Le murmure de la honte
Cleveland, Ohio — Si vous vous trouvez en Ohio, il est présentement difficile de ne pas être exposé, sous une forme ou une autre, à une publicité de la campagne de Barack Obama. Il est vital pour Obama de gagner cet État s'il veut obtenir les 270 votes au collège électoral nécessaires à son accession à la Maison-Blanche. Alors, il prend les moyens... et il a les moyens. On estime à l'heure actuelle que, lorsque la campagne sera terminée, l'organisation de Barack Obama aura collecté environ 605 millions de dollars, la plus grosse caisse électorale de l'histoire de la politique américaine.
L'organisation du candidat démocrate est en train de déployer le plus grand matraquage publicitaire jamais vu. À deux semaines de l'élection, la campagne Obama a déjà battu le record établi par George W. Bush en 2004, qui avait dépensé 188 millions de dollars en publicité. Mais pourquoi une telle saturation publicitaire alors que l'impression générale véhiculée par les médias est qu'il est largement favori pour l'emporter et que John McCain mène une mauvaise campagne?
En réalité, l'avance d'Obama n'est pas aussi grande que ne le laisse croire l'impression générale qui se dégage de la couverture médiatique. Depuis quelques jours, au contraire, il perd du terrain. Le site Web favori des accros de la campagne présidentielle, RealClearPolitics.com, présente quotidiennement la moyenne des nombreux sondages publiés quotidiennement partout aux États-Unis. À l'heure actuelle, le candidat démocrate jouit d'une avance d'un peu plus de cinq points sur son adversaire républicain. C'est un peu moins que l'avance dont jouissait le démocrate John Kerry au même point dans la campagne de 2004.
Qui plus est, il y a un autre facteur en jeu cette année: Barack Obama est noir. Personne n'ose nier que cela a son importance, et tous s'entendent pour dire qu'il y a encore des Américains qui ne voteront jamais pour un Noir, aussi brillant et charismatique soit-il. Mais combien y en a-t-il? Depuis mon arrivée en Ohio, j'ai compris que c'est un sujet très délicat à aborder avec des Américains. Il est hors de question de leur demander directement si le fait qu'Obama est noir pourrait influer sur leur choix; cela les offense et les choque. Afin de ne pas les voir se refermer comme des huîtres, j'ai compris que la seule façon d'aborder le sujet était de leur demander s'ils connaissent des gens qui ne voteraient jamais pour un Noir. Immédiatement, le ton change, et l'interlocuteur, visiblement mal à l'aise, passe au murmure pour avouer, dans pratiquement tous les cas, qu'en effet il ou elle connaît une ou des personnes qui ne voteront pas pour Obama parce qu'il est noir.
Ce malaise est à la base de la théorie appelée «l'effet Bradley». La théorie est née en 1982 lorsqu'un candidat noir au poste de gouverneur de la Californie, Tom Bradley, un très populaire maire de Los Angeles, avait perdu contre son adversaire blanc alors que les sondages le donnaient gagnant par une solide marge. Les tenants de cette théorie soutiennent que «l'effet Bradley» s'explique par le fait que les électeurs qui ne voteraient jamais pour un candidat noir ont en quelque sorte honte de penser ainsi, et que même dans l'anonymat d'un sondage, ils ne l'admettront pas. Ils ne laisseront libre cours à leurs préjugés que lorsqu'ils seront seuls dans l'isoloir. Chez les experts qui soutiennent qu'il n'y a aucun doute qu'il existe un «effet Bradley», on évalue qu'il représente entre 5 et 10 % des intentions de vote exprimées dans les sondages.
La société américaine a radicalement changé depuis les émeutes raciales et l'assassinat de Martin Luther King dans les années 60. Mais il faudrait être inconscient ou naïf pour ne pas voir que le racisme existe toujours dans certains milieux. Et plusieurs observateurs sont d'avis qu'en désespoir de cause, John McCain et sa colistière, Sarah Palin, ont délibérément choisi de jouer cette carte. Ils le font en utilisant un langage qui ravive ces préjugés.
C'est ce qui expliquerait l'acharnement qu'ils mettent à parler de la prétendue amitié entre Barack Obama et un professeur de Chicago qui a déjà appartenu, dans les années 60, à un mouvement de gauche ayant eu recours à la violence. Les faits montrent que Barack Obama a rencontré cet individu à quelques reprises, lorsqu'ils étaient tous deux membres du conseil d'administration d'une organisation scolaire pour les plus démunis. Pourtant, les publicités de John McCain ne cessent de ramener ce sujet sur le tapis, et Sarah Palin va plus loin en disant que la carrière politique de Barack Obama a débuté dans le «salon d'un terroriste».
Les Américains se souviennent encore vivement de l'époque des Black Panthers et de Malcolm X. Pour plusieurs, surtout chez les hommes blancs peu éduqués, il ne serait pas étonnant qu'un Noir socialement engagé soit un terroriste en puissance. Dans certains rassemblements politiques de Sarah Palin, on peut entendre des gens crier «qu'on lui arrache la tête». Il faut dire que Mme Palin n'y va pas avec le dos de la cuillère «J'ai tellement peur qu'il s'agisse d'un homme qui ne voie pas l'Amérique comme vous et moi», se plaît-elle à dire.
Dans un sondage qui leur demandait ce qu'ils n'aimaient pas à propos de John McCain, la majorité a répondu «ses positions politiques». À la même question concernant Barack Obama, un tiers des répondants a répondu «le genre de personne qu'il est».
La semaine dernière, le chroniqueur du New York Times Frank Rich a carrément accusé le camp McCain d'avoir franchi la frontière entre une campagne agressive et l'incitation au racisme et à la violence. La réputée Peggy Noonan, la plume derrière les plus célèbres discours de Ronald Reagan et qui écrit maintenant pour le très républicain Wall Street Journal a dit craindre les conséquences que pourrait provoquer ce type de langage.
Devant d'aussi féroces et sournoises attaques, il ne faut pas se surprendre de l'intensité du blitz publicitaire de Barack Obama. Mais la publicité pourra-t-elle neutraliser «l'effet Bradley» et les élans de démagogie? Les paris sont ouverts.
***
Collaboration spéciale
L'organisation du candidat démocrate est en train de déployer le plus grand matraquage publicitaire jamais vu. À deux semaines de l'élection, la campagne Obama a déjà battu le record établi par George W. Bush en 2004, qui avait dépensé 188 millions de dollars en publicité. Mais pourquoi une telle saturation publicitaire alors que l'impression générale véhiculée par les médias est qu'il est largement favori pour l'emporter et que John McCain mène une mauvaise campagne?
En réalité, l'avance d'Obama n'est pas aussi grande que ne le laisse croire l'impression générale qui se dégage de la couverture médiatique. Depuis quelques jours, au contraire, il perd du terrain. Le site Web favori des accros de la campagne présidentielle, RealClearPolitics.com, présente quotidiennement la moyenne des nombreux sondages publiés quotidiennement partout aux États-Unis. À l'heure actuelle, le candidat démocrate jouit d'une avance d'un peu plus de cinq points sur son adversaire républicain. C'est un peu moins que l'avance dont jouissait le démocrate John Kerry au même point dans la campagne de 2004.
Qui plus est, il y a un autre facteur en jeu cette année: Barack Obama est noir. Personne n'ose nier que cela a son importance, et tous s'entendent pour dire qu'il y a encore des Américains qui ne voteront jamais pour un Noir, aussi brillant et charismatique soit-il. Mais combien y en a-t-il? Depuis mon arrivée en Ohio, j'ai compris que c'est un sujet très délicat à aborder avec des Américains. Il est hors de question de leur demander directement si le fait qu'Obama est noir pourrait influer sur leur choix; cela les offense et les choque. Afin de ne pas les voir se refermer comme des huîtres, j'ai compris que la seule façon d'aborder le sujet était de leur demander s'ils connaissent des gens qui ne voteraient jamais pour un Noir. Immédiatement, le ton change, et l'interlocuteur, visiblement mal à l'aise, passe au murmure pour avouer, dans pratiquement tous les cas, qu'en effet il ou elle connaît une ou des personnes qui ne voteront pas pour Obama parce qu'il est noir.
Ce malaise est à la base de la théorie appelée «l'effet Bradley». La théorie est née en 1982 lorsqu'un candidat noir au poste de gouverneur de la Californie, Tom Bradley, un très populaire maire de Los Angeles, avait perdu contre son adversaire blanc alors que les sondages le donnaient gagnant par une solide marge. Les tenants de cette théorie soutiennent que «l'effet Bradley» s'explique par le fait que les électeurs qui ne voteraient jamais pour un candidat noir ont en quelque sorte honte de penser ainsi, et que même dans l'anonymat d'un sondage, ils ne l'admettront pas. Ils ne laisseront libre cours à leurs préjugés que lorsqu'ils seront seuls dans l'isoloir. Chez les experts qui soutiennent qu'il n'y a aucun doute qu'il existe un «effet Bradley», on évalue qu'il représente entre 5 et 10 % des intentions de vote exprimées dans les sondages.
La société américaine a radicalement changé depuis les émeutes raciales et l'assassinat de Martin Luther King dans les années 60. Mais il faudrait être inconscient ou naïf pour ne pas voir que le racisme existe toujours dans certains milieux. Et plusieurs observateurs sont d'avis qu'en désespoir de cause, John McCain et sa colistière, Sarah Palin, ont délibérément choisi de jouer cette carte. Ils le font en utilisant un langage qui ravive ces préjugés.
C'est ce qui expliquerait l'acharnement qu'ils mettent à parler de la prétendue amitié entre Barack Obama et un professeur de Chicago qui a déjà appartenu, dans les années 60, à un mouvement de gauche ayant eu recours à la violence. Les faits montrent que Barack Obama a rencontré cet individu à quelques reprises, lorsqu'ils étaient tous deux membres du conseil d'administration d'une organisation scolaire pour les plus démunis. Pourtant, les publicités de John McCain ne cessent de ramener ce sujet sur le tapis, et Sarah Palin va plus loin en disant que la carrière politique de Barack Obama a débuté dans le «salon d'un terroriste».
Les Américains se souviennent encore vivement de l'époque des Black Panthers et de Malcolm X. Pour plusieurs, surtout chez les hommes blancs peu éduqués, il ne serait pas étonnant qu'un Noir socialement engagé soit un terroriste en puissance. Dans certains rassemblements politiques de Sarah Palin, on peut entendre des gens crier «qu'on lui arrache la tête». Il faut dire que Mme Palin n'y va pas avec le dos de la cuillère «J'ai tellement peur qu'il s'agisse d'un homme qui ne voie pas l'Amérique comme vous et moi», se plaît-elle à dire.
Dans un sondage qui leur demandait ce qu'ils n'aimaient pas à propos de John McCain, la majorité a répondu «ses positions politiques». À la même question concernant Barack Obama, un tiers des répondants a répondu «le genre de personne qu'il est».
La semaine dernière, le chroniqueur du New York Times Frank Rich a carrément accusé le camp McCain d'avoir franchi la frontière entre une campagne agressive et l'incitation au racisme et à la violence. La réputée Peggy Noonan, la plume derrière les plus célèbres discours de Ronald Reagan et qui écrit maintenant pour le très républicain Wall Street Journal a dit craindre les conséquences que pourrait provoquer ce type de langage.
Devant d'aussi féroces et sournoises attaques, il ne faut pas se surprendre de l'intensité du blitz publicitaire de Barack Obama. Mais la publicité pourra-t-elle neutraliser «l'effet Bradley» et les élans de démagogie? Les paris sont ouverts.
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