Un homme
Ils nous l'ont d'abord montré avançant, le visage grave, vers l'Histoire. Impossible de ne pas se demander ce qui lui trottait alors dans la tête, ce que Dieu seul, qui selon des sources préside à ce genre de manifestations, sait. Peut-être répétait-il les phrases qu'il allait prononcer, pris d'un ultime doute quant au choix de ce mot, à l'emplacement de cette virgule. Peut-être avait-il une pensée pour sa grand-mère qui l'avait élevé, morte deux jours avant l'élection qui promettait de changer le monde. Peut-être le coeur lui battait-il devant la solennité du moment. Peut-être songeait-il que c'en est beaucoup sur les épaules d'un homme, ces espoirs que sa quête a suscités, ces attentes si insensées, si déraisonnablement élevées que son parcours a semées chez des centaines de millions, chez des milliards de personnes. Peut-être ne pensait-il à rien, comme quand c'est trop, comme quand les pensées se bousculent à fond la caisse et qu'on pense tellement à tout qu'on finit au fond par ne plus penser à rien. Peut-être fonçait-il en s'inspirant de sa propre formule au succès foudroyant et se disait-il simplement, sûr de lui, «Yes I can.»
L'Histoire, veut la boutade, est quelque chose qui n'est jamais arrivé, raconté par quelqu'un qui n'était pas là. Hier, ils étaient très nombreux à être là, et ils passeront des années à le raconter. Mais à ce moment précis, avant qu'il ne s'adresse à la foule, ce n'est peut-être qu'une impression, Barack Obama a paru seul. Il avait beau avoir l'appui du monde entier, il restait seul.
Ça n'a pas duré. Dimanche, le spectacle en son honneur était intitulé We Are one. Un, mais nous. De la même manière a-t-il commencé sa première allocution de président: «I stand here today humbled by the task before us.» Je, mais humble. La tâche, mais notre tâche. Il aurait pu s'arrêter là, tout venait d'être dit. Le reste était superflu.
La foule l'a écouté, tranquillement. Avec quelques applaudissements sobres, sans les débordements d'enthousiasme qui marquent les campagnes électorales et les soirées de victoire. Peut-être était-elle trop émue, ployant sous l'énormité des circonstances, peut-être était-elle subjuguée par son talent d'orateur, l'un des plus impressionnants de sa génération. Il devait parler à la fois aux États-Unis et à la planète, il l'a fait en précisant la nature de la tâche, deux sales guerres et l'effondrement appréhendé d'un mode de vie, un monde croulant sous les inégalités, et en rappelant de même qu'il ne faut jamais perdre de vue l'ampleur du chemin parcouru, «comment un homme dont le père aurait pu se faire refuser d'être servi dans un restaurant il y a 60 ans peut maintenant se présenter devant vous pour prêter le plus sacré des serments».
Dans la bouche d'à peu près n'importe qui d'autre, la nomenclature d'autant de défis, les promesses de passer à l'action, l'évocation de jours meilleurs eurent passé pour d'épouvantables clichés, des paroles creuses mille fois entendues et toujours laissées en plan. Dans la sienne, il semble qu'il en aille autrement. C'en est parfois carrément ahurissant.
Y croyons-nous? Nous voulons tellement y croire. Nous, les mécréants finis de la politique, même les plus sceptiques, parce que le sceptique doute alors que nous n'avons plus la force de douter, nous qui avions tout abandonné et avec raison, nous que plus personne ne pouvait toucher, nous voilà remués. Nous avions perdu jusqu'à la possibilité d'être déçus, parce que le déçu a forcément espéré, et il y avait longtemps que nous n'espérions plus rien. Mais nous voilà sérieusement remués. Même prêts, pour tout dire, à nous exposer à la déception. Le frisson ressenti en attendant est à ce point agréable.
Certains qui affectionnent les repères clairs diront que le XXIe siècle a véritablement débuté hier. Qu'on ne pouvait faire mieux que de trouver Barack Obama pour nous sauver collectivement, pour le remettre aux prochaines générations en commençant tout de suite à juguler la douleur qui les attend. Rarement autant aura pesé sur un seul homme.
Les miracles n'existent pas. La foi en eux, de toute évidence, si.
L'Histoire, veut la boutade, est quelque chose qui n'est jamais arrivé, raconté par quelqu'un qui n'était pas là. Hier, ils étaient très nombreux à être là, et ils passeront des années à le raconter. Mais à ce moment précis, avant qu'il ne s'adresse à la foule, ce n'est peut-être qu'une impression, Barack Obama a paru seul. Il avait beau avoir l'appui du monde entier, il restait seul.
Ça n'a pas duré. Dimanche, le spectacle en son honneur était intitulé We Are one. Un, mais nous. De la même manière a-t-il commencé sa première allocution de président: «I stand here today humbled by the task before us.» Je, mais humble. La tâche, mais notre tâche. Il aurait pu s'arrêter là, tout venait d'être dit. Le reste était superflu.
La foule l'a écouté, tranquillement. Avec quelques applaudissements sobres, sans les débordements d'enthousiasme qui marquent les campagnes électorales et les soirées de victoire. Peut-être était-elle trop émue, ployant sous l'énormité des circonstances, peut-être était-elle subjuguée par son talent d'orateur, l'un des plus impressionnants de sa génération. Il devait parler à la fois aux États-Unis et à la planète, il l'a fait en précisant la nature de la tâche, deux sales guerres et l'effondrement appréhendé d'un mode de vie, un monde croulant sous les inégalités, et en rappelant de même qu'il ne faut jamais perdre de vue l'ampleur du chemin parcouru, «comment un homme dont le père aurait pu se faire refuser d'être servi dans un restaurant il y a 60 ans peut maintenant se présenter devant vous pour prêter le plus sacré des serments».
Dans la bouche d'à peu près n'importe qui d'autre, la nomenclature d'autant de défis, les promesses de passer à l'action, l'évocation de jours meilleurs eurent passé pour d'épouvantables clichés, des paroles creuses mille fois entendues et toujours laissées en plan. Dans la sienne, il semble qu'il en aille autrement. C'en est parfois carrément ahurissant.
Y croyons-nous? Nous voulons tellement y croire. Nous, les mécréants finis de la politique, même les plus sceptiques, parce que le sceptique doute alors que nous n'avons plus la force de douter, nous qui avions tout abandonné et avec raison, nous que plus personne ne pouvait toucher, nous voilà remués. Nous avions perdu jusqu'à la possibilité d'être déçus, parce que le déçu a forcément espéré, et il y avait longtemps que nous n'espérions plus rien. Mais nous voilà sérieusement remués. Même prêts, pour tout dire, à nous exposer à la déception. Le frisson ressenti en attendant est à ce point agréable.
Certains qui affectionnent les repères clairs diront que le XXIe siècle a véritablement débuté hier. Qu'on ne pouvait faire mieux que de trouver Barack Obama pour nous sauver collectivement, pour le remettre aux prochaines générations en commençant tout de suite à juguler la douleur qui les attend. Rarement autant aura pesé sur un seul homme.
Les miracles n'existent pas. La foi en eux, de toute évidence, si.
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