jeudi 24 mai 2012 Dernière mise à jour 20h07
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Un homme

Jean Dion   21 janvier 2009  États-Unis
Ils nous l'ont d'abord montré avançant, le visage grave, vers l'Histoire. Impossible de ne pas se demander ce qui lui trottait alors dans la tête, ce que Dieu seul, qui selon des sources préside à ce genre de manifestations, sait. Peut-être répétait-il les phrases qu'il allait prononcer, pris d'un ultime doute quant au choix de ce mot, à l'emplacement de cette virgule. Peut-être avait-il une pensée pour sa grand-mère qui l'avait élevé, morte deux jours avant l'élection qui promettait de changer le monde. Peut-être le coeur lui battait-il devant la solennité du moment. Peut-être songeait-il que c'en est beaucoup sur les épaules d'un homme, ces espoirs que sa quête a suscités, ces attentes si insensées, si déraisonnablement élevées que son parcours a semées chez des centaines de millions, chez des milliards de personnes. Peut-être ne pensait-il à rien, comme quand c'est trop, comme quand les pensées se bousculent à fond la caisse et qu'on pense tellement à tout qu'on finit au fond par ne plus penser à rien. Peut-être fonçait-il en s'inspirant de sa propre formule au succès foudroyant et se disait-il simplement, sûr de lui, «Yes I can.»

L'Histoire, veut la boutade, est quelque chose qui n'est jamais arrivé, raconté par quelqu'un qui n'était pas là. Hier, ils étaient très nombreux à être là, et ils passeront des années à le raconter. Mais à ce moment précis, avant qu'il ne s'adresse à la foule, ce n'est peut-être qu'une impression, Barack Obama a paru seul. Il avait beau avoir l'appui du monde entier, il restait seul.

Ça n'a pas duré. Dimanche, le spectacle en son honneur était intitulé We Are one. Un, mais nous. De la même manière a-t-il commencé sa première allocution de président: «I stand here today humbled by the task before us.» Je, mais humble. La tâche, mais notre tâche. Il aurait pu s'arrêter là, tout venait d'être dit. Le reste était superflu.

La foule l'a écouté, tranquillement. Avec quelques applaudissements sobres, sans les débordements d'enthousiasme qui marquent les campagnes électorales et les soirées de victoire. Peut-être était-elle trop émue, ployant sous l'énormité des circonstances, peut-être était-elle subjuguée par son talent d'orateur, l'un des plus impressionnants de sa génération. Il devait parler à la fois aux États-Unis et à la planète, il l'a fait en précisant la nature de la tâche, deux sales guerres et l'effondrement appréhendé d'un mode de vie, un monde croulant sous les inégalités, et en rappelant de même qu'il ne faut jamais perdre de vue l'ampleur du chemin parcouru, «comment un homme dont le père aurait pu se faire refuser d'être servi dans un restaurant il y a 60 ans peut maintenant se présenter devant vous pour prêter le plus sacré des serments».

Dans la bouche d'à peu près n'importe qui d'autre, la nomenclature d'autant de défis, les promesses de passer à l'action, l'évocation de jours meilleurs eurent passé pour d'épouvantables clichés, des paroles creuses mille fois entendues et toujours laissées en plan. Dans la sienne, il semble qu'il en aille autrement. C'en est parfois carrément ahurissant.

Y croyons-nous? Nous voulons tellement y croire. Nous, les mécréants finis de la politique, même les plus sceptiques, parce que le sceptique doute alors que nous n'avons plus la force de douter, nous qui avions tout abandonné et avec raison, nous que plus personne ne pouvait toucher, nous voilà remués. Nous avions perdu jusqu'à la possibilité d'être déçus, parce que le déçu a forcément espéré, et il y avait longtemps que nous n'espérions plus rien. Mais nous voilà sérieusement remués. Même prêts, pour tout dire, à nous exposer à la déception. Le frisson ressenti en attendant est à ce point agréable.

Certains qui affectionnent les repères clairs diront que le XXIe siècle a véritablement débuté hier. Qu'on ne pouvait faire mieux que de trouver Barack Obama pour nous sauver collectivement, pour le remettre aux prochaines générations en commençant tout de suite à juguler la douleur qui les attend. Rarement autant aura pesé sur un seul homme.

Les miracles n'existent pas. La foi en eux, de toute évidence, si.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires  Chargement ...
  • Jean Le May - Inscrit
    21 janvier 2009 06 h 14
    Très bel exposé
    Je vous lève mon chapeau, M. Dion pour ce court mais ö combien touchant article qui semble suspendre l'Histoire dans son vol et qui résume bien les défis d'un homme mais surtout ceux des "mécréants finis de la politique". Dieu sait combien nous sommes nombreux.
    Mais vous nous laissez sur une phrase sibylline:" Qu'on ne pouvait faire mieux que de trouver Barak Obama pour nous sauver collectivement, pour le remettre aux prochaines générations en commençant tout de suite à juguler la douleur qui les attend".
    Quelqu'un peut-il m'expliquer ? J'ai peur de trop comprendre.

    Jean Le May
    Saint-Jean-sur-Richelieu
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Gervais Pomerleau - Inscrit
    21 janvier 2009 08 h 25
    Que dire de plus?
    Tout, absolument tout est dit.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Pierre Pagé - Abonné
    21 janvier 2009 08 h 48
    Un homme
    De tous les textes de Jean Dion que j'ai lus au cours des années celui-ci est le meilleur: touchant, émouvant, allant à l'essentiel. M. Dion a perçu la orofondeur du moment, la profondeur de l'homme. Magnifique texte. À conserver.

    Pierre Pagé
    Lavaltrie
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Serge Charbonneau - Abonné
    21 janvier 2009 09 h 51
    Un texte d'une rare qualité
    Un texte d'une rare qualité.

    Je ne lis probablement pas assez souvent M. Jean Dion.
    J'ai été touché par la qualité de son texte.

    Il est rare de sentir de l'émotion entre les lignes et entre les mots des chroniqueurs. Ici, tout est dit et surtout tout ce qui peut difficilement se dire. L'émotion, le sentiment, que de choses difficiles à rendre, à transmettre, à dire et aussi, à écrire.

    M. Dion nous a livré un texte magnifique empreint du solennel de cette journée en nous entraînant à imaginer l'intérieur de cet homme qui marchait vers des obstacles qu'on peut facilement qualifier d'insurmontables, d'impossibles.
    Pourtant, l'air grave et avec une humilité déterminée, il mettait un pied devant l'autre en se disant probablement que plusieurs l'aideraient.
    Il sait pertinemment que jamais il ne peut vaincre ces défis seul. Son charisme, sa droiture et la force de ces convictions dans les fondements de la Constitution de son pays, sont ses uniques atouts.

    Hier, malgré l'euphorie du moment, je ne pouvais m'empêcher de songer à une catastrophe. Une catastrophe bien possible. Les grands personnages ont le « don » d'attirer les fous et d'attiser leur folie.
    JFK, Martin Luther King et tant d'autres représentant de l'espoir ont été sauvagement assassinés. Cette horrible possibilité me revenait constamment en tête.
    J'espère que Barack Obama ne subira jamais cette horrible fin.

    Merci pour ce superbe texte Monsieur Dion, ça compense pour les imbécillités de certains chroniqueurs du Journal de Montréal.


    Serge Charbonneau
    Québec
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Claude L'Heureux - Abonné
    21 janvier 2009 10 h 52
    Émouvant
    Je n'en pouvait plus d'entendre parler de cet événement et, pour la première fois, je vous aie lu, me demandant de quel humour vous vous chaufferiez ce matin. J'étais loin de m'attendre à un de vos texte les plus sérieux, comme l'était Obama hier. C'était le texte à lire: merci monsieur Dion.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Leblanc Jean-Francois - Inscrit
    21 janvier 2009 11 h 17
    Un espoir noir dans une maison blanche
    C'est homme est à lui seul un espoir noir dans une maison blanche de pouvoirs. Plus encore, ce nom oublié, passé sous silence, ce Hussein qui demeure à l'épicentre du personnage. Ce métissage presque prophétique, mais exempt de tous les délires possibles. C'est peut-être là que réside la grandeur de cet homme. Il est debout sur sa propre vérité, et cette vérité est affaire d'humanité.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Jean-François Garneau - Abonné
    21 janvier 2009 11 h 41
    At last!
    Merci M. Dion, vous exprimez très bien l'émotion vécue hier par une vaste partie de l'humanité. Voici mon grain de sel...
    Tout a peut-être été dit sur cet événement historique : l'inauguration présidentielle de Barack Obama. Mais en réalité, une dimension historique très importante n'a pas été abordée avec attention. Il s'agit de la forte propension de toutes les sociétés à former des individus qui rejettent violemment le changement que de grands personnages apportent. Presque tous les hommes d'envergure que le XXième siècle a produits ont été assassinés. Les non-violents n'ont pas été épargnés. Ghandi et Martin Luther King sont les exemples les plus connus. Les frères Kennedy, sans être strictement non-violents, n'étaient pas les politiciens les plus belliqueux non plus. J'ajouterais John Lennon à la liste des victimes de fous, puisque son engagement artistique débordait sur le champ politique et avait une portée mondiale (You can say I'm a dreamer, but I'm not the only one...). Heureusement, Nelson Mandela a échappé à cette apparente fatalité. Est-ce parce que l'histoire de l'Afrique du Sud charriait déjà une surdose de violence? Dans le cas d'Obama, le passé sert sûrement d'avertissement sévère, et les dispositifs de sécurité étaient aussi spectaculaires que le spectacle lui-même dimanche dernier au Lincoln Memorial. Abraham Lincoln, a lui aussi été tué par un fou à cause du changement qu'il incarnait. Le nouveau président se réclame de l'exemple illustre de son prédecesseur anti-esclavagiste mais doit justement réaliser le changement que Lincoln proclamait et dont rêvait encore l'inspirant Martin Luther King, deux siècles plus tard. Qu'un homme comme Obama soit président... Enfin! Il était temps. Aujourd'hui, nous sommes tous enfin libérés de l'ignoble poids du racisme. At last! C'est ce que disait Luther King : 'I'm free at last'!

    Vous lirez d'autres textes au http://fenetreovale.blogspot.com
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Jean-François Riochet - Inscrit
    21 janvier 2009 12 h 19
    Excellent article !
    Merci, Monsieur Dion.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Claude Beaudet - Inscrit
    21 janvier 2009 13 h 04
    Un bien petit rayon qui illumine...la grosse bêtise "american way of life"!
    Oui, je me range bien malgré mon scepticisme, parmi ceux qui applaudissait l'émotion du discours, le personnage rugissant comme un roi-lion (scénario bien connu) portée au sommet de sa solonnelle assermentation...voici le "king"!! Pouvait-on lire dans la constellation de regards humides. Puis après, cet homme (ce pauvre) qui doit être porteur d'espoir, remet vite au peuple américain le poid de sa responsabilité. J'entends sa conscience suppliante: "aidez-moi quecqun!"
    R-E-S-P-O-N-S-A-B-I-L-I-T-É, bien long et bien lourd de conséquence pour les prochaines décénies. M Obama a vite compris qu'il y peut si peu et que le "I" du "Yes I can!" visait chacun et chacune des américains vivants l'opulence et le confort du foyer moyen (un petit hypothèque de 300,000$ avec ça?). Il trouvera bien du budget(pour renflouer ses 100,000 milliards $ de dette nationale), diront certains.Réussira-t-il à rapatrier son armée? Et s'il y parvient, les économies (que l'on croit majeures) seront-elle suffisantes pour mener à bien ses idéos de démocrate. Bien naïf ceux qui pensent que les citoyens "en moyen$$" cèderont sur leur "american way of life" L'amérique des riches comptera sûrement le bon vouloir des petits. Ils auront bien sauvés quelques années pour continuer à surconsommer sur ce que les plus petits auront économisés. C'est ENRON, Maddoff, Rousseau et les autres qui peuvent le plus témoigner de cette règle d'or...
    Un tout petit rayon pour éclairer une bien grosse bêtise!! Désolé de décevoir les optimistes! Prenez vos RESPONSABILITÉS comme dirait l'autre (Rousseau et les autres)!
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Denis Boivin - Abonné
    21 janvier 2009 15 h 42
    les dangers de l'espoir
    Votre texte est le plus pertinent de tous ceux que j'ai lu sur l'investiture. Vous avez raison, Obama apporte le danger, celui de l'espoir.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Richard Joubert - Abonné
    27 janvier 2009 20 h 16
    des mots émouvants
    votre écriture dépasse les genres, les sujets, les champs d'intérêt. Vous parlez vrai, simple, cru. Émouvant. Pour exprimer ce moment grave où nous avions presque peur avec le président en devenir.

    Vous avez su voir la gravité de ce tournant de l'histoire, à travers des instants que nous avons tous ressentis comme les plus déterminants, les plus significatifs. Nous emportant dans ce fol espoir qui continue.
    Merci.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
11 réactions
1 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Chroniques
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012