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Plongée au coeur des prisons secrètes de la CIA

8 août 2007  États-Unis
Que s'est-il passé dans les prisons secrètes de la CIA où ont été enfermés nombre de suspects de terrorisme après les attentats du 11-Septembre? Dans son édition datée du 13 août, le magazine américain New Yorker propose une plongée dans ces sites où, malgré les dénégations officielles, la torture semble avoir été pratiquée à grande échelle et de façon systématique. La journaliste, Jane Mayer, appuie son enquête sur un rapport confidentiel du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui a eu accès aux témoignages de 15 suspects désormais détenus à Guantánamo. Le rapport du CICR est confidentiel, l'organisation estimant la discrétion nécessaire à la poursuite de son travail.

Ses conclusions sont sans appel. Les responsables américains impliqués dans le programme de la CIA ont commis des «crimes sérieux», en violation de la convention de Genève et de la législation américaine, selon une source du CICR. Au point que de nombreux agents de la CIA commenceraient à s'inquiéter et chercheraient à couvrir leurs arrières sur le plan judiciaire.

Les techniques du KGB

La genèse du programme des prisons secrètes remonte, selon la journaliste, au 17 septembre 2001, date à laquelle le président Bush a autorisé la formation d'unités paramilitaires chargées de capturer ou de tuer des cibles désignées comme terroristes dans le monde entier. À cette époque, la CIA manquait d'agents aguerris dans le domaine des interrogatoires. Des officiers ont alors épluché les archives de l'agence jusqu'à retrouver trace du plan Phoenix, utilisé par l'armée américaine au Vietnam entre 1970 et 1971 et devenu une source d'inspiration pour l'agence. Les responsables du renseignement se sont aussi tournés vers leurs alliés plus expérimentés dans la lutte antiterroriste, demandant particulièrement des conseils à l'Égypte, à la Jordanie et à l'Arabie saoudite, des pays régulièrement montrés du doigt par le département d'État pour leurs manquements en matière de droits de la personne.

Quand les premiers suspects ont été capturés, la CIA n'était pas prête, et ses chefs ont alors fait appel à des «sous-traitants» extérieurs, aux méthodes décrites par le monde du renseignement comme «proches du film Orange mécanique [de Stanley Kubrick]», rapporte Jane Mayer. Ces hommes, d'anciens psychologues militaires, n'avaient jamais pratiqué la torture mais avaient enseigné aux soldats comment y résister. Sous le commandement américain, ils ont pratiqué simulation de noyade, privation de sommeil, isolement, exposition à des températures extrêmes, exposition à des bruits assourdissants, humiliations sexuelles et religieuses.

Le Pakistanais Abou Zoubaydah, arrêté en mars 2002, fut soumis, rapporte Jane Mayer, à des simulations de noyade et confiné dans une cage — «la niche» — si petite qu'il ne pouvait pas se lever. Ces experts diplômés employaient un schéma de torture calqué sur les méthodes du KGB. L'objectif final du processus était de donner aux détenus la certitude que rien ni personne ne pourrait plus les sauver. Un objectif atteint, notamment, en retirant au suspect sa capacité à envisager le futur — quand sera son prochain repas, quand il pourra aller aux toilettes — et en le privant au maximum de toute perception sensorielle — en le confinant, par exemple, dans une pièce sans odeur, sans lumière, sans son. «Le KGB utilisait ces méthodes contre des individus qui s'étaient retournés contre l'État et pour obtenir d'eux des aveux inventés. Le KGB ne cherchait pas du renseignement», s'insurge dans le New Yorker Steve Kleinman, un colonel de réserve opposé au programme secret de la CIA.

Retirer toute dignité au détenu

Au fil des mois, les méthodes se sont affinées, explique Jane Mayer. Chaque étape pour casser un homme était prévue, codifiée. À tel point qu'avant chaque nouvelle torture, «vous savez ce que va dire chaque détenu, parce que vous l'avez déjà entendu», confie un expert extérieur à la CIA, qui avait connaissance du protocole employé. Ce qui fait dire à la journaliste qu'aucune comparaison n'est possible entre le programme de la CIA et les abus — sanctionnés — de Guantánamo ou d'Abou Ghraïb, commis par des agents mal entraînés ou déséquilibrés. Chaque transfert, chaque interrogatoire a fait l'objet de plusieurs autorisations et rapports détaillés remontant au plus haut niveau de responsabilité.

Les tortures pratiquées par les agents de la CIA auraient poussé un détenu yéménite à tenter de se suicider trois fois. Pendant des semaines, voire des mois, dans sa cellule étaient diffusés des bruits assourdissants, de la musique ou des ricanements tirés de films d'horreur. Ces pressions psychologiques, de l'avis de tous les détenus interrogés, étaient plus difficiles à supporter que les abus physiques.

Autre cas cité par la journaliste, celui de Khalid Cheikh Mohammed, considéré comme l'architecte des attentats du 11-Septembre. Après son arrestation, en mars 2003, Mohammed est transféré dans une prison secrète sur le sol polonais. Il subit alors maintes humiliations. Gardé nu pendant sept jours, il aurait ensuite été interrogé par un nombre inhabituel d'agents femmes avant d'être suspendu par les bras au plafond de sa cellule, ses orteils touchant à peine le sol.

Transféré en Pologne

Le témoignage de Khalid Cheikh Mohammed permet aussi d'apporter un éclairage sur un autre point. Lors de sa détention, il affirme avoir vu une bouteille d'eau minérale portant des inscriptions en polonais, ce qui corroborerait les accusations du Conseil de l'Europe, qui estime que Varsovie a accueilli sur son territoire des lieux de détention gérés par la CIA.

Pour quels résultats a été mis en place ce dispositif complexe, secret, qui a suscité nombre de débats au sein de l'administration américaine? Le général Michael Hayden, directeur de la CIA, a affirmé à plusieurs reprises que le programme des prisons secrètes était «irremplaçable». Quant au président Bush, il estime que le travail réalisé par la CIA a permis de «sauver des vies» en «empêchant de nouvelles attaques».

Mais l'exemple de Khalid Cheikh Mohammed, qui a subi plusieurs des tortures prévues par la CIA et connu les prisons de l'agence sur les sols afghan, polonais et cubain (à Guantánamo), est troublant. En tout, Mohammed a endossé la responsabilité de 31 complots terroristes, un chiffre que les experts jugent «improbable», même pour un terroriste de haut rang. Parmi les crimes dont il s'est attribué la paternité, outre les attentats du 11-Septembre, des projets d'attentats contre Bill Clinton, Jimmy Carter ou le pape Jean-Paul II. Mais aussi l'assassinat du journaliste américain Daniel Pearl en 2002 au Pakistan. La version des faits donnée par Khalid Cheikh Mohammed est réfutée par les proches de Pearl. Son père, Judea, résume l'opinion de la famille: «Mohammed peut bien affirmer qu'il a tué Jésus, il n'a rien à perdre.» La torture, au final, ne semble pas conduire à la vérité.

Selon Jane Mayer, le programme des black sites de la CIA a bien été abandonné à l'automne 2006, après les annonces en ce sens de George W. Bush et le transfert des derniers détenus des prisons secrètes vers Guantánamo. Mais la Maison-Blanche se refuse toujours à désavouer les «interrogatoires améliorés», pourtant illégaux sur le sol des États-Unis. Ce qui signifie, selon la journaliste, que les agences de renseignement américaines peuvent continuer à détenir indéfiniment des suspects sur des sites secrets, sans aucune base juridique.
 
 
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  • Jean-Pierre Lusignan
    Abonné
    mercredi 8 août 2007 07h29
    Plusieurs questions hantent mon esprit
    Rimouski, ce 8 août 2007,

    Plusieurs questions hantent mon esprit:

    1- Comment se fait-il que le Gouvernement du Canada, voire l'OTAN au complet, ne se soient pas encore nettement et publiquement dissociés de telles pratiques? Ils sont certainement au courant de l'existence des documents à la base de cet article de journal. Dans la négative, ils devaient avoir pris les mesures pour s'assurer de leur connaissance et si on a défi leur bonne foi, qu'ils s'insurgent publiquement contre ceux qui l'ont fait.

    2- Comment peut-on prétendre vouloir aider un peuple en autorisant ou encore laissant faire de telles pratiques? Ici, je ne songe pas seulement aux peuples habitant les territoires conquis par ceux qui se présentent comme les "forces du bien", mais également aux personnes et nations faisant partie de ces "forces".

    3- Peut-on fonder ces pratiques sur les valeurs évangéliques? Correspondent-elles à l'Évangile?

    4- Postulant maintenant que ces pratiques existent encore, en Afghanistan ou ailleurs, et que leur existence est connue en Afghanistan par le peuple afghan, peuvent-elles à bon droit démoraliser nos soldats et l'ensemble des citoyens d'Afghanistan: "À qui se fier lorsque ceux qui nous veulent du bien ou encore qui veulent que nous fassions le bien ont de si mauvaise façons de faire et d'être?".

    5- Quelle sera l'autorité de ces précédents en droit international et qui les fera un jour ou l'autre valoir?

    6- Comment se feront les prochains conflits mondiaux? Nous appliquerons-on d'aussi mauvaises façons de faire et d'être? Et si oui, qui le fera?

  • Roland Berger
    Abonné
    mercredi 8 août 2007 08h16
    Visages à deux faces
    Quelle morbide ironie de voir les candidats démocrates et républicains à la présidence parler de leur pays comme le champion des droits de la personne, allant jusqu'à se permettre de faire des remontrances à la Chine. Théâtre pour badauds !
    Roland Berger
    London, Ontario

  • Christian Tallon
    Inscrit
    mercredi 8 août 2007 10h12
    Dégoûtant mais pas nouveau
    Cela fait malheureusement des mois que l'on connaît la torture à Guantanamo. On savait aussi que des "alliés" des américains se pressaient pour cirer les chaussures du maître américain - silence assourdissant concernant les polonais, affaires obligent. Mais il y aura quelques articles dans les journaux, et puis rien. Certainement pas de tribunal pénal international pour les Etats-Unis ! La Gestapo cherchait aussi du renseignement ! Les Etats-Unis commencent à prendre leur place dans une histoire mondiale de l'horreur quelque part entre Tamerlan, Néron et Hitler. Je ne comprends vraiment pas pourquoi ce pays fait rêver des millions d'hommes. Voila en tout cas un pays où je n'ai aucune chance de mettre les pieds !!!

  • Ernesto Sanchez Cortés
    Abonné
    mercredi 8 août 2007 11h51
    Les Goulags américains
    Les prisons de Guantanamo, c'est la traduction américaine des goulags soviétiques. Ce constat nous demande à nous, occidentaux, par rapport aux USA "le courage de la rupture" qu'évoquait Jean-François Mattéi en se réferant à l'attitude de Soljenitsyne face aux soviétiques :
    "Lorsque Soljenitsyne prit la parole à Harvard, le 8 juin 1978, ce fut pour dénoncer l'affaiblissement du courage dans le monde occidental. Il n'hésitait pas à dire aux étudiants de la prestigieuse université dont la devise est Veritas : « Ce déclin du courage est particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante, d'où l'impression que le courage a déserté la société tout entière ». (A. Soljénitsyne, Le déclin du courage, Paris, Le Seuil, 1978.)"

  • Christian Tallon
    Inscrit
    mercredi 8 août 2007 14h17
    Où s'enfoncent les Etats Unis ?
    Ma précédente réaction dans laquelle je faisais remarquer que la gestapo elle aussi cherchait des renseignements n'ayant pas été visiblement retenue par le modérateur, je rebondis sur l'excellente intervention de Serge Charbonneau.
    Oui, c'est terrible et pourtant demain tout sera oublié. Maintenant, comme je connais un peu l'histoire des Etats-Unis, je me demande comment la Nation qui symbolise la déclaration des droits, la liberté en est arrivée à de telles monstruosités et qui est tirée de l'Angleterre, la Nation de l'Habeas Corpus, peut en arriver à de telles monstruosités.

    Je dois dire que j'ai passé quelques heures à essayer d'avoir une réponse un peu étayée.

    J'ai trouvé un livre très intéressant de Günther Anders, traduit de l'allemand que je ne connaissais pas du tout "Nous, fils d'Eichmann". On est un peu secoué par ce livre parce qu'il montre de façon implacable que l'organisation des sociétés industrielles tend naturellement à créer du monstrueux. Il décrit notre monde qui s'organise autour de machines qui ont pour but l'efficacité maximale et qui ont besoins de servants (le journaliste utilise peut-être un logiciel qui lui dit combien de texte il doit écrire par exemple et en combien de temps). Chacun devient un rouage d'une machine et s'il évite le burn out, ne survit qu'en ne percevant plus la monstruosité de ce qu'il fait (la démonstration est plus intelligente mais je ne peux pas écrire le livre).

    L'auteur en arrive à deux conclusions : pour lui,

    1 : Auschwitz n'a été qu'un début, qui est venu trop tôt. Le totalitarisme politique nazi ne pouvait pas s'appuyer à cette époque sur le totalitarisme technicho-machinique qui existe de nos jours.

    2 : Nous sommes tous les rouages d'une méga-totalitarisme à venir. "ceux d'hier ont été les précurseurs de notre univers monstrueux d'aujourd'hui" p 93. Avec la machinisation du monde augmente notre "co-machinisation".

    Les employés (vous, moi, nous, le voisin ...)
    1 - Sont le rouage d'une machine (l'ordinateur par exemple)
    2 : Prennent l'existence de la machine comme sa justification
    3 : Sont "détenus" par la parcellisation des tâches
    4 : Ne peuvent plus se représenter ce pour quoi ils travaillent (ex bombe atomique), usines d'armements etc ..

    Pour l'auteur, l'empire de la machine s'étend au monde entier et l'homme est son serviteur. La machines est "notre malédiction". Les machines ne sont plus dans le Monde, mais le Monde est dans la machine. Le monde devient machine avec une puissance naturelle d'expansion.

    Ceux qui ne sont pas formatables en rouages dociles sont expulsés, détruits ou s'auto-détruisent (prison, drogue, alcool, sans logis, peuples "archaiques", peuples religieux non machiniques).

    L'effoi, le respect, la pitié, la compassion, le sentiment de responsabilité n'étant pas machiniques, l'être humain les perd et devient un robot consommateur de produits fournis par les machines.

    Selon l'auteur, il y a un stade où l'homme n'est plus en mesure de s'appercevoir de la monstruosité de ce qu'il fait (viol, torture, mettre un bébé dans une poubelle) car il est formaté par la machine qu'il sert.

    " le monde, se soustrayant aussi bien à notre représentation qu'à notre perception devient de jour en jour plus obscur ; si obscur que nous serions en droit d'appeler notre siècle un "dark age".

    Tout ceci n'est pas très réjouissant mais il semble que nous soyons la dernière génération capable d'arrêter la robotisation de l'homme et donc sa disparition en tant qu'humain. La prophétie de Malraux est donc plus que jamais actuelle : le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas.

    D'autres références comme Bernanos (la France contre les robots), Heidegger, Aron avaient bien sonné l'alarme après la guerre mais la machine a eu raison d'eux. Ils sont déjà écrasés. Personne ne les lit plus. La seule différence entre un robot et un humain est qu'un humain a une âme. Mais on peut aussi vivre sans et enlever des mots superflus du dictionnaire.

    La responsabilité des journalistes est écrasante. Il n'y a qu'eux qui puissent encore voir et éclairer le lecteur. En France, ils sont déjà devenus des rouages. Il n'y a plus rien à attendre d'eux. Il reste une lueur d'espoir du côté du Québec. Résonne alors de façon différente le "Vive le Québec libre" du Général de Gaulle "que reste vivant le Québec", peu importe sous quelle forme à condition qu'il prenne en dépôt l'humanité qu'il s'oppose à la dégradation cynique de l'homme.

    Ce n'est pas gagné mais ce n'est pas perdu ! Mais le temps presse ! Que fera la génération qui tue des gens 3 heures par jour à 8 ans quand elle aura 25 - 30 ans ? Quels ordres donnera-t-elle quand elle aura la bombe atomique ?

    Günther Anders
    Nous fils d'Eichmann
    Bibliothèque Rivages
    ISBN : 2 - 7436-0529-4

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