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Questions d'image - Le dernier des Mohicans

Dernière icône d'un clan très iconique, Edward (Ted) Kennedy s'en est allé. Patriarche vaincu par la maladie, il apparaît d'ores et déjà et sans contredit comme le dernier des Mohicans de cette famille mythique. On est alors en droit de se demander qui occupera cette place vide et surdimensionnée au sein de cette dynastie que l'Amérique a toujours considérée comme «sa» famille royale. Sa monarchie «made in USA».

Ici comme ailleurs, les spécialistes de la politique américaine ont largement fait écho de la stature gigantesque du «Sénateur des sénateurs», infatigable travailleur, fin négociateur et démocrate dans l'âme. Bref, grandissime serviteur de son pays. Un joueur-clé lors de l'investiture de Barack Obama. Tous s'entendent aussi pour dire que le vide politique qu'il va laisser sera bien difficile à combler. Et que l'on devrait le constater plus tôt que tard lors du prochain vote sur le projet d'assurance publique de l'actuel président.

Mais tout sénateur exceptionnel qu'il fût, pour les Américains, il était d'abord un Kennedy. Un du clan irlandais, un bon vivant, un fort en gueule, comme on le décrivait. Bref, il était l'un des leurs. Et ironiquement, l'histoire aura voulu que lui, l'enfant trublion au passé parfois erratique, réussisse à accomplir davantage que ses deux frères à la carrière écourtée dans les tragiques circonstances que l'on sait.

Près d'un siècle de vie politique américaine aura été influencé par les Kennedy. Et en attendant la génération future, il est fascinant de constater avec quelle dextérité les Kennedy ont toujours su gérer leur propre image; parvenant à métamorphoser une famille élitiste et bourgeoise de Nouvelle-Angleterre en une famille américaine presque «comme les autres», capable de montrer au monde ses joies et ses multiples épreuves — Dieu sait qu'elle en traversa.

Chacun s'est projeté dans son rêve accompli, chacun s'est reconnu dans ses cruelles souffrances. Bien sûr, en maintes occasions, il leur aura fallu quelque peu «broder» la réalité. Mais, on vous le dira: pas davantage que dans toute bonne famille qui se respecte. Ted Kennedy fut cependant brisé par son image de fêtard invétéré et de coureur de jupons. Il aura payé le gros prix après l'accident survenu un soir de l'été 1969 à Chappaquiddick Island, accident au cours duquel l'une de ses «collaboratrices» périt noyée. L'accès à la plus haute fonction de l'État lui fut dès lors à tout jamais bloqué.

Il n'empêche. Chaque fois qu'un géant de la politique disparaît, je me demande qui le «remplacera». Qui seront les politiciens et politiciennes de demain, aux États-Unis comme partout dans le monde, et surtout au Canada et au Québec? Quelles idées nouvelles incarneront-ils? De quel engagement durable et sincère se feront-ils les chantres? De quelle noble image feront-ils montre? Les voit-on poindre à l'horizon?

À l'heure de la surmédiatisation des faits, gestes et atermoiements de nos principaux acteurs et actrices de la vie politique, on est en droit de se demander si certains analysent correctement les effets de tout cela. On a parfois le sentiment que l'image précède leur action, alors qu'en réalité, c'est l'inverse qui se produit.

Un exemple me vient à l'esprit: la récente «démonstration de force» de notre premier ministre Stephen Harper dans l'Arctique à l'endroit d'un éventuel envahisseur dont on taira le nom? Les images diffusées de cet événement ne démontraient rien de bien puissant. Au contraire, que de l'amateurisme et du pathétique: trois avions, une frégate et un tour de sous-marin (comme d'autres feraient un tour de pédalo). Avec, en apothéose, un discours clamant que la souveraineté du territoire national était désormais la priorité numéro un de tous les Canadiens. Rien de bien convaincant, mais de quoi clairement nous rappeler qu'une pâle élection fédérale s'en vient. Une énième, qui ne semble guère exciter les Canadiens, à commencer par les politiciens eux-mêmes.

Sommes-nous dupes à ce point?

Trop de politiciens confondent encore image et manipulation verbale ou visuelle de l'opinion. Ils devraient comprendre qu'une image n'est qu'un objectif en soi, une projection idéalisée vers laquelle on doit tendre par son action véritable et permanente. Elle ne peut en aucun cas servir à maquiller l'inaction ou l'incapacité.

Ted Kennedy, quant à lui, avait réussi à se faire encore plus grand que son image. Il n'eut pas même besoin de la présidence pour marquer l'histoire de son pays d'une trace indélébile. On se souviendra de lui comme du Kennedy qui aura le plus profondément servi l'Amérique.

***

Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.






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