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La bataille du Deep South

Guy Taillefer   25 octobre 2008  États-Unis
Photo : Agence France-Presse
Memphis, Tennessee — Dimanche matin, à la First Unitarian Church of Memphis, une belle église dont la façade toute en fenêtres donne pour la plus grande paix intérieure de ses fidèles, blancs pour la plupart, sur les eaux tranquilles du fleuve Mississippi. «Tous les Blancs du Sud ne sont pas des rednecks, vous savez», fait poliment remarquer Daney Kepple.

Dans le parking de l'église, ô surprise, les autocollants sur les pare-chocs, y compris celui d'une belle Jaguar, n'affichent pas la tête de «pitbull» Sarah Palin, mais prêchent pour le ticket Obama-Biden. Votre position sur l'avortement? «Je suis pro-choix, dit la dame, comme probablement la majorité de nos 500 membres.» Autre surprise: le point de vue est éminemment minoritaire dans la constellation des églises protestantes américaines, dominées en décibels par le militantisme «bruyant» — le mot est de Mme Kepple — des évangélistes qui ont élu George W. Bush.

Le pasteur qui prononce l'homélie ce jour-là est Brooks Ramsey, mis à la porte de la Southern Baptist Convention (SBC) dans les années 80, alors qu'il vivait à Dallas, pour ses positions trop libérales. Son sermon est tout sauf idéologique: allusions nombreuses à la crise économique, éloge de ce monument de dignité humaine qu'est Nelson Mandela. Au demeurant, il est facile d'être trop ouvert d'esprit aux yeux des fondamentalistes de la SBC, la principale congrégation protestante aux États-Unis avec ses 16 millions d'adhérents: il a fallu attendre avril 1995 pour qu'elle renonce officiellement à utiliser la bible pour justifier l'esclavage, pourtant aboli depuis 1862, et le suprémacisme. «Tout baigne dans le religieux ici, tout tourne autour de l'église», affirme le très laïque Québécois Philippe Paré, qui travaille comme chercheur depuis bientôt cinq ans chez Medtronic, une entreprise de Memphis spécialisée en haute technologie médicale.

Il y a quelques Africains-Américains dans l'église de la Unitarian — et cette présence, si clairsemée soit-elle, est l'exception qui confirme la règle dans ce Sud américain qui panse encore silencieusement les plaies de la ségrégation. «L'heure la plus ségréguée dans l'Amérique chrétienne est de 11 heures à midi le dimanche matin», déclarait le révérend Martin Luther King il y a 45 ans, pour déplorer que Noirs et Blancs ne se réunissent pas dans les mêmes églises. Cette séparation existe toujours, opine le politologue Doug Imig, de l'Université de Memphis. Mais elle ne dit pas tout de l'état des lieux du Sud américain dans son ensemble. Que la société sudiste, dit-il, continue de tourner autour de la question raciale ne veut pas dire, loin de là, que le racisme y soit à trancher au couteau, comme on se l'imagine ailleurs. Là où il existe encore, il dit beaucoup moins ouvertement son nom. Ensuite, croit Imig, les réflexes racistes prendraient moins de place si certains politiciens n'excitaient pas tant la «peur de l'autre» pour gagner des votes. Il sera fascinant de voir dans quelle mesure cette peur jouera le 4 novembre, dit-il.

Le pouvoir aux «anglos»

Ce Sud est une région aux contours démographiquement mouvants qui s'étend, dans sa définition large, de l'est du Texas jusqu'à la Virginie. Y cohabitent et s'y recoupent, pour le meilleur et pour le pire, la grande majorité des 30 millions d'Africains-Américains et le plus important concentré de protestants évangéliques blancs du pays. Au coeur du Sud, il y a le Deep South, la région la plus pauvre des États-Unis, regroupant les cinq États de la Louisiane, du Mississippi, de l'Alabama, de la Géorgie et de la Caroline du Sud, plus la ville de Memphis qui n'a rien à voir, ou si peu, avec le reste de l'horizontal et très blanc État du Tennessee.

Politiquement, les Noirs qui vont aux urnes ont eu beau voter massivement pour les démocrates, les votes plus nombreux des «anglos» ont fait de la région un bastion républicain depuis les années 60. En 1964, après avoir signé la loi historique des droits civiques interdisant la discrimination en emploi et dans les lieux publics, le président Lyndon B. Johnson déclarait à son conseiller Bill Moyers: «Je crois que nous venons de céder le Sud au Parti républicain pour très longtemps.» Prix de consolation pour John McCain? Barack Obama, disent les sondages, aura du mal à y changer la donne.

Bien sûr, la condition des Noirs a énormément progressé, et elle est lointaine, l'époque où ils n'étaient autorisés à visiter le zoo que le jeudi, jour de nettoyage des cages des animaux, mais «le racisme existe toujours, n'en doutez pas», affirme Benjamin Hooks, qui a grandi dans le Memphis ségrégué. «Si Obama était blanc, il serait en avance de 15-20 points dans les sondages», dit cet ancien leader de premier plan du mouvement des droits civiques, qui fut proche du Dr King. L'homme, qui a aujourd'hui plus de 80 ans, a été président de l'Association nationale pour l'avancement des gens de couleur (NAACP) de 1977 à 1992. «Il continue d'y avoir beaucoup de colère au sein de la communauté noire, surtout, je dirais, parmi les jeunes, qui n'ont pourtant pas connu les lynchages, la violence raciale, la ségrégation.»

Memphis est une ville représentative du Sud urbain, hormis le fait qu'elle n'a pas de minorité latino-américaine à proprement parler: la majorité des gens sont noirs dans la municipalité comme telle, mais ils sont complètement noyés en nombre par les banlieues blanches et républicaines qui l'enclavent. Sa vie politique est «viscéralement» noire et blanche, dit le professeur Imig.

La représentation urbaine de sa mémoire historique est d'ailleurs parlante. À quelques kilomètres du superbe Musée national des droits civiques, installé dans le Motel Lorraine où Martin Luther King a été assassiné le 4 avril 1968 (un musée qui a mis 22 ans à voir le jour!), trône impunément dans un beau parc de Union Street un bronze du général Nathan Bedford Forrest, un héros de la guerre de Sécession (1860-65) qui deviendra le tout premier «Grand Sorcier» de l'organisation suprémaciste blanche du Ku Klux Klan lors de son congrès de fondation à Nashville en 1867. Ce qui agace Arwin Smallwood, professeur d'histoire sudiste à l'Université de Memphis: «Le Sud blanc aime s'enorgueillir de l'esprit d'indépendance dont il a fait preuve face au Nord, et célèbre les héros qui ont résisté aux yankees, mais en balayant complètement sous le tapis l'enjeu principal de la guerre qu'étaient les 4 millions d'esclaves noirs.»

Toute discussion au sujet de Memphis revient toujours à la question raciale, affirme M. Imig, «Je suppose que ce sera encore le cas dans 50 ans. Pourquoi? Le poids de l'histoire et le fait que, contrairement aux Allemands, les torts n'ont pas vraiment été reconnus. C'est pour cela que l'élection d'Obama revêt une si grande importance, ne serait-ce que symboliquement.»

Pas sans les Blancs

Pour faire une percée dans le Sud, Obama devra obtenir l'appui massif des minorités noires, ce qui lui est acquis vu le puissant sentiment d'identification qu'il inspire, y compris parmi les églises noires les plus conservatrices qui ont voté pour les «valeurs» défendues par Georges W. Bush en 2004. Mais il lui faudra aussi récolter une large part de l'électorat blanc, ce qui ne va pas de soi. La mobilisation du vote africain-américain, traditionnellement incertaine, ne devrait pas poser problème cette fois-ci. Si «post-raciale» que soit sa candidature pour certains, dans le Sud celle est clairement noire.

Mais les politologues fixent à près de 40 %, selon les États, la proportion de l'électorat «anglo» qu'il faudrait à Obama pour décrocher des victoires. Or, en 2000, le démocrate Al Gore a obtenu 31% des votes blancs dans le Sud, perdant même son Tennessee natal, et, en 2004, John Kerry s'est écrasé avec seulement 17 % de ces votes. Bref, il faudra beaucoup de Mme Kepple pour renverser la tendance. Si l'histoire se répète, l'ironie serait que le premier Noir à accéder à la présidence des États-Unis ne remporterait pas les États où se concentre la population africaine-américaine.

En écoutant parler le jeune bénévole Karry Hayes, croisé au Obama for President Headquarters of Memphis, installé dans un centre d'achat de banlieue, il nous vient immédiatement l'impression qu'il rêve en couleurs. D'autant que c'est l'ancien pasteur baptiste et très conservateur Mike Huckabee, et non le plus centriste John McCain, qui a remporté la primaire républicaine au Tennessee.

Un vote démocrate massif à Memphis de la part de la communauté noire pourrait contribuer, croit cet étudiant originaire de l'Arizona, à annuler le vote républicain dans le reste de l'État. À condition, évidemment, que Obama rallie Nashville, la capitale, et fasse le plein de jeunes blancs «libéraux», enthousiasmés par la candidature du candidat métis, et de déçus républicains. Et ce n'est pas ce qui manque, constate par ailleurs Philippe Paré, qui habite avec sa famille un quartier de banlieue hier encore prospère où, aujourd'hui, des dizaines et des dizaines de maisons ont été abandonnées par leur propriétaire pour défaut de paiement hypothécaire. À son travail, il constate qu'il y en a beaucoup, de ces déçus qui regardent, impuissants, fondre leurs épargnes et la valeur de leur maison... Obama n'aura de succès au Mississippi (37 % de Noirs), en Géorgie (21 %) ou en Caroline du Nord (16 %) que si cette conjonction se produit.

Un autre élément joue en faveur du candidat démocrate, pour lequel il peut remercier le président du parti, Howard Dean, cet ancien gouverneur du Vermont qui a pris la direction du Parti démocrate après avoir été défait à l'investiture présidentielle en 2004. II y a quatre ans, au Mississippi par exemple, le Parti démocrate arrivait à peine à garder ses portes ouvertes. Envers et contre tous, M. Dean a fait appliquer une «stratégie des 50 États» consistant à reconstruire les organisations dans des États rouges que les bleus avaient abandonnés à leurs rivaux depuis des décennies. Cette renaissance organisationnelle a donné des résultats au cours des derniers mois au niveau local, notamment en Louisiane, dans des forteresses républicaines réputées imprenables...

Autre centre d'achat, autre parti, autre bénévole. Joe West, sympathique jeune redneck de 21 ans, récite aimablement le credo républicain: «Je suis pro-vie, contre les gros gouvernements et les hausses de taxes, je défends le droit de porter une arme et je suis pour les valeurs familiales...» Tous ses copains, avoue-t-il, ne sont pas d'accord avec lui. «Le plus désolant, dit-il, c'est que la politique n'intéresse absolument pas la majorité des jeunes autour de moi. J'aimerais bien qu'ils aient, au moins, une opinion.»

«Ce qu'on ne dit jamais assez, fulmine Gene Cashman, directeur exécutif du Urban Child Institute, une organisation d'aide à l'enfance, c'est qu'une large part des gens ici sont d'une ignorance politique crasse.» À témoin, ce morceau d'anthologie qu'il a entendu le matin à la radio. Le journaliste demande à un passant s'il votera Obama: «Absolument», répond-il. «Et sa colistière Sarah Palin, qu'en pensez-vous?» poursuit le reporter. «Elle est extraordinaire.»






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