Un débat politique au Café Mona-Lisa
Chillicothe, Ohio — Le Café Mona-Lisa est situé dans la rue principale de la première capitale de l'Ohio, une ville de 22 000 habitants, dans un édifice dont personne ne semble connaître l'âge, mais qui remonte probablement à plus d'un siècle, et sans doute davantage. On sait que ce fut jadis un hôtel prestigieux avec une grande salle de bal où se retrouvaient les grandes familles de Chillicothe. Au coeur de cette ville de l'Amérique profonde, on peut admirer les grands et magnifiques manoirs de ces familles qui se sont installées ici au début du XIXe siècle. L'hôtel est devenu successivement un théâtre, un restaurant chinois et finalement un restaurant italien qui a fermé il y a quelques années quand le propriétaire s'est sauvé sans avoir payé ses employés et ses fournisseurs. Personne ne l'a plus jamais revu.
Le Café Mona-Lisa appartient maintenant à Lisa Fox, une danseuse du ventre d'un certain âge qui enseigne son art en plus d'exploiter l'établissement situé juste devant le vieux palais de justice qui abrite aussi le bureau du shérif et la prison locale. L'endroit est immense et l'on y sert des mets du Moyen-Orient, de la cuisine libanaise dirait-on chez nous, mais ici on dit que c'est de la cuisine israélienne. Et sur les murs, on retrouve des dessins rouge vif de femmes musulmanes voilées de la tête aux pieds.
Margaret a 27 ans et elle cumule trois emplois: serveuse au Café Mona-Lisa, pianiste de jazz (j'ai eu droit à son interprétation de Song for my Father, une bossa-nova que le grand jazzman américain Horace Silver avait composée en revenant du Brésil) et téléphoniste dans un centre d'appels. Ce dernier emploi, elle y tient parce que c'est la seule façon pour elle d'obtenir une assurance maladie. «Habituellement, les républicains sont les meilleurs lorsque les enjeux sont de nature économique ou militaire et, pour cette raison, jusqu'à tout récemment, j'appuyais McCain. Puis Sarah Palin est arrivée dans le décor, et j'ai commencé à douter. Il y a quelques semaines, en me réveillant, j'ai eu une révélation. J'ai soudainement réalisé que ces républicains ne faisaient que répandre la haine et qu'en plus, leur conservatisme social représente une atteinte à ma liberté d'expression, une valeur fondamentale de l'Amérique», me raconte Margaret.
On trouve dans cette petite ville 12 églises de diverses confessions. Vendredi, les pasteurs de toutes ces églises ont écrit une lettre à la présidente régionale du Parti républicain pour dénoncer les «mensonges vicieux» répandus par l'organisation de McCain à propos de Barack Obama. Dans cette lettre, dont ils ont remis une copie au quotidien local, le Chillicothe Gazette, un journal créé au début du XIXe siècle par un élève de Benjamin Franklin, ils dénoncent plus spécifiquement les publicités associant Obama à William Ayerst, ce gauchiste de Chicago qui a déjà milité, il y a plusieurs décennies, dans une organisation terroriste. Ils disent y voir une incitation à la haine.
Margaret n'était pas au courant de cette lettre quand elle m'a dit que les républicains répandaient la haine. Lisa Fox, sa patronne, n'y va pas par quatre chemins: «McCain est trop vieux. Il ne survivra pas à son premier mandat. Il me fait penser à un champignon.» Je ne comprends pas la métaphore du champignon et lui demande de l'expliquer. «Tu n'as qu'à le regarder et tu comprendras.»
Le père de Lisa, Bill, un homme d'un âge avancé qui lui donne un coup de main dans son entreprise, a toujours été et demeure un républicain. Il semble étonné des propos de sa fille. D'ailleurs, les gens du coin ont toujours cru que Lisa était républicaine. C'est le cas de Debbie, Karen et Susan qui portent fièrement des macarons Obama-Biden et travaillent bénévolement à la campagne.
Quand Debbie apprend que je suis Canadien, elle dit: «Ce qu'on veut ici, c'est un système d'assurance maladie comme le vôtre. Mon mari est malade, et le coût annuel des soins qu'il reçoit dépasse 100 000 $. Dieu soit loué, nous avons une assurance maladie privée. Nous sommes à la retraite et je viens de recevoir un relevé de nos placements de retraite. La crise financière que Bush et sa bande d'idiots n'ont pas vue venir est en train de détruire nos épargnes. Il faut se débarrasser d'eux le plus rapidement possible.» Karen se dit dégoûtée de la campagne menée par McCain. «Toute cette propagande à propos de la soi-disant association de Barack Obama avec un terroriste n'est rien d'autre que du langage codé pour exciter la fibre raciste qui sommeille chez beaucoup de gens. Je sais de quoi je parle; mon père était policier à New York et il était un pur raciste qui n'aurait jamais voté pour un Noir.»
Je leur dis que je suis étonné de ce que j'entends. J'avais cru comprendre que Chillicothe étant dans le sud de l'Ohio, je serais dans un bastion républicain. C'est à ce moment qu'Alan fait son entrée. Il a autrefois enseigné l'informatique dans une école secondaire et Margaret était parmi ses élèves. Il est aujourd'hui gérant chez un fournisseur de service Internet. Calme, posé, dans la cinquantaine, il votera républicain pour la deuxième fois de sa vie. Il est encore sous le choc des attentats du World Trade Center et il en veut à l'administration de Bill Clinton de n'avoir rien fait pour anéantir al-Qaïda alors qu'elle savait que l'organisation de Ben Laden était responsable de quatre ou cinq attentats terroristes contre des Américains. Et l'assurance maladie universelle? «Ce n'est pas un droit contenu dans la Constitution.» Et Sarah Palin? «Elle est gouverneure d'un État et elle est donc plus qualifiée que Barack Obama.» Et le racisme? «Le vrai raciste est Colin Powell, qui a renié son parti pour appuyer un frère noir.»
Il est 15 heures, et c'est la fin du quart de travail de Margaret. Son collègue qui prend la relève lui apporte un pistolet en plastique et elle le remercie chaleureusement. Elle nous dit qu'elle se prépare pour la grande soirée d'Halloween au Café Mona-Lisa, et ce pistolet fera partie de son déguisement. Elle a décidé de se déguiser en Sarah Palin.
***
Collaboration spéciale
Le Café Mona-Lisa appartient maintenant à Lisa Fox, une danseuse du ventre d'un certain âge qui enseigne son art en plus d'exploiter l'établissement situé juste devant le vieux palais de justice qui abrite aussi le bureau du shérif et la prison locale. L'endroit est immense et l'on y sert des mets du Moyen-Orient, de la cuisine libanaise dirait-on chez nous, mais ici on dit que c'est de la cuisine israélienne. Et sur les murs, on retrouve des dessins rouge vif de femmes musulmanes voilées de la tête aux pieds.
Margaret a 27 ans et elle cumule trois emplois: serveuse au Café Mona-Lisa, pianiste de jazz (j'ai eu droit à son interprétation de Song for my Father, une bossa-nova que le grand jazzman américain Horace Silver avait composée en revenant du Brésil) et téléphoniste dans un centre d'appels. Ce dernier emploi, elle y tient parce que c'est la seule façon pour elle d'obtenir une assurance maladie. «Habituellement, les républicains sont les meilleurs lorsque les enjeux sont de nature économique ou militaire et, pour cette raison, jusqu'à tout récemment, j'appuyais McCain. Puis Sarah Palin est arrivée dans le décor, et j'ai commencé à douter. Il y a quelques semaines, en me réveillant, j'ai eu une révélation. J'ai soudainement réalisé que ces républicains ne faisaient que répandre la haine et qu'en plus, leur conservatisme social représente une atteinte à ma liberté d'expression, une valeur fondamentale de l'Amérique», me raconte Margaret.
On trouve dans cette petite ville 12 églises de diverses confessions. Vendredi, les pasteurs de toutes ces églises ont écrit une lettre à la présidente régionale du Parti républicain pour dénoncer les «mensonges vicieux» répandus par l'organisation de McCain à propos de Barack Obama. Dans cette lettre, dont ils ont remis une copie au quotidien local, le Chillicothe Gazette, un journal créé au début du XIXe siècle par un élève de Benjamin Franklin, ils dénoncent plus spécifiquement les publicités associant Obama à William Ayerst, ce gauchiste de Chicago qui a déjà milité, il y a plusieurs décennies, dans une organisation terroriste. Ils disent y voir une incitation à la haine.
Margaret n'était pas au courant de cette lettre quand elle m'a dit que les républicains répandaient la haine. Lisa Fox, sa patronne, n'y va pas par quatre chemins: «McCain est trop vieux. Il ne survivra pas à son premier mandat. Il me fait penser à un champignon.» Je ne comprends pas la métaphore du champignon et lui demande de l'expliquer. «Tu n'as qu'à le regarder et tu comprendras.»
Le père de Lisa, Bill, un homme d'un âge avancé qui lui donne un coup de main dans son entreprise, a toujours été et demeure un républicain. Il semble étonné des propos de sa fille. D'ailleurs, les gens du coin ont toujours cru que Lisa était républicaine. C'est le cas de Debbie, Karen et Susan qui portent fièrement des macarons Obama-Biden et travaillent bénévolement à la campagne.
Quand Debbie apprend que je suis Canadien, elle dit: «Ce qu'on veut ici, c'est un système d'assurance maladie comme le vôtre. Mon mari est malade, et le coût annuel des soins qu'il reçoit dépasse 100 000 $. Dieu soit loué, nous avons une assurance maladie privée. Nous sommes à la retraite et je viens de recevoir un relevé de nos placements de retraite. La crise financière que Bush et sa bande d'idiots n'ont pas vue venir est en train de détruire nos épargnes. Il faut se débarrasser d'eux le plus rapidement possible.» Karen se dit dégoûtée de la campagne menée par McCain. «Toute cette propagande à propos de la soi-disant association de Barack Obama avec un terroriste n'est rien d'autre que du langage codé pour exciter la fibre raciste qui sommeille chez beaucoup de gens. Je sais de quoi je parle; mon père était policier à New York et il était un pur raciste qui n'aurait jamais voté pour un Noir.»
Je leur dis que je suis étonné de ce que j'entends. J'avais cru comprendre que Chillicothe étant dans le sud de l'Ohio, je serais dans un bastion républicain. C'est à ce moment qu'Alan fait son entrée. Il a autrefois enseigné l'informatique dans une école secondaire et Margaret était parmi ses élèves. Il est aujourd'hui gérant chez un fournisseur de service Internet. Calme, posé, dans la cinquantaine, il votera républicain pour la deuxième fois de sa vie. Il est encore sous le choc des attentats du World Trade Center et il en veut à l'administration de Bill Clinton de n'avoir rien fait pour anéantir al-Qaïda alors qu'elle savait que l'organisation de Ben Laden était responsable de quatre ou cinq attentats terroristes contre des Américains. Et l'assurance maladie universelle? «Ce n'est pas un droit contenu dans la Constitution.» Et Sarah Palin? «Elle est gouverneure d'un État et elle est donc plus qualifiée que Barack Obama.» Et le racisme? «Le vrai raciste est Colin Powell, qui a renié son parti pour appuyer un frère noir.»
Il est 15 heures, et c'est la fin du quart de travail de Margaret. Son collègue qui prend la relève lui apporte un pistolet en plastique et elle le remercie chaleureusement. Elle nous dit qu'elle se prépare pour la grande soirée d'Halloween au Café Mona-Lisa, et ce pistolet fera partie de son déguisement. Elle a décidé de se déguiser en Sarah Palin.
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Collaboration spéciale
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