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    Dieu vote-t-il démocrate ?

    29 octobre 2008 |Élisabeth Vallet | États-Unis
    Les Églises constituent un acteur-clé de  la politique américaine.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Les Églises constituent un acteur-clé de la politique américaine.
    Avec 88 % d'Américains qui se disent croyants et 84 % qui se réclament d'une confession, les Églises constituent un acteur-clé représentant plus de 100 milliards de dollars aux États-Unis et un pilier de la politique nationale. Or, si la société américaine évolue rapidement (travail des femmes, augmentation du taux de divorce, du nombre des couples non mariés ou de même sexe) et minore la prégnance du fondamentalisme, il reste que les 26 % d'évangéliques et les 40 % de pratiquants américains ont un rôle électoral déterminant... Comme Karl Rove l'avait compris, assez pour faire d'eux les artisans (78 % des évangéliques blancs avaient alors voté pour les républicains) de l'élection de George W. Bush en 2004. Or, jusqu'à l'été, John McCain est resté en retrait, tardant à se tourner vers les leaders religieux pour leur demander leur soutien. Cela lui coûtera peut-être la Maison-Blanche. À l'inverse, avec Barack Obama, le Parti démocrate semble avoir appris à vivre avec ses démons, pour admettre que les convictions religieuses appartiennent au politique.

    Les démocrates à l'assaut de leurs démons

    La référence à Dieu a été moins présente durant les récents débats présidentiels qu'en 2004. Toutefois, la religion n'est pas absente de ce cycle électoral, loin s'en faut: Dieu y occupe une place de choix. La preuve en est que le Compassion Forum a accueilli, le 13 avril au Messiah College, les candidats à l'investiture démocrate pour un débat autour des valeurs et des questions morales — invitation que le républicain avait déclinée.

    Le Saddleback Civil Forum, animé par l'évangéliste Rick Warren, dans sa méga-église de Lake Forest (Californie), s'inscrit dans la même veine puisque McCain et Obama ont, sur le mode de la confession, eu à évoquer leur foi et leur parcours.

    Le procédé était inédit. La démarche l'était plus encore pour un représentant du parti de l'âne. Longtemps, le Parti démocrate a choisi de confiner la question religieuse à la sphère privée, se résignant à voir partir traditionalistes et pratiquants dans le camp républicain, faute d'assimiler l'existence d'un véritable réveil religieux accompli par les télévangélistes comme Jerry Falwell, Pat Robertson et Billy Graham. Or Obama tranche avec cette démarche. Il le fait dès 2004, dans son discours congrès national démocrate. Et la présence remarquée de Leah Daughtry, la prédicatrice pentecôtiste de Brooklyn, à la tête du congrès démocrate de 2008 va dans ce sens. Désormais, le Parti démocrate, assumant le fait religieux, peut partir à la conquête de la gauche religieuse.

    À la conquête de la gauche religieuse

    L'objectif est de convaincre ces électeurs qui axent leur vote sur leurs valeurs et de grignoter le mouvement religieux conservateur, qui forme l'un des trois piliers du Grand Old Party. Le contexte est favorable: 87 % des Américains placent l'économie en tête de leurs préoccupations, et, de 2004 à 2008, les valeurs morales (-4 points), l'avortement (-7) et le mariage gai (-3) ont perdu de leur lustre, même auprès des évangéliques blancs, qui constituent le socle religieux du Parti républicain.

    C'est ce qui explique en partie que quelqu'un comme John McCain a pu remporter l'investiture de son parti, en invoquant la sécurité nationale et en négligeant sa base religieuse, dont le champion était Mike Huckabee.

    Désormais, la droite religieuse, qui a pour fer de lance la lutte contre l'avortement et les droits des gais, fait face à une gauche religieuse qui promeut la justice sociale et la protection de l'environnement.

    Hétérogène, la gauche religieuse est pourtant parfois insaisissable: elle compte dans ses rangs des évangéliques, des protestants, des catholiques, mais aussi des juifs réformateurs et des noirs protestants... D'une part, l'atmosphère de fin de règne qui marque l'ère Bush et son ordre moral fédère la gauche autour d'un programme économique et social commun. D'autre part, lorsque Mike Huckabee s'est retiré de la course des primaires, les évangéliques ont perdu leur héraut et, avec lui, leur intérêt pour la campagne.

    En ne faisant pas appel aux figures emblématiques de la droite religieuse, en rejetant, quelques mois après l'avoir obtenu, le soutien du télévangéliste Rod Parsley, artisan de la victoire de Bush en 2004, en Ohio, pour ses propos antimusulmans, John McCain s'est aliéné une partie de l'électorat évangéliste et fondamentaliste. «L'effet McCain» a révélé des fissures au sein de la droite religieuse et des désaccords profonds: comme le pasteur Kirbyjon Caldwell qui, à la tête d'une coalition de pasteurs, a choisi de désavouer les critiques de James Dobson au sujet d'Obama. Le vide que le candidat républicain avait ainsi laissé se créer — du moins jusqu'à la nomination de Sarah Palin comme colistière — devait être comblé. Ce que des organismes comme Matthew 25 ont décidé de prendre en main.

    Derrière ce Political Action Committee, il y a les artisans de grandes victoires démocrates dans des États-clés comme le Kansas, pour la gouverneure Kathleen Sebelius, ou comme l'Ohio, avec le gouverneur Ted Strickland. D'autres groupes, comme le Joshua Generation Project (en référence à la génération qui suivit celle de Moïse et a amené les Hébreux à la Terre promise), ciblent les jeunes, et surtout les jeunes évangéliques. Enfin, ils visent tous à conquérir le véritable groupe pivot de 2008: les blancs catholiques, qui ont majoritairement voté en 2004 en faveur de George W. Bush (notamment les pratiquants — 62 %) sont désormais très divisés.

    Sans donner des résultats renversants (69 % des blancs évangéliques préfèrent McCain à Obama, contre 21 %, tout comme les catholiques blancs non hispaniques, 53 %), cette stratégie porte ses fruits: certains groupes montrent un glissement vers la gauche. Le Pew Forum on Religion and Public Life décèle une évolution dans le vote catholique traditionaliste et chez les Latinos protestants au profit de Barack Obama, ce qui pourrait être déterminant dans les nouveaux champs de bataille électoraux du Sud-Ouest (Colorado, Nouveau-Mexique, Nevada).

    Bien sûr, avec la nomination de Sarah Palin, la droite religieuse a retrouvé son allant mais, avec cette mutation du Parti démocrate, certains, comme Eugene J. Dionne, en concluent déjà que l'ère de la droite religieuse touche à sa fin.

    ***

    L'auteure docteure, chercheure à l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM. Auteure de Le Duel - Les dessous de l'élection présidentielle américaine, paru chez Septentrion en 2008.












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