De Luther King à Obama
Photo : Agence France-Presse
Nombreux sont les sceptiques qui, encore récemment, doutaient des chances de Barack Obama d'accéder à la Maison-Blanche. Charles Cobb, un vétéran de la lutte pour les droits civiques dans les années 60, avoue être du nombre. À l'époque mythique des «sit-in» et des grandes marches, les militants comme lui avaient beau partager le «rêve» de changement de Martin Luther King, l'idée d'un président noir ne leur serait même pas venue à l'esprit.
«En 1963, à Birmingham, en Alabama, je me tenais devant une église baptiste qui venait d'être démolie par une bombe, tuant quatre jeunes filles. Vous n'auriez pas pu me faire avaler à cette époque que, de mon vivant, un Noir serait président des États-Unis, a-t-il relaté dans un entretien téléphonique cette semaine. Vous n'auriez même pas pu me convaincre qu'un Colin Powell ou qu'une Condoleezza Rice deviendraient secrétaires d'État. Je vous aurais répondu que vous avez commencé vos libations un peu trop tôt dans la journée.»
Il y a deux ans, il ne croyait toujours pas que le sénateur de l'Illinois réussirait l'exploit que l'on sait. «Je croyais que l'obstacle racial allait l'emporter sur son charme et son habileté indéniables. Et il y a un an, je disais encore: "C'est un bon jeune homme, mais non, je ne pense pas..."»
L'époque des «sit-in» et des grandes marches
Mardi prochain, Barack Obama continuera à faire l'Histoire en prêtant serment à Washington. La veille, jour férié, les Américains honorent la mémoire de Martin Luther King. C'est lundi soir que Charles Cobb prononcera à l'Université Concordia une conférence intitulée, justement, «De Martin Luther King à Barack Obama».
Au début des années 60, à l'âge de 19 ans, ce natif de Washington DC, est descendu dans l'État du Mississipi pour participer aux «sit-in» d'étudiants qui exigeaient le droit de manger dans les restaurants. Comme bien d'autres jeunes, il a interrompu ses études pour devenir un des permanents du Student Nonviolent Coordinating Comittee (SNCC), aux côtés d'autres activistes comme Stokeley Carmichael. Il y a passé cinq ans, avant de travailler comme journaliste pour des médias aussi prestigieux que le réseau radiophonique NPR et le National Geographic Magazine.
Dans le Sud profond, le SNCC organisait aussi, avec la Southern Christian Leadership Conference du Dr King, les fameuses marches visant à inscrire les Noirs sur les listes électorales, qui ont changé le cours de l'Histoire.
Malgré le titre de sa conférence, Charles Cobb refuse de réduire le processus d'émancipation des Noirs — on dit plus volontiers Afro-Américains aujourd'hui — à deux hommes, Martin Luther King Jr et Barack Obama. «Si vous voulez comprendre le mouvement des droits civiques dans le Sud, explique-t-il, vous devez prendre en considération l'organisation communautaire et le travail de nombreux héros et de nombreuses héroïnes qui ont risqué leur vie pour amener dans les années 50 et 60 les changements qui ont conduit directement à Barack Obama.»
Le mouvement des droits civiques dans le sud des États-Unis a profondément changé le Parti démocrate, rappelle-t-il. Les Blancs ségrégationnistes et conservateurs du Sud ont graduellement perdu l'immense pouvoir qu'ils exerçaient au sein de cette formation politique. Après avoir résisté au changement, ces «Dixiecrats» ont fini par passer en majorité dans le camp républicain.
De nouvelles règles internes apportées au Parti démocrate à la fin des années 60 par le sénateur George McGovern (candidat malheureux à la présidentielle de 1972) ont explicitement favorisé la participation des Noirs et des autres minorités, ainsi que des femmes, à la chose politique.
«Ces changements ont favorisé l'ascension politique non seulement de Barack Obama, mais aussi d'Hillary Clinton et de Bill Richardson», observe le militant des droits civiques, qui a écrit plusieurs ouvrages sur sa propre expérience et sur la politique américaine.
Le facteur social
Charles Cobb reconnaît que son pays a profondément changé en quelques décennies. «La discrimination n'est plus ce qu'elle était. Il y a encore beaucoup de racisme aux États-Unis, mais je crois que la classe sociale joue aussi un rôle. Certains Noirs réussissent à échapper à tous les préjugés, dit-il.
«En fait, il y a toujours eu un racisme profondément enraciné dans le pays et, en même temps, un groupe de personnalités noires qui sont admirées, poursuit-il. Je crois que c'est un trait distinctif des États-Unis. De bien des façons, la popularité de Barack Obama, un homme noir qui transcende la race, ressemble beaucoup à la popularité qu'a connue Michael Jackson.»
Charles Cobb, qui ne cache pas son admiration pour le nouveau président, explique son élection à la fois par ses qualités et par l'immense ressentiment ressenti par ses concitoyens à l'endroit de George W. Bush: «Dans la bouche de Barack Obama, le mot "changement" voulait vraiment dire quelque chose.»
Les Noirs, qui ont presque tous voté pour Barack Obama, ont à son endroit des attentes très élevées. «Et il est clair qu'il ne les satisfera pas toutes, ne serait-ce qu'à cause du piteux état de l'économie», opine Charles Cobb.
«Ils pensent sans doute qu'un des leurs accordera plus d'attention aux enjeux qui les préoccupent, comme l'instruction publique, la lutte contre la pauvreté et la brutalité policière, qui ont une connotation raciale», explique-t-il.
«Quelles que soient les politiques d'Obama, sur le plan intérieur ou en politique étrangère, il faudra attendre pour connaître l'effet qu'elles auront sur les gens qui habitent dans les logements subventionnés à Chicago, ajoute-t-il. Mais j'ai l'impression qu'il veut être un président qui s'occupe en priorité des dossiers de politique intérieure. Sauf qu'il risque d'être vite rattrapé par les problèmes au Moyen-Orient, autour de la Russie ou en Afrique, comme l'a été Bill Clinton.»
Pour Charles Cobb, ce sont effectivement les enjeux économiques et sociaux qui ont incité Barack Obama à faire le saut en politique. Son intérêt pour ces questions n'est donc pas dicté par la détérioration récente de l'économie américaine. M. Cobb en veut pour preuve le fait que le prochain président, à sa sortie de Harvard, avait préféré le travail communautaire à un poste dans un grand cabinet d'avocats.
Charles Cobb voit dans l'instruction publique un thème sur lequel il revient souvent, «un enjeu de droits civiques». «À Washington, plus de la moitié des diplômés du secondaire ont des habiletés en lecture, en écriture et en arithmétique du niveau de la huitième année, ce qui ne leur permet pas de fonctionner pleinement comme citoyens», note-t-il.
«Un autre grand défi, c'est ce que j'appelle la destruction interne de la société noire. Je parle de la drogue et de la violence. Les organisations de défense des droits civiques n'ont pas fait grand-chose pour s'attaquer à ce problème», admet l'ancien organisateur communautaire.
«Mais une des leçons du mouvement des droits civiques aura été que les jeunes ont pris l'initiative. Et je pense que les jeunes d'aujourd'hui pourraient devoir prendre à leur tour l'initiative. Dans une école du Maryland, récemment, des étudiants ont essayé de procéder à "l'arrestation citoyenne" de leur directeur, qu'ils accusaient de ne pas leur procurer une éducation de qualité. J'aime ce genre d'attitude», se réjouit Charles Cobb.
«En 1963, à Birmingham, en Alabama, je me tenais devant une église baptiste qui venait d'être démolie par une bombe, tuant quatre jeunes filles. Vous n'auriez pas pu me faire avaler à cette époque que, de mon vivant, un Noir serait président des États-Unis, a-t-il relaté dans un entretien téléphonique cette semaine. Vous n'auriez même pas pu me convaincre qu'un Colin Powell ou qu'une Condoleezza Rice deviendraient secrétaires d'État. Je vous aurais répondu que vous avez commencé vos libations un peu trop tôt dans la journée.»
Il y a deux ans, il ne croyait toujours pas que le sénateur de l'Illinois réussirait l'exploit que l'on sait. «Je croyais que l'obstacle racial allait l'emporter sur son charme et son habileté indéniables. Et il y a un an, je disais encore: "C'est un bon jeune homme, mais non, je ne pense pas..."»
L'époque des «sit-in» et des grandes marches
Mardi prochain, Barack Obama continuera à faire l'Histoire en prêtant serment à Washington. La veille, jour férié, les Américains honorent la mémoire de Martin Luther King. C'est lundi soir que Charles Cobb prononcera à l'Université Concordia une conférence intitulée, justement, «De Martin Luther King à Barack Obama».
Au début des années 60, à l'âge de 19 ans, ce natif de Washington DC, est descendu dans l'État du Mississipi pour participer aux «sit-in» d'étudiants qui exigeaient le droit de manger dans les restaurants. Comme bien d'autres jeunes, il a interrompu ses études pour devenir un des permanents du Student Nonviolent Coordinating Comittee (SNCC), aux côtés d'autres activistes comme Stokeley Carmichael. Il y a passé cinq ans, avant de travailler comme journaliste pour des médias aussi prestigieux que le réseau radiophonique NPR et le National Geographic Magazine.
Dans le Sud profond, le SNCC organisait aussi, avec la Southern Christian Leadership Conference du Dr King, les fameuses marches visant à inscrire les Noirs sur les listes électorales, qui ont changé le cours de l'Histoire.
Malgré le titre de sa conférence, Charles Cobb refuse de réduire le processus d'émancipation des Noirs — on dit plus volontiers Afro-Américains aujourd'hui — à deux hommes, Martin Luther King Jr et Barack Obama. «Si vous voulez comprendre le mouvement des droits civiques dans le Sud, explique-t-il, vous devez prendre en considération l'organisation communautaire et le travail de nombreux héros et de nombreuses héroïnes qui ont risqué leur vie pour amener dans les années 50 et 60 les changements qui ont conduit directement à Barack Obama.»
Le mouvement des droits civiques dans le sud des États-Unis a profondément changé le Parti démocrate, rappelle-t-il. Les Blancs ségrégationnistes et conservateurs du Sud ont graduellement perdu l'immense pouvoir qu'ils exerçaient au sein de cette formation politique. Après avoir résisté au changement, ces «Dixiecrats» ont fini par passer en majorité dans le camp républicain.
De nouvelles règles internes apportées au Parti démocrate à la fin des années 60 par le sénateur George McGovern (candidat malheureux à la présidentielle de 1972) ont explicitement favorisé la participation des Noirs et des autres minorités, ainsi que des femmes, à la chose politique.
«Ces changements ont favorisé l'ascension politique non seulement de Barack Obama, mais aussi d'Hillary Clinton et de Bill Richardson», observe le militant des droits civiques, qui a écrit plusieurs ouvrages sur sa propre expérience et sur la politique américaine.
Le facteur social
Charles Cobb reconnaît que son pays a profondément changé en quelques décennies. «La discrimination n'est plus ce qu'elle était. Il y a encore beaucoup de racisme aux États-Unis, mais je crois que la classe sociale joue aussi un rôle. Certains Noirs réussissent à échapper à tous les préjugés, dit-il.
«En fait, il y a toujours eu un racisme profondément enraciné dans le pays et, en même temps, un groupe de personnalités noires qui sont admirées, poursuit-il. Je crois que c'est un trait distinctif des États-Unis. De bien des façons, la popularité de Barack Obama, un homme noir qui transcende la race, ressemble beaucoup à la popularité qu'a connue Michael Jackson.»
Charles Cobb, qui ne cache pas son admiration pour le nouveau président, explique son élection à la fois par ses qualités et par l'immense ressentiment ressenti par ses concitoyens à l'endroit de George W. Bush: «Dans la bouche de Barack Obama, le mot "changement" voulait vraiment dire quelque chose.»
Les Noirs, qui ont presque tous voté pour Barack Obama, ont à son endroit des attentes très élevées. «Et il est clair qu'il ne les satisfera pas toutes, ne serait-ce qu'à cause du piteux état de l'économie», opine Charles Cobb.
«Ils pensent sans doute qu'un des leurs accordera plus d'attention aux enjeux qui les préoccupent, comme l'instruction publique, la lutte contre la pauvreté et la brutalité policière, qui ont une connotation raciale», explique-t-il.
«Quelles que soient les politiques d'Obama, sur le plan intérieur ou en politique étrangère, il faudra attendre pour connaître l'effet qu'elles auront sur les gens qui habitent dans les logements subventionnés à Chicago, ajoute-t-il. Mais j'ai l'impression qu'il veut être un président qui s'occupe en priorité des dossiers de politique intérieure. Sauf qu'il risque d'être vite rattrapé par les problèmes au Moyen-Orient, autour de la Russie ou en Afrique, comme l'a été Bill Clinton.»
Pour Charles Cobb, ce sont effectivement les enjeux économiques et sociaux qui ont incité Barack Obama à faire le saut en politique. Son intérêt pour ces questions n'est donc pas dicté par la détérioration récente de l'économie américaine. M. Cobb en veut pour preuve le fait que le prochain président, à sa sortie de Harvard, avait préféré le travail communautaire à un poste dans un grand cabinet d'avocats.
Charles Cobb voit dans l'instruction publique un thème sur lequel il revient souvent, «un enjeu de droits civiques». «À Washington, plus de la moitié des diplômés du secondaire ont des habiletés en lecture, en écriture et en arithmétique du niveau de la huitième année, ce qui ne leur permet pas de fonctionner pleinement comme citoyens», note-t-il.
«Un autre grand défi, c'est ce que j'appelle la destruction interne de la société noire. Je parle de la drogue et de la violence. Les organisations de défense des droits civiques n'ont pas fait grand-chose pour s'attaquer à ce problème», admet l'ancien organisateur communautaire.
«Mais une des leçons du mouvement des droits civiques aura été que les jeunes ont pris l'initiative. Et je pense que les jeunes d'aujourd'hui pourraient devoir prendre à leur tour l'initiative. Dans une école du Maryland, récemment, des étudiants ont essayé de procéder à "l'arrestation citoyenne" de leur directeur, qu'ils accusaient de ne pas leur procurer une éducation de qualité. J'aime ce genre d'attitude», se réjouit Charles Cobb.
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