Une nouvelle chasse aux sorcières
Une fois le rideau de fer levé, en 1989, quelques commentateurs américains avaient prévu la fin du grand débat entre les partisans du capitalisme libéral et les défenseurs des idéaux du communisme — voire une subjugation totale du modèle collectiviste où le «bien» pourrait être dicté par des gouvernements. En tête de toutes les déclarations triomphalistes trônaient celles de Francis Fukuyama, pour qui la «victoire du libéralisme économique et politique» était la conséquence de «l'épuisement total d'alternatives systématiques viables au libéralisme occidental».
Aujourd'hui, en pleine crise capitaliste, on pourrait bien se moquer de l'arrogance d'un philosophe mineur qui a choisi comme étendard La Fin de l'histoire (le titre de son livre publié en 1992) pour se moquer de la théorie simpliste de Marx sur les démarches dialectiques vers une fin communiste utopique. Effectivement, «la fin de l'histoire» est devenue un cliché incontournable à droite comme à gauche.
Ce qu'il faudrait surtout se demander, c'est pourquoi, si le vrai communisme est bel et bien enterré (mettant à part le cas isolé de Cuba et l'étrange survie de Kim Jong Il), les forces de la droite continuent leur chasse obsessionnelle contre tous les gauchistes célèbres, morts ou vivants, qui auraient appuyé l'Union soviétique en tant que membre du parti communiste ou comme «fellow traveler» (sympathisant partageant les idéaux soviétiques sans être un communiste accrédité). Leur cible du jour est le grand journaliste dissident I. F. Stone, décédé en 1989, devenu à présent l'objet d'une nouvelle guerre froide entre gauche et droite. D'une part, on trouve la nouvelle biographie de D. D. Guttenplan, American Radical, et de l'autre, l'enquête Spies, portant sur l'espionnage soviétique en Amérique, dans laquelle Stone est accusé d'avoir été, de 1936 à 1939, un agent du NKVD. Guttenplan a répliqué à Spies dans The Nation, le respectable hebdomadaire de gauche où Stone collaborait. Commentary, un mensuel de droite juif, en tire un extrait et affiche sur sa couverture de mai le titre: «I. F. Stone, agent soviétique: dossier clos».
Bien sûr, la controverse est loin d'être bouclée. Selon moi, et je suis partial — l'auteur d'American Radical est un vieil ami et je me suis deux fois entretenu avec Stone, que j'ai toujours admiré —, Guttenplan a démoli la plupart des «preuves» de John Earl Haynes, Harvey Klehr et Alexandre Vassiliev. En fait, on pourrait correctement décrire Stone comme un «fellow traveller» dans les années trente, du moins jusqu'à la grande désillusion du pacte de non-agression entre Hitler et Staline promulgué en août 1939. Cependant, condamner Stone, un esprit farouchement indépendant, en l'associant aux crimes de Staline, me paraît bizarre.
Là, nous entrons dans la zone névrosée et fantaisiste du débat. Aux côtés des érudits de droite «objectifs» qui sans relâche cherchent à établir la véracité sur les liens communistes de la vieille gauche américaine, on trouve souvent d'anciens gauchistes apparemment déchirés par des sentiments de culpabilité envers Staline — qui veulent à tout prix s'excuser pour ne pas avoir constaté dans leur jeunesse une exacte équivalence morale entre le dictateur communiste russe et Hitler. (Est-ce que cela leur aurait été égal si Staline, paradoxalement le sauveteur de centaines de milliers de juifs, avait perdu la guerre contre Hitler?)
Parfois, ce complexe prend des tournures excentriques. En 1973, le documentariste Jerry Bruck, originaire de Montréal, a sorti un formidable film sur la vie de I. F. Stone, I. F. Stone's Weekly, qui a eu un succès considérable dans le circuit du cinéma. Aujourd'hui, Bruck refuse de permettre la diffusion de son chef-d'oeuvre sur DVD parce que le film ne critique pas le prétendu silence de Stone sur les meurtres de masse de Staline. Selon Bruck, présenter Stone comme une icône de vertu journalistique révèle non seulement un échec honteux, mais expose le grand public à un véritable danger moral.
Reste à savoir quels sont les réels enjeux dans cette lutte acharnée jouée à travers les ruines du communisme. La gauche américaine actuelle n'est ni révolutionnaire ni dangereuse — ceux qui s'appellent progressistes (pour éviter la mauvaise réputation des gauchistes) se sont ralliés autour de l'archi-centriste Barack Obama à presque 100 % lors des dernières élections.
Mais ce ne fut pas toujours ainsi dans notre histoire. Pendant la Grande Dépression, la droite se sentait menacée par une force bien plus radicale que l'Obamania, une force incarnée alors par le président Franklin D. Roosevelt et poussée par une armée de chômeurs et de syndicats furieux contre les capitalistes. I.F. Stone et ses camarades de l'époque (dont beaucoup étaient de véritables communistes) faisaient partie d'un Front populaire qui appuyait le New Deal, bien que le programme politique du président patricien n'ait été rien de plus que de la social-démocratie.
Songez pour un instant à ce chef d'État aristocrate qui, le 6 novembre 1937, a osé dire à voix haute dans la Maison-Blanche que «la richesse organisée, ayant contrôlé le gouvernement jusqu'à présent, doit saisir l'occasion de décider si elle va continuer, oui ou non, à contrôler le gouvernement». Roosevelt réagissait à la rancune réactionnaire dirigée contre le New Deal, mais ses paroles ont valeur d'avertissement de nos jours.
Le pouvoir financier, discrédité et humilié par la récente chute des marchés, guette le bon moment pour rétablir sa légitimité ainsi que sa domination. L'une des explications plausibles pour ces attaques éternelles contre I. F. Stone et tout ce qu'il symbolise, c'est qu'elles représentent la continuation d'une campagne qui n'a jamais cessé contre le New Deal et la réglementation du secteur privé. Malheureusement, ayant comme conseillers les mêmes économistes et banquiers qui ont balayé de larges secteurs du New Deal, Obama est très loin d'être un Franklin Roosevelt. Pire, il n'y a plus de I. F. Stone pour nous défendre contre les malfaiteurs de Wall Street, pas plus qu'il n'y a un nouveau Front populaire qui attend son heure. La droite peut dormir tranquille.
*****
John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine, publié à New York. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.
Aujourd'hui, en pleine crise capitaliste, on pourrait bien se moquer de l'arrogance d'un philosophe mineur qui a choisi comme étendard La Fin de l'histoire (le titre de son livre publié en 1992) pour se moquer de la théorie simpliste de Marx sur les démarches dialectiques vers une fin communiste utopique. Effectivement, «la fin de l'histoire» est devenue un cliché incontournable à droite comme à gauche.
Ce qu'il faudrait surtout se demander, c'est pourquoi, si le vrai communisme est bel et bien enterré (mettant à part le cas isolé de Cuba et l'étrange survie de Kim Jong Il), les forces de la droite continuent leur chasse obsessionnelle contre tous les gauchistes célèbres, morts ou vivants, qui auraient appuyé l'Union soviétique en tant que membre du parti communiste ou comme «fellow traveler» (sympathisant partageant les idéaux soviétiques sans être un communiste accrédité). Leur cible du jour est le grand journaliste dissident I. F. Stone, décédé en 1989, devenu à présent l'objet d'une nouvelle guerre froide entre gauche et droite. D'une part, on trouve la nouvelle biographie de D. D. Guttenplan, American Radical, et de l'autre, l'enquête Spies, portant sur l'espionnage soviétique en Amérique, dans laquelle Stone est accusé d'avoir été, de 1936 à 1939, un agent du NKVD. Guttenplan a répliqué à Spies dans The Nation, le respectable hebdomadaire de gauche où Stone collaborait. Commentary, un mensuel de droite juif, en tire un extrait et affiche sur sa couverture de mai le titre: «I. F. Stone, agent soviétique: dossier clos».
Bien sûr, la controverse est loin d'être bouclée. Selon moi, et je suis partial — l'auteur d'American Radical est un vieil ami et je me suis deux fois entretenu avec Stone, que j'ai toujours admiré —, Guttenplan a démoli la plupart des «preuves» de John Earl Haynes, Harvey Klehr et Alexandre Vassiliev. En fait, on pourrait correctement décrire Stone comme un «fellow traveller» dans les années trente, du moins jusqu'à la grande désillusion du pacte de non-agression entre Hitler et Staline promulgué en août 1939. Cependant, condamner Stone, un esprit farouchement indépendant, en l'associant aux crimes de Staline, me paraît bizarre.
Là, nous entrons dans la zone névrosée et fantaisiste du débat. Aux côtés des érudits de droite «objectifs» qui sans relâche cherchent à établir la véracité sur les liens communistes de la vieille gauche américaine, on trouve souvent d'anciens gauchistes apparemment déchirés par des sentiments de culpabilité envers Staline — qui veulent à tout prix s'excuser pour ne pas avoir constaté dans leur jeunesse une exacte équivalence morale entre le dictateur communiste russe et Hitler. (Est-ce que cela leur aurait été égal si Staline, paradoxalement le sauveteur de centaines de milliers de juifs, avait perdu la guerre contre Hitler?)
Parfois, ce complexe prend des tournures excentriques. En 1973, le documentariste Jerry Bruck, originaire de Montréal, a sorti un formidable film sur la vie de I. F. Stone, I. F. Stone's Weekly, qui a eu un succès considérable dans le circuit du cinéma. Aujourd'hui, Bruck refuse de permettre la diffusion de son chef-d'oeuvre sur DVD parce que le film ne critique pas le prétendu silence de Stone sur les meurtres de masse de Staline. Selon Bruck, présenter Stone comme une icône de vertu journalistique révèle non seulement un échec honteux, mais expose le grand public à un véritable danger moral.
Reste à savoir quels sont les réels enjeux dans cette lutte acharnée jouée à travers les ruines du communisme. La gauche américaine actuelle n'est ni révolutionnaire ni dangereuse — ceux qui s'appellent progressistes (pour éviter la mauvaise réputation des gauchistes) se sont ralliés autour de l'archi-centriste Barack Obama à presque 100 % lors des dernières élections.
Mais ce ne fut pas toujours ainsi dans notre histoire. Pendant la Grande Dépression, la droite se sentait menacée par une force bien plus radicale que l'Obamania, une force incarnée alors par le président Franklin D. Roosevelt et poussée par une armée de chômeurs et de syndicats furieux contre les capitalistes. I.F. Stone et ses camarades de l'époque (dont beaucoup étaient de véritables communistes) faisaient partie d'un Front populaire qui appuyait le New Deal, bien que le programme politique du président patricien n'ait été rien de plus que de la social-démocratie.
Songez pour un instant à ce chef d'État aristocrate qui, le 6 novembre 1937, a osé dire à voix haute dans la Maison-Blanche que «la richesse organisée, ayant contrôlé le gouvernement jusqu'à présent, doit saisir l'occasion de décider si elle va continuer, oui ou non, à contrôler le gouvernement». Roosevelt réagissait à la rancune réactionnaire dirigée contre le New Deal, mais ses paroles ont valeur d'avertissement de nos jours.
Le pouvoir financier, discrédité et humilié par la récente chute des marchés, guette le bon moment pour rétablir sa légitimité ainsi que sa domination. L'une des explications plausibles pour ces attaques éternelles contre I. F. Stone et tout ce qu'il symbolise, c'est qu'elles représentent la continuation d'une campagne qui n'a jamais cessé contre le New Deal et la réglementation du secteur privé. Malheureusement, ayant comme conseillers les mêmes économistes et banquiers qui ont balayé de larges secteurs du New Deal, Obama est très loin d'être un Franklin Roosevelt. Pire, il n'y a plus de I. F. Stone pour nous défendre contre les malfaiteurs de Wall Street, pas plus qu'il n'y a un nouveau Front populaire qui attend son heure. La droite peut dormir tranquille.
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John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine, publié à New York. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.
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