La zone obscure des non-dits
Circleville — «Vous êtes ici dans une communauté très conservatrice.» Circleville, une petite ville de 14 000 habitants, située dans le sud de l'Ohio, à mi-chemin entre Columbus et Cincinnati, est surtout connue dans la région pour son festival de la citrouille qui dure un week-end et attire annuellement 40 000 visiteurs. La population y est blanche à 97 %. Les statistiques disent que les Noirs constituent un peu plus de 2 % de la population, mais ce chiffre étonne Don, l'organiste de la United Methodist Church. Il le trouve trop élevé.
Don a 73 ans et il est retraité. Pendant plus de 40 ans, il a enseigné la musique dans une école secondaire de Circleville. D'une affabilité spontanée, caractéristique des Américains des petites villes, il était parmi la douzaine de personnes qui tenaient à me serrer la main après le service religieux auquel je venais d'assister. Ma présence n'était pas passée inaperçue. J'étais l'étranger qui s'était glissé parmi la communauté sans s'annoncer. L'église, un bâtiment moderne probablement construit au cours des vingt dernières années, annonçait que tous étaient invités à participer à cette célébration du dimanche, mais je dois avouer que j'ai rapidement senti que je m'immisçais dans l'intimité de ces gens et que l'on me toisait. Mais, pour être honnête, je n'ai senti aucune méchanceté, simplement une grande curiosité. Qui était donc cet étranger et que faisait-il là?
Pour les gens de ma génération, assez vieux pour avoir bien connu la liturgie catholique, je dois dire que ce service religieux était assez déroutant. Pour l'essentiel, qu'elle soit chantée par une chorale d'une vingtaine de personnes portant des toges bleu et jaune, déclamée par un pasteur, insérée dans le texte d'une courte pièce de théâtre interprétée par quatre paroissiens, projetée sur un mur ou intégrée dans une comptine pour enfants, la célébration semblait consister à répéter le plus souvent possible les mots «God» et «Lord» en leur attribuant tout ce qui arrive dans la vie quotidienne.
Après le service religieux, quand ils sont venus me serrer la main en me demandant «D'où venez-vous et pourquoi avez-vous choisi d'être dans notre église?», je suis passé aux aveux: «Je suis de Montréal et j'écris une chronique sur l'élection présidentielle américaine pour un quotidien francophone. J'essaie de comprendre les motivations des gens des petites villes du sud de l'Ohio.» Don, l'organiste, est celui qui a pris l'initiative de me dire à quel point sa communauté est conservatrice, et tous les autres qui l'entouraient ont immédiatement opiné du bonnet. Une fois seul avec lui, je lui ai demandé ce que cela signifiait.
«Je suis pro-vie et je n'aime pas les trucs socialistes.» J'insiste pour en savoir davantage. «Je suis pour une armée forte.» Mais encore? «Je suis contre le mariage entre les conjoints de même sexe.» Et, comme pour changer de sujet, c'est fièrement qu'il m'annonce qu'il est organisateur en chef de la campagne de son épouse, Ula Jean, qui veut obtenir un deuxième mandat comme County Commissioner (une sorte de préfet de comté) et il m'invite à voir son véhicule, un pick-up stationné devant l'église, décoré aux couleurs de la campagne de son épouse, mais aussi à celles du tandem McCain-Palin.
***
«Je n'ai pas besoin de vous demander pour qui vous allez voter à la présidentielle, lui dis-je en riant.
— John McCain est un gars solide qui n'aura pas peur de tenir tête à ceux qui nous veulent du mal.»
Je lui demande s'il trouve que McCain a mené une bonne campagne.
«Oui, mais je ne vous cache pas que j'ai été surpris de voir à quel point il a été méchant. Je suppose qu'il n'avait pas le choix», me dit-il.
Mais lorsque je lui ai demandé si, pour cette raison, il avait songé à voter pour Obama, la mâchoire lui est tombée.
«Mais je ne peux pas voter pour lui.
— Pensez-vous qu'il ferait un mauvais président?
— Je ne sais pas, je vote pour McCain.
— Est-ce parce qu'il est noir que vous ne voulez pas voter pour lui?»
À son regard fuyant et son évidente nervosité, cet homme, par ailleurs si chaleureux et amical, semblait tout à coup sonné. Il ne m'a pas répondu. Il a préféré me parler de la campagne de son épouse, me montrer les dépliants qu'il avait préparés et me vanter ses mérites. Avant de le quitter après 45 minutes de conversation, je lui ai gentiment demandé pourquoi il semblait incapable de répondre à la question concernant la couleur de la peau de Obama.
«Je préfère McCain.»
***
Aujourd'hui, Sarah Palin sera de retour en Ohio, dans une petite ville voisine de Circleville. Lorsqu'elle a dit la semaine dernière «Je crois que le meilleur de l'Amérique se trouve dans ces petites villes, ces petits bleds qui constituent ce que j'appelle l'Amérique réelle, faite de gens qui travaillent fort et qui sont très patriotes, très pro-américains», Don et ses concitoyens l'ont très bien compris. Comme l'écrivait récemment une professeure de droit de l'Université Georgetown, Rosa Brooks: «Le code républicain n'est pas très difficile à décrypter. D'un côté, il y a les Américains qui s'apprêtent à voter pour Obama. Ce sont des gens louches, ouverts aux idées de gauche, cosmopolites et très souvent à la peau foncée. De l'autre, il y a l'Amérique réelle où les gens vivent dans des petites villes, croient en Dieu, croient au pays et sont, ma foi, tous blancs.»
Depuis le début de 2008, les États-Unis ont perdu 760 000 emplois et l'Ohio, un État clé dans cette élection, a été un des plus touchés. La crise financière et économique s'aggrave de jour en jour. Le républicain George W. Bush préside l'administration la plus impopulaire de l'histoire des États-Unis. Le pays est engagé dans une guerre très impopulaire, meurtrière et livrée au nom d'un mensonge flagrant et pourtant, en Ohio, McCain, un sénateur vieillissant et Obama, un surdoué de 47 ans, sont toujours au coude-à-coude. Les analystes se perdent en conjectures. C'est que l'explication se trouve probablement dans la zone obscure des non-dits.
***
Collaboration spéciale
Don a 73 ans et il est retraité. Pendant plus de 40 ans, il a enseigné la musique dans une école secondaire de Circleville. D'une affabilité spontanée, caractéristique des Américains des petites villes, il était parmi la douzaine de personnes qui tenaient à me serrer la main après le service religieux auquel je venais d'assister. Ma présence n'était pas passée inaperçue. J'étais l'étranger qui s'était glissé parmi la communauté sans s'annoncer. L'église, un bâtiment moderne probablement construit au cours des vingt dernières années, annonçait que tous étaient invités à participer à cette célébration du dimanche, mais je dois avouer que j'ai rapidement senti que je m'immisçais dans l'intimité de ces gens et que l'on me toisait. Mais, pour être honnête, je n'ai senti aucune méchanceté, simplement une grande curiosité. Qui était donc cet étranger et que faisait-il là?
Pour les gens de ma génération, assez vieux pour avoir bien connu la liturgie catholique, je dois dire que ce service religieux était assez déroutant. Pour l'essentiel, qu'elle soit chantée par une chorale d'une vingtaine de personnes portant des toges bleu et jaune, déclamée par un pasteur, insérée dans le texte d'une courte pièce de théâtre interprétée par quatre paroissiens, projetée sur un mur ou intégrée dans une comptine pour enfants, la célébration semblait consister à répéter le plus souvent possible les mots «God» et «Lord» en leur attribuant tout ce qui arrive dans la vie quotidienne.
Après le service religieux, quand ils sont venus me serrer la main en me demandant «D'où venez-vous et pourquoi avez-vous choisi d'être dans notre église?», je suis passé aux aveux: «Je suis de Montréal et j'écris une chronique sur l'élection présidentielle américaine pour un quotidien francophone. J'essaie de comprendre les motivations des gens des petites villes du sud de l'Ohio.» Don, l'organiste, est celui qui a pris l'initiative de me dire à quel point sa communauté est conservatrice, et tous les autres qui l'entouraient ont immédiatement opiné du bonnet. Une fois seul avec lui, je lui ai demandé ce que cela signifiait.
«Je suis pro-vie et je n'aime pas les trucs socialistes.» J'insiste pour en savoir davantage. «Je suis pour une armée forte.» Mais encore? «Je suis contre le mariage entre les conjoints de même sexe.» Et, comme pour changer de sujet, c'est fièrement qu'il m'annonce qu'il est organisateur en chef de la campagne de son épouse, Ula Jean, qui veut obtenir un deuxième mandat comme County Commissioner (une sorte de préfet de comté) et il m'invite à voir son véhicule, un pick-up stationné devant l'église, décoré aux couleurs de la campagne de son épouse, mais aussi à celles du tandem McCain-Palin.
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«Je n'ai pas besoin de vous demander pour qui vous allez voter à la présidentielle, lui dis-je en riant.
— John McCain est un gars solide qui n'aura pas peur de tenir tête à ceux qui nous veulent du mal.»
Je lui demande s'il trouve que McCain a mené une bonne campagne.
«Oui, mais je ne vous cache pas que j'ai été surpris de voir à quel point il a été méchant. Je suppose qu'il n'avait pas le choix», me dit-il.
Mais lorsque je lui ai demandé si, pour cette raison, il avait songé à voter pour Obama, la mâchoire lui est tombée.
«Mais je ne peux pas voter pour lui.
— Pensez-vous qu'il ferait un mauvais président?
— Je ne sais pas, je vote pour McCain.
— Est-ce parce qu'il est noir que vous ne voulez pas voter pour lui?»
À son regard fuyant et son évidente nervosité, cet homme, par ailleurs si chaleureux et amical, semblait tout à coup sonné. Il ne m'a pas répondu. Il a préféré me parler de la campagne de son épouse, me montrer les dépliants qu'il avait préparés et me vanter ses mérites. Avant de le quitter après 45 minutes de conversation, je lui ai gentiment demandé pourquoi il semblait incapable de répondre à la question concernant la couleur de la peau de Obama.
«Je préfère McCain.»
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Aujourd'hui, Sarah Palin sera de retour en Ohio, dans une petite ville voisine de Circleville. Lorsqu'elle a dit la semaine dernière «Je crois que le meilleur de l'Amérique se trouve dans ces petites villes, ces petits bleds qui constituent ce que j'appelle l'Amérique réelle, faite de gens qui travaillent fort et qui sont très patriotes, très pro-américains», Don et ses concitoyens l'ont très bien compris. Comme l'écrivait récemment une professeure de droit de l'Université Georgetown, Rosa Brooks: «Le code républicain n'est pas très difficile à décrypter. D'un côté, il y a les Américains qui s'apprêtent à voter pour Obama. Ce sont des gens louches, ouverts aux idées de gauche, cosmopolites et très souvent à la peau foncée. De l'autre, il y a l'Amérique réelle où les gens vivent dans des petites villes, croient en Dieu, croient au pays et sont, ma foi, tous blancs.»
Depuis le début de 2008, les États-Unis ont perdu 760 000 emplois et l'Ohio, un État clé dans cette élection, a été un des plus touchés. La crise financière et économique s'aggrave de jour en jour. Le républicain George W. Bush préside l'administration la plus impopulaire de l'histoire des États-Unis. Le pays est engagé dans une guerre très impopulaire, meurtrière et livrée au nom d'un mensonge flagrant et pourtant, en Ohio, McCain, un sénateur vieillissant et Obama, un surdoué de 47 ans, sont toujours au coude-à-coude. Les analystes se perdent en conjectures. C'est que l'explication se trouve probablement dans la zone obscure des non-dits.
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Collaboration spéciale
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