Pour une offensive diplomatique plutôt que militaire
Photo : Agence Reuters
«Au premier trimestre 2008», une grosse partie des troupes «pourraient être retirées d'Irak», selon le groupe d'étude, qui appelle à un changement de stratégie des États-Unis.
Pas de retrait précipité mais un coup d'accélérateur en matière de formation de l'armée irakienne et une diminution substantielle du nombre de G.I. d'ici le printemps 2008, le tout assorti de négociations avec «tous les voisins» de l'Irak, y compris l'Iran et la Syrie, et d'une relance du processus de paix israélo-arabe.
Telles sont les grandes lignes du rapport qu'a remis hier le Groupe d'étude sur l'Irak présidé par le républicain James Baker et le démocrate Lee Hamilton.En insistant sur le caractère bipartisan de leur travail, les membres du Groupe d'étude sur l'Irak ont ainsi proposé un changement de cap afin non pas de remporter la victoire en Irak mais d'accroître les chances de succès d'une intervention qui s'enlise et qui divise la société américaine. «Il n'existe pas de formule magique pour résoudre les problèmes en Irak», a dit en conférence de presse le coprésident républicain du groupe, James Baker. «La politique des États-Unis ne devra pas se limiter à la situation militaire, ni même à la situation de l'Irak uniquement», a ajouté l'ancien secrétaire à la Défense dans le cabinet du président George Bush père.
«Nous ne recommandons pas de garder le cap», a affirmé M. Baker avant de répondre aux questions des journalistes. Les membres du groupe estiment d'ailleurs que si la situation continue de se détériorer, on risque un «glissement vers le chaos [qui] pourrait entraîner la chute du gouvernement irakien et provoquer une catastrophe humanitaire». «La situation en Irak est grave et se détériore», peut-on lire au tout début du résumé du rapport. «Nous ne savons pas si la situation peut être redressée, mais nous devons essayer», a même reconnu M. Hamilton hier.
Offensive diplomatique
«Les États-Unis devraient immédiatement [avant la fin de l'année] lancer une nouvelle offensive diplomatique visant à bâtir un consensus international sur la stabilité en Irak. Cet effort devrait s'étendre à tous les pays qui ont intérêt à éviter le chaos en Irak, y compris à ses voisins», lit-on dans le rapport. «L'Iran devrait arrêter le flux d'armes et d'instructeurs vers l'Irak, respecter la souveraineté et l'intégrité territoriales de l'Irak et user de son influence sur les groupes chiites pour encourager une réconciliation nationale», poursuit le document. «C'est l'Iran qui exerce le plus d'influence en Irak», a constaté le Groupe d'étude sur l'Irak.
«Les États-Unis ne pourront pas atteindre leurs objectifs dans la région à moins de se mobiliser directement dans [la résolution] du conflit israélo-arabe et de l'instabilité dans la région [du Proche-Orient]», souligne par ailleurs le rapport, qui propose entre autres la restitution des hauteurs du Golan par Israël à la Syrie. «Des négociations doivent s'engager en vue d'un accord de paix final, sur la base de propositions du président Bush pour une solution par deux États [palestinien et israélien] en vue de répondre aux questions clés sur les frontières, les implantations, Jérusalem, le droit de retour et la fin du conflit», stipule le document, qui compte un total de 79 recommandations.
Le rapport Baker préconise également la formation d'un groupe international de soutien à l'Irak, qui pourrait comprendre tous les voisins de l'Irak, dont l'Iran et la Syrie, de même que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, l'Union européenne, le secrétaire général de l'ONU et les pays du golfe Persique.
On préconise même le dialogue avec les dirigeants chiites radicaux irakiens. «Les États-Unis doivent trouver un moyen de parler avec l'ayatollah Ali Sistani [la plus haute autorité chiite d'Irak], Moqtada Sadr et les chefs des milices et des insurgés», indique le rapport.
Retrait militaire
Par ailleurs, selon le document, «la mission principale des forces armées américaines devrait évoluer vers un soutien apporté à l'armée irakienne, qui devrait prendre en charge les opérations de combat». Et «au premier trimestre 2008», une grosse partie des troupes «pourraient être retirées d'Irak», indiquent prudemment les dix membres de la commission, cinq républicains et cinq démocrates. Un tel désengagement permettrait de déplacer des forces en Afghanistan, où on recommande aux États-Unis d'accroître leur «soutien politique, économique et militaire».
Pour permettre ce retrait, «les États-Unis doivent augmenter de façon significative le nombre de leurs soldats, y compris de combattants, qui seront intégrés ["imbedded"] au sein des unités de l'armée irakienne ou qui lui apporteront un soutien. À mesure que ces activités se dérouleront, les forces combattantes pourront commencer à quitter l'Irak». Pour aider les dirigeants irakiens à reprendre le contrôle du pays, «nous recommandons [...] de multiplier par cinq les effectifs de l'armée américaine chargés de la formation des troupes irakiennes pour les faire passer, disons, de 4000 à 20 000», a dit James Baker.
On sert par la même occasion un avertissement très clair au gouvernement irakien: «Les États-Unis doivent faire savoir clairement au gouvernement irakien qu'ils peuvent mener à bien leurs plans, y compris ceux visant un redéploiement des troupes, même si le gouvernement irakien ne réalise pas les changements proposés.»
Réactions multiples
Réagissant à la publication du rapport, le porte-parole du président Bush, Tony Snow, a refusé d'y voir un désaveu de la politique de son patron. Il a insisté sur les points d'accord: «Nous reconnaissons que la situation s'est dégradée, a dit M. Snow. Nous reconnaissons aussi que les Irakiens doivent prendre plus de responsabilités.» La Maison-Blanche a en outre dit qu'elle excluait toute négociation directe avec l'Iran en ce qui concerne l'Irak si Téhéran ne suspend pas ses activités nucléaires.
Le Congrès américain, dominé par les démocrates à partir de janvier prochain, entend cependant s'appuyer sur le rapport Baker pour exiger des républicains de véritables changements dans la politique menée en Irak. «Nous allons surveiller de très près» la mise en oeuvre des recommandations du Groupe d'étude sur l'Irak, a prévenu le prochain chef de la majorité du Sénat, Harry Reid, ajoutant que celui-ci témoignait d'«un rejet de la politique de l'administration Bush».
Le gouvernement irakien s'est quant à lui félicité des recommandations formulées dans le rapport Baker-Hamilton. «Ce rapport va dans le sens de l'opinion du gouvernement irakien, à savoir que la sécurité doit être assumée par les Irakiens et que l'Irak doit diriger les opérations», a dit le vice-premier ministre irakien Barham Salih. En revanche, un porte-parole du principal bloc sunnite représenté au Parlement, le Front irakien de la concorde, s'est déclaré déçu que le rapport ne dicte aucun calendrier de retrait des troupes américaines. «Nous ne voulons pas d'un retrait immédiat qui provoquerait le chaos, mais nous voulons un calendrier de retrait», a affirmé le porte-parole de la formation, Salim al-Djibouri.
Israël a plutôt mal accueilli ce document. Un haut responsable israélien a jugé que ce «rapport est préoccupant pour Israël, particulièrement du fait qu'il mentionne pour la première fois la question d'un "droit de retour" des réfugiés palestiniens de 1948». Les Palestiniens ont quant à eux exprimé leur satisfaction. «Un règlement du problème palestinien ouvrira la voie au règlement de tous les problèmes au Proche-Orient», a soutenu Nabil Abou Roudeina, porte-parole du président palestinien Mahmoud Abbas. «Toute solution doit commencer en Palestine.»
Pour le politologue Sami Aoun, ce rapport confirme le «constat d'échec» de la stratégie adoptée jusqu'ici sous la houlette de la frange la plus conservatrice du Parti républicain, mais en proposant un «plan de sortie pour l'administration Bush». Ce plan est d'autant plus nécessaire qu'on tente selon lui de neutraliser l'enjeu électoral explosif que risque de représenter l'Irak en novembre 2008. On souhaite aussi, notamment, faire en sorte que «la présence américaine ne soit pas un facteur aggravant, en plus d'inciter les Irakiens à assurer l'ordre dans leur propre pays».
Charles-Philippe David, titulaire de la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques de l'Université du Québec à Montréal et directeur de l'Observatoire sur les États-Unis, s'est pour sa part dit «surpris» que la commission aborde de front l'«enjeu humanitaire», une «dimension oubliée du conflit». Pour lui, cela met la «communauté internationale devant une réalité qu'elle refuse de voir», soit que «l'Irak pourrait vivre une catastrophe humanitaire d'envergure». M. David estime par ailleurs que «si les recommandations ne fonctionnent pas, on voit mal comment on pourrait éviter une sortie tout à fait pathétique et unilatérale sans laisser derrière une situation stable».
***
Avec l'Agence France-Presse, Associated Press, la BBC et Reuters
Telles sont les grandes lignes du rapport qu'a remis hier le Groupe d'étude sur l'Irak présidé par le républicain James Baker et le démocrate Lee Hamilton.En insistant sur le caractère bipartisan de leur travail, les membres du Groupe d'étude sur l'Irak ont ainsi proposé un changement de cap afin non pas de remporter la victoire en Irak mais d'accroître les chances de succès d'une intervention qui s'enlise et qui divise la société américaine. «Il n'existe pas de formule magique pour résoudre les problèmes en Irak», a dit en conférence de presse le coprésident républicain du groupe, James Baker. «La politique des États-Unis ne devra pas se limiter à la situation militaire, ni même à la situation de l'Irak uniquement», a ajouté l'ancien secrétaire à la Défense dans le cabinet du président George Bush père.
«Nous ne recommandons pas de garder le cap», a affirmé M. Baker avant de répondre aux questions des journalistes. Les membres du groupe estiment d'ailleurs que si la situation continue de se détériorer, on risque un «glissement vers le chaos [qui] pourrait entraîner la chute du gouvernement irakien et provoquer une catastrophe humanitaire». «La situation en Irak est grave et se détériore», peut-on lire au tout début du résumé du rapport. «Nous ne savons pas si la situation peut être redressée, mais nous devons essayer», a même reconnu M. Hamilton hier.
Offensive diplomatique
«Les États-Unis devraient immédiatement [avant la fin de l'année] lancer une nouvelle offensive diplomatique visant à bâtir un consensus international sur la stabilité en Irak. Cet effort devrait s'étendre à tous les pays qui ont intérêt à éviter le chaos en Irak, y compris à ses voisins», lit-on dans le rapport. «L'Iran devrait arrêter le flux d'armes et d'instructeurs vers l'Irak, respecter la souveraineté et l'intégrité territoriales de l'Irak et user de son influence sur les groupes chiites pour encourager une réconciliation nationale», poursuit le document. «C'est l'Iran qui exerce le plus d'influence en Irak», a constaté le Groupe d'étude sur l'Irak.
«Les États-Unis ne pourront pas atteindre leurs objectifs dans la région à moins de se mobiliser directement dans [la résolution] du conflit israélo-arabe et de l'instabilité dans la région [du Proche-Orient]», souligne par ailleurs le rapport, qui propose entre autres la restitution des hauteurs du Golan par Israël à la Syrie. «Des négociations doivent s'engager en vue d'un accord de paix final, sur la base de propositions du président Bush pour une solution par deux États [palestinien et israélien] en vue de répondre aux questions clés sur les frontières, les implantations, Jérusalem, le droit de retour et la fin du conflit», stipule le document, qui compte un total de 79 recommandations.
Le rapport Baker préconise également la formation d'un groupe international de soutien à l'Irak, qui pourrait comprendre tous les voisins de l'Irak, dont l'Iran et la Syrie, de même que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, l'Union européenne, le secrétaire général de l'ONU et les pays du golfe Persique.
On préconise même le dialogue avec les dirigeants chiites radicaux irakiens. «Les États-Unis doivent trouver un moyen de parler avec l'ayatollah Ali Sistani [la plus haute autorité chiite d'Irak], Moqtada Sadr et les chefs des milices et des insurgés», indique le rapport.
Retrait militaire
Par ailleurs, selon le document, «la mission principale des forces armées américaines devrait évoluer vers un soutien apporté à l'armée irakienne, qui devrait prendre en charge les opérations de combat». Et «au premier trimestre 2008», une grosse partie des troupes «pourraient être retirées d'Irak», indiquent prudemment les dix membres de la commission, cinq républicains et cinq démocrates. Un tel désengagement permettrait de déplacer des forces en Afghanistan, où on recommande aux États-Unis d'accroître leur «soutien politique, économique et militaire».
Pour permettre ce retrait, «les États-Unis doivent augmenter de façon significative le nombre de leurs soldats, y compris de combattants, qui seront intégrés ["imbedded"] au sein des unités de l'armée irakienne ou qui lui apporteront un soutien. À mesure que ces activités se dérouleront, les forces combattantes pourront commencer à quitter l'Irak». Pour aider les dirigeants irakiens à reprendre le contrôle du pays, «nous recommandons [...] de multiplier par cinq les effectifs de l'armée américaine chargés de la formation des troupes irakiennes pour les faire passer, disons, de 4000 à 20 000», a dit James Baker.
On sert par la même occasion un avertissement très clair au gouvernement irakien: «Les États-Unis doivent faire savoir clairement au gouvernement irakien qu'ils peuvent mener à bien leurs plans, y compris ceux visant un redéploiement des troupes, même si le gouvernement irakien ne réalise pas les changements proposés.»
Réactions multiples
Réagissant à la publication du rapport, le porte-parole du président Bush, Tony Snow, a refusé d'y voir un désaveu de la politique de son patron. Il a insisté sur les points d'accord: «Nous reconnaissons que la situation s'est dégradée, a dit M. Snow. Nous reconnaissons aussi que les Irakiens doivent prendre plus de responsabilités.» La Maison-Blanche a en outre dit qu'elle excluait toute négociation directe avec l'Iran en ce qui concerne l'Irak si Téhéran ne suspend pas ses activités nucléaires.
Le Congrès américain, dominé par les démocrates à partir de janvier prochain, entend cependant s'appuyer sur le rapport Baker pour exiger des républicains de véritables changements dans la politique menée en Irak. «Nous allons surveiller de très près» la mise en oeuvre des recommandations du Groupe d'étude sur l'Irak, a prévenu le prochain chef de la majorité du Sénat, Harry Reid, ajoutant que celui-ci témoignait d'«un rejet de la politique de l'administration Bush».
Le gouvernement irakien s'est quant à lui félicité des recommandations formulées dans le rapport Baker-Hamilton. «Ce rapport va dans le sens de l'opinion du gouvernement irakien, à savoir que la sécurité doit être assumée par les Irakiens et que l'Irak doit diriger les opérations», a dit le vice-premier ministre irakien Barham Salih. En revanche, un porte-parole du principal bloc sunnite représenté au Parlement, le Front irakien de la concorde, s'est déclaré déçu que le rapport ne dicte aucun calendrier de retrait des troupes américaines. «Nous ne voulons pas d'un retrait immédiat qui provoquerait le chaos, mais nous voulons un calendrier de retrait», a affirmé le porte-parole de la formation, Salim al-Djibouri.
Israël a plutôt mal accueilli ce document. Un haut responsable israélien a jugé que ce «rapport est préoccupant pour Israël, particulièrement du fait qu'il mentionne pour la première fois la question d'un "droit de retour" des réfugiés palestiniens de 1948». Les Palestiniens ont quant à eux exprimé leur satisfaction. «Un règlement du problème palestinien ouvrira la voie au règlement de tous les problèmes au Proche-Orient», a soutenu Nabil Abou Roudeina, porte-parole du président palestinien Mahmoud Abbas. «Toute solution doit commencer en Palestine.»
Pour le politologue Sami Aoun, ce rapport confirme le «constat d'échec» de la stratégie adoptée jusqu'ici sous la houlette de la frange la plus conservatrice du Parti républicain, mais en proposant un «plan de sortie pour l'administration Bush». Ce plan est d'autant plus nécessaire qu'on tente selon lui de neutraliser l'enjeu électoral explosif que risque de représenter l'Irak en novembre 2008. On souhaite aussi, notamment, faire en sorte que «la présence américaine ne soit pas un facteur aggravant, en plus d'inciter les Irakiens à assurer l'ordre dans leur propre pays».
Charles-Philippe David, titulaire de la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques de l'Université du Québec à Montréal et directeur de l'Observatoire sur les États-Unis, s'est pour sa part dit «surpris» que la commission aborde de front l'«enjeu humanitaire», une «dimension oubliée du conflit». Pour lui, cela met la «communauté internationale devant une réalité qu'elle refuse de voir», soit que «l'Irak pourrait vivre une catastrophe humanitaire d'envergure». M. David estime par ailleurs que «si les recommandations ne fonctionnent pas, on voit mal comment on pourrait éviter une sortie tout à fait pathétique et unilatérale sans laisser derrière une situation stable».
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Avec l'Agence France-Presse, Associated Press, la BBC et Reuters
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