vendredi 20 novembre 2009 Dernière mise à jour 18h41


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Que Dieu bénisse ce qu'il reste de l'Amérique

Guy Taillefer   25 octobre 2008  États-Unis
Photo : Agence France-Presse
Clarksdale, Mississippi — La rue principale du village de Marks, dans le delta du Mississippi, est déserte comme la Lune, fascinante de désolation. Pas âme qui vive et pas un commerce qui n'ait survécu, sinon par la peau des dents. Tout est à l'abandon, mais tout est encore debout. La mécanisation de la culture du coton a depuis longtemps rayé les emplois de la carte. Y-a-t-il encore du travail? «Y'a du travail dans les casinos le long de la route 61», répond Jacqueline Gross, assise sur une chaise de jardin dans le parking d'une modeste maison qui tient lieu de centre communautaire.

Une cinquantaine de kilomètres plus à l'ouest, c'est la petite ville — célèbre — de Clarksdale. Le fait qu'elle soit un haut lieu du blues lui donne incontestablement du souffle et du charme, mais les rues du centre-ville se résument, ici encore, à des commerces et à des édifices abandonnés... Quelques maisons cossues témoignent de fortunes familiales blanches et anciennes.

Voici confortée l'image qu'on se fait du Sud profond, pauvre et noir, où l'économie n'a pas attendu les dérives de Wall Street pour sombrer. Au bord d'une route, quelqu'un a inscrit sur un énorme bloc de coton compacté: «Que Dieu bénisse ce qu'il reste de l'Amérique.» Le monde sudiste s'est bien urbanisé, mais il demeure largement rural. L'agriculture se diversifie vaguement en faisant pousser du riz et du soya, et en misant sur l'éthanol.

Il reste qu'Atlanta, en Géorgie, est devenu un important centre bancaire. La Caroline du Nord a développé avec succès depuis les années 50 ce qu'on appelle le Research Triangle dans les domaines de la haute technologie et de la biotechnologie. Jackson, capitale d'un Mississippi anti-impôts, fait des ponts d'or à des géants asiatiques de l'automobile comme Nissan et Toyota.

Memphis, au Tennessee, a toujours FedEx, le plus important employeur local: à une autre époque, la ville portuaire distribuait esclaves et coton; elle distribue aujourd'hui le courrier. Memphis a le bonheur d'avoir une industrie culturelle florissante, coeur battant du blues, du gospel, du rock'n'roll... On évalue à 750 000 par année le nombre de pèlerins qui visitent Graceland, la résidence d'Elvis Presley, où il est mort en 1977.

Il est vrai que le mouvement des droits civiques n'a pas rempli toutes ses promesses, affirme Ethel Young-Minor, de l'Université du Mississippi. Mais elle trouve que le portrait qu'on trace généralement du Sud passe complètement sous silence les progrès sociaux et économiques accomplis par la communauté noire depuis cinquante ans. «Le Sud ne se réduit pas à ses relations raciales, pas plus que la culture noire américaine ne se réduit au hip-hop urbain.» Condoleezza Rice n'est pas une exception phénoménale: «Ce qu'on dit trop peu, c'est qu'il existe une importante classe moyenne noire, instruite et dynamique, aux États-Unis.» En 1960, 13 % des Afro-Américains appartenaient aux classes moyennes, ils étaient plus de 60 % en 2000.

Il se trouve que, sous la ségrégation, les Africains-Américains ont créé leurs institutions, leurs banques, leurs commerces — et mis un accent particulier sur l'éducation. Au début du XXe siècle, la majorité des Noirs, auxquels il avait été interdit de savoir lire et écrire sous l'esclavage, avaient été alphabétisés. Survient ensuite, dans la première moitié du siècle, la «grande migration» qui verra les Noirs migrer vers le Nord industrialisé, en particulier vers Chicago, pour fuir le dénuement, mais aussi pour faire les études universitaires qu'on leur interdit de faire dans le Sud et s'aviser politiquement d'un horizon démocratique qui n'existe pas dans le Sud, économiquement très inégalitaire. Les années 80 sont marquées par un retour d'exil: «Un point tournant», souligne Arwin Smallwood, de l'Université de Memphis.

Le politologue Doug Imig met un bémol: «Les Afro-Américains se portent beaucoup mieux en grandes proportions dans le Sud, mais il existe toujours une énorme configuration de pauvreté, noire comme blanche, et de clivages raciaux.» À Memphis, dit-il, «le dynamisme et l'impressionnante mixité de la classe professionnelle ne reflètent absolument pas l'état de la majorité». Pour cette dernière, les vestiges de la ségrégation continuent de peser. Imig lance une statistique: 59 % des mères sont monoparentales dans l'inner city et, pour la plupart d'entre elles, l'école s'est arrêtée quelque part pendant le secondaire. «Le contraire de l'amour n'est pas la haine, disait Elie Wiesel, c'est l'indifférence.»






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
0 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009