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L'entrevue - Dehors la droite!

Guy Taillefer   27 octobre 2008  États-Unis
Susan George: «Le complexe militaro-industriel se porte bien, merci.»
Photo : Agence France-Presse
Susan George: «Le complexe militaro-industriel se porte bien, merci.»
Figure de proue de l'altermondialisme, personnalité fondatrice d'ATTAC, Susan George débarque ces jours-ci à Montréal avec armes et bagages. Évidemment qu'elle espère que le démocrate Barack Obama sera élu président mardi prochain. Autrement plus conservateur qu'elle s'est mis à le souhaiter aux États-Unis. La crise financière? «Une possibilité de restructuration citoyenne de l'économie.»

Patience et longueur de temps. Le président de la fondation Bradley, l'une des organisations néoconservatrices les plus influentes aux États-Unis, a déjà dit du recrutement de ses penseurs et de sa mission idéologique qu'ils équivalaient à «construire une cave de grands vins». Susan George n'aimerait rien de mieux que de voir les crus tourner au vinaigre. Auquel cas elle savourera la défaite électorale d'une droite qui empoisonne savamment les consciences depuis bien trente ans au point d'avoir fait accepter le néolibéralisme et le saccage de l'État démocratique comme une loi aussi naturelle que la gravité.

Non pas qu'elle conçoive l'élection d'Obama comme une panacée. «Le complexe militaro-industriel se porte bien, merci.» Il faut être naïf pour penser que son élection conduira, en soi, à des changements profonds. «Illusion trompeuse», dit-elle. D'abord, parce qu'il s'inscrit dans une mouvance qui est au mieux réformatrice, à droite d'un projet véritablement de gauche. Ensuite parce que sa «marge de manoeuvre, bien que réelle, demeure fort étroite.» Reste, estime-t-elle que «c'est un négociateur, un bon avocat, mais aussi un idéaliste — ce dont nous avons besoin en ce moment.» Elle attend particulièrement de lui qu'il améliore le sort des dizaines de millions d'Américains qui n'ont pas d'assurance santé.

Triste à dire pour les petits épargnants, mais c'est dans le contexte des ravages que fait la crise financière et de la débandade de l'«économie casino» que l'élection d'Obama pourrait annoncer une refondation citoyenne du monde. Se réjouir de la crise? «Je crois qu'elle nous offre la possibilité de restructurer complètement notre économie dans le sens d'une économie écologique et sociale. Il faut que cela serve à résoudre la crise environnementale.»

Mme George est à Montréal à l'occasion du 25e anniversaire du Centre justice et foi, qui publie la revue Relations. Intellectuelle militante, comme elle aime à se définir, Américaine d'origine et Française d'adoption, elle est de tous les combats contre la «mondialisation néolibérale». Participa en 1998 à la création d'ATTAC-France (Association pour une taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens) qui rayonne aujourd'hui à l'échelle internationale et dont elle fait toujours partie. A milité contre l'AMI (Accord multilatéral sur les investissements) et fait campagne pour le «contrôle citoyen» de l'OMC. Poursuit par ailleurs la bataille au sein du Transnational Institute d'Amsterdam, un collectif d'intellectuels engagés qui se consacrent à l'étude des rapports Nord-Sud. Plume dissidente et prolifique, depuis Comment meurt l'autre moitié du monde (1978) jusqu'à Un autre monde est possible si... (2004), son dernier livre s'intitule La Pensée enchaînée (traduction de Hijacking America). Un réquisitoire contre les droites laïques et religieuses qui «se sont emparées de l'Amérique», mais des semonces aussi à l'égard d'une gauche américaine balourde qui n'a absolument pas vu venir la menace — qui n'a pas compris que «les idées ont des conséquences».

Mme George expose comment la droite est parvenue à imposer avec un succès phénoménal son «hégémonie culturelle» en construisant brique par brique à partir des années 1950 une galaxie, une nébuleuse de contributeurs financiers (les fondations Bradley, Olin, Smith-Richardson, etc.), de think tanks (Heritage Foundation, American Enterprise Institute...), de journaux, d'universités et de centres spécialisés tous vendus à l'absolu de la liberté économique, tel que l'a défini leur maître à penser et darwiniste social Friedrich von Hayek.

Out John Maynard Keynes, les politiques dangereusement progressistes de l'avant et de l'après-guerre, le projet pernicieux de justice sociale, l'idée qu'un gouvernement puisse, ô horreur, taxer les riches pour mettre des écoles et hôpitaux à la disposition des moins nantis.

Avec le résultat que le ticket républicain à la présidence que forment John McCain et Sarah Palin («Elle n'est pas idiote, dit Mme George, mais elle est handicapée par la pensée magique, elle n'a jamais appris à penser de manière critique.») peut encore claironner au nom de la classe moyenne et des «valeurs traditionnelles», sans le moindrement du monde courir le risque de se couvrir de ridicule, que l'idée de «redistribuer la richesse» est une hérésie. Avec le résultat, ensuite, que «les gens semblent prêts à voter, quand seulement ils votent, contre leurs propres intérêts».

Dans le même élan, elle dénonce vertement l'absence de «projet alternatif critique et crédible à gauche». Ce qui frappe quand on observe «le rapt de la pensée économique et sociale par les néolibéraux, écrit-elle dans La Pensée enchaînée, c'est que les forces sociales progressistes, même modérées, aux États-Unis ou ailleurs, ne lui ont pas prêté beaucoup d'attention. Une tranquille révolution se déroulait sous leur nez, mais elles ne se sont rendu compte de rien, et ont encore moins fait quoi que ce soit pour l'arrêter.»

Assiste-t-on, en cette fin d'année 2008, à la chute de la droite américaine? Verrons-nous le keynésianisme prendre sa revanche? Il est vrai que l'opinion publique américaine n'a pas, jusqu'à maintenant, montré de grands signes de révolte, constate-t-elle: la longue progression des inégalités a été un rempart contre la cohésion sociale et la solidarité. Mais elle a du mal à concevoir que la brutalité de la crise financière et immobilière ne secouera pas les consciences.

Une chose est sûre: le rouge républicain n'est pas présentement une couleur à la mode. «Je crois qu'Obama gagnera non seulement parce qu'il a su donner de l'espoir, mais parce qu'il est un cyberpoliticien entouré de jeunes qui manient Internet, le texto-SMS, le "fundraising" comme des pros. McCain est d'une autre époque, et l'époque change.» Mme George ne déteste pas, du reste, citer les mots d'Abraham Lincoln, prononcés en mars 1865: «Vous pouvez tromper certaines personnes tout le temps et tromper tout le monde de temps en temps, mais vous ne pouvez pas tromper tout le monde tout le temps.»

***

Susan George prononcera ce soir une conférence au Gesù, 1200, rue De Bleury, à Montréal, intitulée Quel avenir pour les États-Unis?.






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  • Serge Charbonneau
    Abonné
    lundi 27 octobre 2008 07h23
    Il n'y aura jamais assez de Susan George
    « « Le néolibéralisme et le saccage de l'État démocratique comme une loi aussi naturelle que la gravité.»

    Tout le monde le sait, c'est une vérité de La Palice, mais rien n'est fait. On tue à grande échelle depuis bientôt une décennie en parlant de démocratie et de liberté. Quelle honte! Quel affront à la dignité humaine !

    Il n'y aura jamais assez de Susan George.
    Le monde a besoin de gens qui se lèvent et luttent pour un monde meilleur.

    En fait, il y a beaucoup de Susan George.
    Malheureusement, on ne leur donne pas beaucoup la parole.


    Il nous faudrait un article de première page tel que celui-ci, quotidiennement pour remettre les valeurs en place.

    Merci Susan George ainsi qu'à M. Taillefer de nous en avoir glissé un mot.



    Serge Charbonneau
    Québec »

  • Lacroix Yannick
    Inscrit
    lundi 27 octobre 2008 08h15
    Friedrich Hayek
    « Je ne sais pas où le journaliste a pris ses informations, mais Hayek est un penseur évolutionniste, non pas un "darwiniste social". Ce ne sont pas des équivalents. Le personnage peut être blâmé pour ses prises de positions, mais encore faut-il le blâmer pour des choses qu'il pensait vraiment. Jamais n'associe-t-il, par exemple, pauvreté et inadaptation génétique. »

  • Yvon Montoya
    Abonné
    lundi 27 octobre 2008 09h00
    Fin d'un monde.
    « Oui il faut se réjouir de la crise en Occident. Pire c'est mieux on pensera à arranger les choses. De toute façon nous mangeons ce que l'humanité produit sans rien laisser aux pays pauvres. Même si nous faisons nombre discours sur la misère, les guerres, l'argent, les déficits, nouas sommes en Occident des privilégiés sans âme et sans conscience. Sinon la planète tournerait différemment. Il ne faut pas avoir honte de dire que nous sommes des exploiteurs et que nous profitons des richesses planétaires sans fausse honte. Un beau discours humaniste n'est qu'une petite larme à l'oeil théâtral et cela se fait même au FMI, à l'ONU partout ailleurs sans que cela ne change rien. On l'a vu pour la Chine, les jeux ont eu lieu. Les chinois sont toujours exploités par les firmes occidentales avec l'assentiment du pouvoir Communiste. Si la droite ultra existe toujours, il n'en est pas de même avec la gauche qui elle, est bien morte. Il est mal venu pour Le devoir de parler de pensée de gauche et d'en faire une relative apologie. Il serait temps que nous pensions le futur du monde avec des critères nouveaux à définir. La montée de la croyance religieuse et surtout chrétienne démontre bien que la spiritualité vivante est morte; que la droite style Pinochet-Bush-Conservatrice se porte très bien. La droite se nourrit substantiellement de la spiritualité héritée du christianisme. Dostoïevski avait raison, le Grand Inquisiteur est parmi nous, on a choisi la liberté. Ce qui dit que nous regardons sans broncher les africains mourir sur leurs rafiots sans que cela nous gène en rien dans notre petit christianisme individualiste fermé à autrui tout en considérant qu'une petite joie nous titille. Le pur égoïsme de tout ceci fait dire que la gauche est encore plus morte que jamais mais pas l'espoir. »

  • william morris
    Abonné
    lundi 27 octobre 2008 09h23
    Elle a raison...
    « Bonjour,

    Elle est savante et n'a peur de rien et elle s'appelle Susan George, ci-devant citoyenne américaine et maintenant citoyenne de la France.
    Comme elle se donne la peine de réfléchir et qu'elle ose parler, ses mots sont porteurs
    de défis et d'obligations, les obligations qui s'attachent aux humains et leur demandent
    de travailler à faire un monde meilleur.
    Ceux qui le peuvent devraient aller l'entendre parler ce soir, à 19 h, au Gésu.

    Il faut toujours espérer, mais aussi penser, car le pensée et son expression valent travail et sont lourds de futur.

    Qu'en pensez-vous ?
    William Morris
    w.morris006@videotron.ca
    www.lemont.canalblog.ca »

  • Claudette Piché
    Inscrite
    lundi 27 octobre 2008 09h35
    Traquer les démons
    « Si les Etats-Unis mettent la même énergie à traquer le démon du 10/08 qu'ils en ont mit pour celui qu'ils se sont inventé pour le 11/11/01, il y a lieu d'espérer pour la suite des événements. Car cette fois-ci, il ne fait aucun doute que le démon est intérieur. Mais si par malheur ils doivent encore trouver un démon extérieur pour expliquer cette débâcle, dans laquelle ils entraînent la planète entière, il faut s'attendre à ce que le géant fou continue sa course jusqu'à sa perte. Espérons que la folie cède le pas à la sagesse. »

  • Patrice-Hans Perrier
    Inscrit
    lundi 27 octobre 2008 12h31
    Marches ou crèves
    « L'histoire poursuit sa marche, inexorablement, sans avoir de «larmes à l'oeil», pour reprendre les termes d'un lecteur assidu de ce quotidien. Les classes dominantes ont, de tous temps, érigé leurs fortunes et leur pouvoir à partir de la sueur des masses laborieuses. Et, les parents des futurs citoyens se disent qu'il faut bien «travailler à la sueur de son front» afin de pouvoir léguer un futur meilleur à leurs rejetons. Et, l'eau coule sous les ponts...

    La gauche et la droite sont les deux mamelles d'un même complexe militaro-économique. Cet appareillage du pouvoir (exactement comme l'appareillage d'un mur de briques)fonde ses éléments structuraux et structurants à partir de contradiction interne qui sont «prévues» dès le départ.

    Les banquiers de New-York ont financé Lénine au début du XXe siècle, tout comme la UNION BANKING CORP. (ayant maille à partir avec la famille Bush)aura consenti de généreux prêts au Baron Fritz Thyssen, le principal financier derrière le Parti nazi entre les deux grandes guerres. C'est la loi de la HAUTE FINANCE qui veut que l'appareil militaro-industriel s'occupe de fournir des armes aux belligérants. En occurence, la gauche et la droite, les communistes et les capitalistes du XXe siècle.

    Les Américains ne sont que le porte-avion des forces de l'Empire transnational qui dirige le monde. Présentement, les forces «alliées» encerclent la Russie et la Chine est déjà (nos missions commerciales n'y pourront rien) dans la mire des éperviers du Pentagone. Une guerre mondiale s'impose d'emblée... elle a déjà été déclenchée sous le règne de Ronald Mc Do, je voulais dire ... Reagan.

    Nous sommes entraînés, bien malgré nous, dans un remake de la crise de 29, alors que la déréliction des élites bien-pensantes et la décadence des masses pavent la voie aux «loups». Les ténors de la proto-gauche auront beau crier au loup, nous sommes habitués aux chants des sirènes. Et le loup est déjà dans la bergerie depuis belle lurette ...

    Il est à espérer que les ressacs de la crise économique, qui se profile aux quatre coins du globe, nous forceront à mettre nos culottes, à cesser de prendre des vessies pour des lanternes et à aviser ... avant qu'il ne soit trop tard.

    La solution n'est pas à gauche, ni à droite, elle est dans une approche de «real politick», seule attitude capable de nous fournir les instruments d'une authentique reprise en main des leviers politiques. Les citoyens et citoyennes doivent revenir sur la place publique des grandes cités, fermer leurs ordinateurs et leurs portables, pour se mettre à DÉBATTRE de la chose publique.

    Pour une fois que le projet ANARCHISTE rayonne au soleil de tous les espoirs ! »

  • Jacques Daigneault
    Inscrit
    lundi 27 octobre 2008 13h10
    Du pain et des jeux
    « Aussi noble et importante qu'elle soit, la lutte contre le néolibéralisme demeurera très ardue.
    Il est assez difficile de poser les actions pour se faire entendre (et respecter) des décideurs.
    Les gens les plus affectés par ces politiques ne sont souvent pas aptes à lutter car ils sont occupés à simplement survivre.Les gens de la classe dite moyenne ont théoriquement plus de moyens et de temps pour s'informer de l'état du monde afin de réagir.
    Malheureusement ils n'ont ''pas le temps ni l'énergie'' pour le faire. Beaucoup d'entre eux peuvent par contre vous raconter la dernière partie de hockey du canadien,sont au courant des statistiques lorsqu'ils participent à des ''pools'' de hockey ou autre, suivent les émissions de téléstupidité etc. Faîtes le test suivant: à votre prochain souper de famille: parlez des impacts des politiques de nos gouvernements sur nos vies (ou tout autre sujet ''sérieux'') et calculez le temps que cela prendra avant que la conversation ne dérive vers le sport. (ou la télé)
    Quant aux bien-nantis, ceux-là même qui nous offre ces bonbons pour le cerveau, ils travaillent fort pour entretenir le statu quo.Ils nous endorment à coup de parties télévisées,de magasines,d'émissions, de galas et autre.Faute de temps, d'énergie, d'intérêt,ou je ne sais quoi, l'esprit critique tombe au neutre.La difficulté à différencier la publicité, la propagande et l'information réelle touche autant les adultes que les enfants.(merci à ceux qui ont autorisé la convergence des médias)
    La lutte est malheureusement inégale.Dans le coin bleu, in the blue corner, on a le gros arsenal pour séduire et accrocher:les images rapides et saccadées la qualité supérieure du son le BIGGER, BETTER, FASTER, MORE,.Et maintenant, dans le coin rouge, nous avons les livres et revues, le parents qui éduquent leurs enfants,les rares émissions d'informations sous-financées,et les trop rares vulgarisateurs qui parlent un langage accessible à tous.(Hubert Reeve et compagnie).
    Il faudrait, pour avoir une implication citoyenne, trouver un moyen de combattre le cynisme face à la politique.Moins on s'implique, moins on contrôle et plus on se fait avoir.Mais pour s'impliquer, il faut pouvoir et surtout vouloir s'informer ce qui nous ramène au point de départ.Ha,si j'avais une toge et des lauriers...(j'espère que je ferais mieux) »

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