la dichotomie entre rêve et réalité, ignorée par le comité Nobel, n'échappe pas non plus à la gauche. Naomi Klein, collaboratrice américano-canadienne de Rolling Stone et auteure d'ouvrages contre l'administration Bush et la mondialisation, estime que « le comité Nobel n'a jamais été aussi politisé, ni autant gagné par l'illusion qu'avec ce prix ». « Le moment de récompenser Obama pour avoir réveillé l'espoir et l'optimisme est passé depuis longtemps », lance Naomi Klein, avant d'ajouter que la présidence de Barack Obama « a amené une déception après l'autre » et que le comité Nobel « a diminué » le prestige de son prix en le décernant au chef de la Maison-Blanche dans une sorte de pari à l'aveuglette sur l'avenir.
Mais dans la rue, tous ne sont pas de cet avis. « Trop tôt pour un prix Nobel? Je ne pense pas! », s'exclame un jeune noir, Robert Finch, qui habite Harlem, un quartier à majorité noire de New York. « C'est un pacifiste, il le mérite. » À Miami, les habitants du quartier « La Petite Havane », essentiellement des exilés cubains, se disaient heureux. « Il le mérite parce qu'il veut mettre fin à cette vieille lutte qui a fait tant de mal aux familles cubaines », dit Ana Corrales, une exilée qui travaille dans un supermarché.
Politiquement, le prix Nobel risque d'accentuer les attentes qui pèsent sur Barack Obama pour qu'il produise des résultats tangibles, ce qui pourrait le desservir. Dans son allocution, M. Obama a semblé anticiper la montée de ces pressions en affirmant que « les défis » sur lesquels le monde l'attend « ne peuvent pas être relevés par un seul dirigeant ni par un seul pays ».
Les félicitations dans le monde ont afflué après l'attribution inattendue du prix Nobel, mais les encouragements à redoubler d'efforts pour la paix ont été tout aussi nombreux. Ce prix est un « encouragement » pour tous ceux qui souhaitent un monde plus sûr, a dit le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso. M. Obama « personnifie un nouvel esprit de dialogue », a déclaré le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, tandis que la chancelière allemande, Angela Merkel, et le chef du gouvernement espagnol, José Luis Zapatero, voyaient dans la récompense au président américain une « incitation » à oeuvrer pour la paix. L'ancien militant anti-apartheid Desmond Tutu a comparé Obama à un « jeune Mandela » qui « porte les espoirs du monde ».
Hier, la première réaction de l'Iran, qui s'oppose aux puissances occidentales sur son programme nucléaire, a été mesurée. « Nous espérons que cela l'incitera à emprunter la voie qui apportera la justice dans le monde », a réagi un conseiller du président Mahmoud Ahmadinejad.
***
Collaboratrice du Devoir
Avec la collaboration d'Alec Castonguay
Avec Libération et l'Agence France-Presse
Lors d'une brève allocution, Obama a estimé hier qu'il « ne méritait pas » le prix Nobel de la paix. « Je ne considère pas ce prix comme une reconnaissance des oeuvres que j'ai accomplies [...], mais je l'accepte comme un appel à l'action », a indiqué le président des États-Unis.
La décision du comité Nobel est une surprise, y compris pour l'intéressé et pour son conseiller politique, David Axelrod, qui s'est dit « stupéfait ». Il souligne qu'Obama n'était pas candidat au prix Nobel.
Barack Obama est le quatrième président américain à recevoir le prix Nobel de la paix, mais chacun de ses prédécesseurs pouvait démontrer des résultats concrets. Le dernier en date, Jimmy Carter, avait forgé l'accord de paix de Camp David de 1978 entre l'Égypte et Israël et dut attendre 24 ans pour recevoir le Nobel. En 1919, Woodrow Wilson avait été salué par le Nobel parce qu'il avait fondé la Ligue des Nations, l'ancêtre des Nations unies. En 1906, le Nobel avait été décerné à Theodore Roosevelt en tant que négociateur de l'accord qui mit fin à la guerre entre le Japon et la Russie.
Hier, le comité Nobel a expliqué que Barack Obama a créé « un nouveau climat » international et pris des « initiatives extraordinaires pour renforcer la diplomatie et la coopération entre les peuples ». Le comité mentionne en particulier son discours dédié au monde musulman prononcé au Caire, l'appel lancé par le président à l'avènement d'un monde sans arme nucléaire et sa décision de réengager les États-Unis dans l'élaboration d'un traité contre le réchauffement de la planète.
De plus, M. Obama a annoncé la fermeture du centre de détention de Guantánamo. En février, il a annoncé le retrait progressif de l'armée américaine d'Irak, qui doit s'achever fin 2011. En mars, il a offert aux Iraniens de mettre fin à 30 ans de conflits. En avril, il a proposé à Cuba de tourner la page sur un demi-siècle de brouille.
Mais neuf mois après son entrée à la Maison-Blanche, Barack Obama n'a pas de résultats concrets à son actif dans le domaine de la paix, et l'honneur qui lui est fait paraît « ridiculement prématuré », selon Larry Sabato, politologue à l'Université de Virginie. Ainsi, la résolution du conflit israélo-palestinien, dont Barack Obama a fait l'une de ses priorités majeures, demeure toujours aussi lointaine. Pour David Miller, chercheur au centre d'études Woodrow Wilson, les premiers pas de Barack Obama en politique étrangère ont été « positifs », mais « pas déterminants ».
Deux guerres sur le feu
Barack Obama est aussi, comme il l'a décrit lui-même dans son allocution, un « commandant en chef » ayant deux guerres sur le feu. En Irak, le président n'a pas respecté sa promesse électorale de retirer environ 4000 soldats américains par mois dès son arrivée au pouvoir. En Afghanistan, il a même présidé à une escalade avec le déploiement de 21 000 soldats en renforts. Dans les prochaines semaines, il enverra peut-être une nouvelle vague de renforts en Afghanistan.
Aux États-Unis, la distance entre les espoirs suscités par Obama et la réalité de sa présidence est exploitée par l'opposition républicaine. Michael Steele, qui dirige le Parti républicain, a réagi au prix Nobel de la paix en déplorant le fait que « la puissance de star du président a éclipsé des militants qui ont travaillé sans relâche pour la paix et qui ont obtenu des résultats réels dans ce domaine et dans celui des droits de la personne ».
Le porte-voix des ultraconservateurs américains, Rush Limbaugh, attaquait hier en soutenant que ce prix vise à « émasculer » les États-Unis. « Avec cette récompense, les élites du monde exhortent Obama à ne pas envoyer de renforts en Afghanistan, à ne rien entreprendre contre l'Iran et son programme nucléaire, et sur le fond, à poursuivre dans son intention d'émasculer les États-Unis », a-t-il dit à la radio.
Mais la dichotomie entre rêve et réalité, ignorée par le comité Nobel, n'échappe pas non plus à la gauche. Naomi Klein, collaboratrice américano-canadienne de Rolling Stone et auteure d'ouvrages contre l'administration Bush et la mondialisation, estime que « le comité Nobel n'a jamais été aussi politisé, ni autant gagné par l'illusion qu'avec ce prix ». « Le moment de récompenser Obama pour avoir réveillé l'espoir et l'optimisme est passé depuis longtemps », lance Naomi Klein, avant d'ajouter que la présidence de Barack Obama « a amené une déception après l'autre » et que le comité Nobel « a diminué » le prestige de son prix en le décernant au chef de la Maison-Blanche dans une sorte de pari à l'aveuglette sur l'avenir.
Mais dans la rue, tous ne sont pas de cet avis. « Trop tôt pour un prix Nobel? Je ne pense pas! », s'exclame un jeune noir, Robert Finch, qui habite Harlem, un quartier à majorité noire de New York. « C'est un pacifiste, il le mérite. » À Miami, les habitants du quartier « La Petite Havane », essentiellement des exilés cubains, se disaient heureux. « Il le mérite parce qu'il veut mettre fin à cette vieille lutte qui a fait tant de mal aux familles cubaines », dit Ana Corrales, une exilée qui travaille dans un supermarché.
Politiquement, le prix Nobel risque d'accentuer les attentes qui pèsent sur Barack Obama pour qu'il produise des résultats tangibles, ce qui pourrait le desservir. Dans son allocution, M. Obama a semblé anticiper la montée de ces pressions en affirmant que « les défis » sur lesquels le monde l'attend « ne peuvent pas être relevés par un seul dirigeant ni par un seul pays ».
Les félicitations dans le monde ont afflué après l'attribution inattendue du prix Nobel, mais les encouragements à redoubler d'efforts pour la paix ont été tout aussi nombreux. Ce prix est un « encouragement » pour tous ceux qui souhaitent un monde plus sûr, a dit le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso. M. Obama « personnifie un nouvel esprit de dialogue », a déclaré le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, tandis que la chancelière allemande, Angela Merkel, et le chef du gouvernement espagnol, José Luis Zapatero, voyaient dans la récompense au président américain une « incitation » à oeuvrer pour la paix. L'ancien militant anti-apartheid Desmond Tutu a comparé Obama à un « jeune Mandela » qui « porte les espoirs du monde ».
Hier, la première réaction de l'Iran, qui s'oppose aux puissances occidentales sur son programme nucléaire, a été mesurée. « Nous espérons que cela l'incitera à emprunter la voie qui apportera la justice dans le monde », a réagi un conseiller du président Mahmoud Ahmadinejad.
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Avec la collaboration d'Alec Castonguay
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