La torture et le mensonge
Dans ce scandale sur la torture infligée par l'État américain, après le 11 septembre 2001, à ses ennemis réels ou supposés — scandale qui secoue Washington depuis deux semaines —, il faut bien voir en quoi le mensonge effronté et la pratique des sévices extrêmes étaient deux facettes d'une même politique.
Dans la logique d'un Dick Cheney — ex-vice-président hyperactif dans la défense de l'administration sortante et dans le dénigrement de la nouvelle —, on torture pour montrer que l'on a du muscle, que l'on n'est pas une «moumoune», ni un de ces affreux gauchistes au coeur saignant qui «préféreraient offrir une séance de psychothérapie aux terroristes», plutôt que d'aller courageusement leur faire la guerre.
Les accusations fantaisistes contre l'Irak de Saddam Hussein — justifications d'une invasion décidée dès le printemps ou l'été 2002 — procédaient de la même logique que la torture: il s'agissait de montrer ses muscles pour terroriser l'ennemi, pour qu'il marche au pas et finisse par se rendre, dans une optique où la fin justifie les moyens.
La torture était aussi un outil de la «marche à la guerre» dans un autre sens: en maltraitant des suspects capturés parmi l'entourage réel ou supposé d'Oussama ben Laden (Abou Zoubaïda, Khaled Cheikh Mohammed et quelques autres), il s'agissait de leur faire «cracher», non pas la vérité (préoccupation secondaire voire inexistante), mais bien l'aveu (même imaginaire) d'un «lien» entre Saddam Hussein et al-Qaïda, entre l'Irak et le 11-Septembre. Il est connu que les personnes torturées peuvent avouer n'importe quoi, et que, pour faire cesser le supplice, elles disent à leurs tortionnaires ce qu'ils veulent entendre.
Derrière le matraquage de faussetés et de semi-vérités sur l'Irak et le terrorisme, il y avait en partie un auto-aveuglement causé par l'agression du 11-Septembre. Mais il y avait aussi des politiciens lucides et déterminés à exploiter froidement ce traumatisme, pour y gagner un avantage politique. D'où ce trio infernal: «guerre, mensonge et torture».
Après avoir permis, il y a deux semaines, la divulgation d'accablantes notes de service du ministère de la Justice, Barack Obama hésite. Il ne veut pas laisser se transformer le nécessaire examen de conscience sur la période 2001-2008 en vendetta partisane, voire en chaos politicien. On le comprend, mais il est douteux qu'une fois ouverte, cette boîte de Pandore puisse aisément se refermer.
**
Élections en Afrique du Sud. Un pays qui se targue, depuis sa remarquable transition (essentiellement pacifique) de 1990-1994, d'être une grande démocratie multiraciale. Mais également pays où un seul parti — le Congrès national africain ou ANC — recueille de façon routinière les deux tiers ou les trois quarts des votes, ce qui correspond peu ou prou à la proportion des Noirs.
L'ANC, mouvement de libération noir (et métis), doublé d'un parti-État qui gouverne l'Afrique du Sud depuis 15 ans, a commencé au cours des dernières années à se fractionner: processus sans doute naturel et sain.
Lorsque l'ANC, en 2007-2008, a littéralement expulsé le président en exercice, Thabo Mbeki, avec quelques-uns de ses proches, une nouvelle formation a vu le jour. Le Congrès du peuple (COPE) a obtenu la semaine dernière 5 % des suffrages, l'ANC baissant de 70 à 66 %. Un parti à majorité blanche, dirigé par Helen Zille, ex-journaliste et combattante anti-apartheid, a également fait une percée remarquée avec 17 % des votes.
Le nouveau président, Jacob Zuma, est décrit comme un «populiste» hostile au néolibéralisme à tout crin qu'avait — selon lui — embrassé son prédécesseur. L'homme, un polygame revendiqué, charrie une biographie sulfureuse, ponctuée de procès pour viols et pour corruption (toujours avortés ou conclus par des acquittements). Mais il reste la coqueluche des townships.
Les médias étrangers ont largement diffusé, la semaine dernière, des images où — en fin de campagne — on aperçoit Zuma qui chante (et danse) un hymne de l'époque héroïque de l'ANC, dont le refrain lancinant est «Passe-moi ma mitraillette!» Le nouveau président a souvent dit qu'il voulait renouer avec l'esprit combattant de l'ANC, qui se serait perdu sous Thabo Mbeki.
Mauvais genre pour un chef d'État démocratiquement élu... même si l'on doit faire la part du contexte et du symbolique dans l'usage des hymnes. Le monde regardera Jacob Zuma avec circonspection.
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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
francobrousso@hotmail.com
Dans la logique d'un Dick Cheney — ex-vice-président hyperactif dans la défense de l'administration sortante et dans le dénigrement de la nouvelle —, on torture pour montrer que l'on a du muscle, que l'on n'est pas une «moumoune», ni un de ces affreux gauchistes au coeur saignant qui «préféreraient offrir une séance de psychothérapie aux terroristes», plutôt que d'aller courageusement leur faire la guerre.
Les accusations fantaisistes contre l'Irak de Saddam Hussein — justifications d'une invasion décidée dès le printemps ou l'été 2002 — procédaient de la même logique que la torture: il s'agissait de montrer ses muscles pour terroriser l'ennemi, pour qu'il marche au pas et finisse par se rendre, dans une optique où la fin justifie les moyens.
La torture était aussi un outil de la «marche à la guerre» dans un autre sens: en maltraitant des suspects capturés parmi l'entourage réel ou supposé d'Oussama ben Laden (Abou Zoubaïda, Khaled Cheikh Mohammed et quelques autres), il s'agissait de leur faire «cracher», non pas la vérité (préoccupation secondaire voire inexistante), mais bien l'aveu (même imaginaire) d'un «lien» entre Saddam Hussein et al-Qaïda, entre l'Irak et le 11-Septembre. Il est connu que les personnes torturées peuvent avouer n'importe quoi, et que, pour faire cesser le supplice, elles disent à leurs tortionnaires ce qu'ils veulent entendre.
Derrière le matraquage de faussetés et de semi-vérités sur l'Irak et le terrorisme, il y avait en partie un auto-aveuglement causé par l'agression du 11-Septembre. Mais il y avait aussi des politiciens lucides et déterminés à exploiter froidement ce traumatisme, pour y gagner un avantage politique. D'où ce trio infernal: «guerre, mensonge et torture».
Après avoir permis, il y a deux semaines, la divulgation d'accablantes notes de service du ministère de la Justice, Barack Obama hésite. Il ne veut pas laisser se transformer le nécessaire examen de conscience sur la période 2001-2008 en vendetta partisane, voire en chaos politicien. On le comprend, mais il est douteux qu'une fois ouverte, cette boîte de Pandore puisse aisément se refermer.
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Élections en Afrique du Sud. Un pays qui se targue, depuis sa remarquable transition (essentiellement pacifique) de 1990-1994, d'être une grande démocratie multiraciale. Mais également pays où un seul parti — le Congrès national africain ou ANC — recueille de façon routinière les deux tiers ou les trois quarts des votes, ce qui correspond peu ou prou à la proportion des Noirs.
L'ANC, mouvement de libération noir (et métis), doublé d'un parti-État qui gouverne l'Afrique du Sud depuis 15 ans, a commencé au cours des dernières années à se fractionner: processus sans doute naturel et sain.
Lorsque l'ANC, en 2007-2008, a littéralement expulsé le président en exercice, Thabo Mbeki, avec quelques-uns de ses proches, une nouvelle formation a vu le jour. Le Congrès du peuple (COPE) a obtenu la semaine dernière 5 % des suffrages, l'ANC baissant de 70 à 66 %. Un parti à majorité blanche, dirigé par Helen Zille, ex-journaliste et combattante anti-apartheid, a également fait une percée remarquée avec 17 % des votes.
Le nouveau président, Jacob Zuma, est décrit comme un «populiste» hostile au néolibéralisme à tout crin qu'avait — selon lui — embrassé son prédécesseur. L'homme, un polygame revendiqué, charrie une biographie sulfureuse, ponctuée de procès pour viols et pour corruption (toujours avortés ou conclus par des acquittements). Mais il reste la coqueluche des townships.
Les médias étrangers ont largement diffusé, la semaine dernière, des images où — en fin de campagne — on aperçoit Zuma qui chante (et danse) un hymne de l'époque héroïque de l'ANC, dont le refrain lancinant est «Passe-moi ma mitraillette!» Le nouveau président a souvent dit qu'il voulait renouer avec l'esprit combattant de l'ANC, qui se serait perdu sous Thabo Mbeki.
Mauvais genre pour un chef d'État démocratiquement élu... même si l'on doit faire la part du contexte et du symbolique dans l'usage des hymnes. Le monde regardera Jacob Zuma avec circonspection.
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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
francobrousso@hotmail.com
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