Les élections de mi-mandat aux États-Unis - Une défaite pour Bush plutôt qu'une victoire pour les démocrates
Chaire d'études politiques et économiques américaines de l'Université de Montréal
4 novembre 2006
États-Unis
Les Américains se rendront aux urnes mardi pour élire les membres de la Chambre des représentants et renouveler le tiers du Sénat. L'issue de ce scrutin est prévisible. Les démocrates devraient enregistrer des gains significatifs aux deux Chambres. Le président Bush devra donc composer avec un Congrès où ses adversaires seront assurément plus nombreux et possiblement majoritaires.
À moins d'un revirement inattendu, ces élections constitueront donc une dure défaite pour le Parti républicain. Leurs adversaires démocrates auraient cependant tort de pavoiser. Le vote que les Américains s'apprêtent à émettre semble animé bien davantage par leur volonté de sanctionner l'administration Bush que par celle d'appuyer leurs idées. La route vers la Maison-Blanche est encore longue et incertaine pour le parti de Hillary Clinton.
Un résultat prévisible
Le système électoral américain prévoit le renouvellement, tous les deux ans, de la totalité de la Chambre des représentants et d'un tiers du Sénat, où les mandats sont de six ans. Les républicains sont actuellement majoritaires dans les deux Chambres avec respectivement 230 représentants (sur 435) et 55 sénateurs (sur 100).
La composition du Congrès change assez peu d'un scrutin à l'autre car les candidats sortants jouissent d'une longueur d'avance et le découpage électoral a transformé plusieurs districts à la Chambre des représentants en véritables forteresses. Cela étant, les élections de mi-mandat offrent l'occasion aux électeurs de manifester leur mécontentement envers l'administration présidentielle. Les Américains ont généralement emprunté cette voie par le passé. Le parti du président a souvent encaissé des pertes à l'occasion de ces élections, mais les changements de majorité ont été très rares.
Les élections de 1994 constituent un exemple extrême d'une telle réaction de l'électorat. Bill Clinton, qui croyait ses assises solides au Congrès, a proposé un train de mesures qui a mobilisé l'électorat conservateur et provoqué l'élection de la première majorité républicaine à la Chambre depuis 1954. Même si les électeurs devraient exprimer leur insatisfaction de façon appuyée le 7 novembre prochain, un revirement comme celui de 1994 paraît peu probable car ces élections avaient marqué la disparition d'une espèce à l'agonie: le démocrate conservateur du Sud.
Les modèles de prédiction concluent que les démocrates feront des gains dans les deux Chambres. Certains croient qu'ils seront suffisants pour renverser la majorité républicaine à la Chambre des représentants. Par contre, comme il n'y a que 33 sièges sénatoriaux en jeu, il est plus hasardeux de prédire si les républicains perdront ou non le contrôle du Sénat.
Quoi qu'il en soit, le prochain Congrès des États-Unis sera le moins favorable auquel George W. Bush aura eu à faire face durant sa présidence.
Les causes du recul de Bush
Les résultats attendus des élections de mi-mandat s'expliquent par l'insatisfaction envers l'administration Bush. Le taux d'approbation de la performance du président américain s'est affaissé sous la barre des 40 % depuis plusieurs mois et plus des deux tiers des Américains estiment que leur pays va dans la mauvaise direction. Pourquoi en est-il ainsi?
Quatre facteurs expliquent le désenchantement des Américains. La défense des valeurs traditionnelles sert moins les républicains pendant les élections actuelles. Certains reprochent au président d'être allé trop loin dans l'expression de son conservatisme moral en s'impliquant directement dans l'affaire Terri Schiavo et en s'opposant à la recherche sur les cellules souches.
La réforme ratée du système de sécurité sociale, l'explosion des déficits budgétaires et l'accroissement des inégalités sociales reflètent pour plusieurs l'échec du conservatisme économique de l'administration Bush. Même si l'économie manifeste encore certains signes de vigueur, l'insécurité liée à la mondialisation et aux délocalisations d'emplois reste le lot de nombreux Américains.
Les carences dans la gestion de certaines crises, notamment après le passage de l'ouragan Katrina, et les scandales qui ont touché le Parti républicain, dont la récente affaire Foley, ont aussi largement contribué à alimenter la grogne des électeurs.
L'enlisement des troupes américaines en Irak reste toutefois la principale source d'insatisfaction des électeurs envers leur président. Le scénario s'est souvent répété aux États-Unis. Le soutien à une intervention militaire reste significatif tant que les Américains sont convaincus de son bien-fondé et que les pertes que celle-ci entraîne ne paraissent pas prohibitives. Ces conditions étaient encore réunies lors de l'élection présidentielle de 2004. À cette occasion, les électeurs ont majoritairement souscrit à la thèse de George W. Bush selon laquelle l'intervention en Irak était un passage obligé dans la lutte contre le terrorisme.
Depuis, le doute s'est installé. Les raisons invoquées pour justifier l'entrée en guerre des États-Unis sont contestées. Les pertes en vies humaines qu'elle a entraînées se sont alourdies. Et plusieurs pensent maintenant que la guerre en Irak n'a pas permis d'assurer une plus grande sécurité aux Américains.
Une victoire sans lendemain pour les démocrates?
Les résultats du 7 novembre tiendront davantage à un désaveu des politiques du président Bush qu'à un soutien au Parti démocrate. En fait, il est frappant de constater que le parti qui aspire à reconquérir le Congrès et à occuper la Maison-Blanche en 2008 semble avoir été incapable, lors des élections en cours, de présenter aux Américains un programme clair et convaincant, tant sur les questions intérieures que sur les grands enjeux internationaux.
La victoire est donc loin d'être acquise pour les démocrates en 2008. L'élan que leur procureront les élections de mi-mandat sera insuffisant si leur manque d'imagination politique et de cohérence persiste au cours des deux prochaines années. De plus, si la majorité au Congrès change de main, les démocrates devront trouver un terrain d'entente avec le président en place sous peine d'être accusés de paralyser le gouvernement. Les compromis à faire pourraient s'avérer difficiles, sinon politiquement coûteux.
Les élections du 7 novembre vont vraisemblablement affaiblir le pouvoir de George W. Bush et réduire la marge de manoeuvre de ceux qui aspirent à lui succéder. La lutte menant à sa succession s'annonce donc très serrée, et son issue, incertaine.
***
Pierre Martin
Professeur de science politique et directeur
Richard Nadeau
Professeur de science politique et directeur de recherche (opinion publique et processus démocratique)
Chaire d'études politiques et économiques américaines de l'Université de Montréal
À moins d'un revirement inattendu, ces élections constitueront donc une dure défaite pour le Parti républicain. Leurs adversaires démocrates auraient cependant tort de pavoiser. Le vote que les Américains s'apprêtent à émettre semble animé bien davantage par leur volonté de sanctionner l'administration Bush que par celle d'appuyer leurs idées. La route vers la Maison-Blanche est encore longue et incertaine pour le parti de Hillary Clinton.
Un résultat prévisible
Le système électoral américain prévoit le renouvellement, tous les deux ans, de la totalité de la Chambre des représentants et d'un tiers du Sénat, où les mandats sont de six ans. Les républicains sont actuellement majoritaires dans les deux Chambres avec respectivement 230 représentants (sur 435) et 55 sénateurs (sur 100).
La composition du Congrès change assez peu d'un scrutin à l'autre car les candidats sortants jouissent d'une longueur d'avance et le découpage électoral a transformé plusieurs districts à la Chambre des représentants en véritables forteresses. Cela étant, les élections de mi-mandat offrent l'occasion aux électeurs de manifester leur mécontentement envers l'administration présidentielle. Les Américains ont généralement emprunté cette voie par le passé. Le parti du président a souvent encaissé des pertes à l'occasion de ces élections, mais les changements de majorité ont été très rares.
Les élections de 1994 constituent un exemple extrême d'une telle réaction de l'électorat. Bill Clinton, qui croyait ses assises solides au Congrès, a proposé un train de mesures qui a mobilisé l'électorat conservateur et provoqué l'élection de la première majorité républicaine à la Chambre depuis 1954. Même si les électeurs devraient exprimer leur insatisfaction de façon appuyée le 7 novembre prochain, un revirement comme celui de 1994 paraît peu probable car ces élections avaient marqué la disparition d'une espèce à l'agonie: le démocrate conservateur du Sud.
Les modèles de prédiction concluent que les démocrates feront des gains dans les deux Chambres. Certains croient qu'ils seront suffisants pour renverser la majorité républicaine à la Chambre des représentants. Par contre, comme il n'y a que 33 sièges sénatoriaux en jeu, il est plus hasardeux de prédire si les républicains perdront ou non le contrôle du Sénat.
Quoi qu'il en soit, le prochain Congrès des États-Unis sera le moins favorable auquel George W. Bush aura eu à faire face durant sa présidence.
Les causes du recul de Bush
Les résultats attendus des élections de mi-mandat s'expliquent par l'insatisfaction envers l'administration Bush. Le taux d'approbation de la performance du président américain s'est affaissé sous la barre des 40 % depuis plusieurs mois et plus des deux tiers des Américains estiment que leur pays va dans la mauvaise direction. Pourquoi en est-il ainsi?
Quatre facteurs expliquent le désenchantement des Américains. La défense des valeurs traditionnelles sert moins les républicains pendant les élections actuelles. Certains reprochent au président d'être allé trop loin dans l'expression de son conservatisme moral en s'impliquant directement dans l'affaire Terri Schiavo et en s'opposant à la recherche sur les cellules souches.
La réforme ratée du système de sécurité sociale, l'explosion des déficits budgétaires et l'accroissement des inégalités sociales reflètent pour plusieurs l'échec du conservatisme économique de l'administration Bush. Même si l'économie manifeste encore certains signes de vigueur, l'insécurité liée à la mondialisation et aux délocalisations d'emplois reste le lot de nombreux Américains.
Les carences dans la gestion de certaines crises, notamment après le passage de l'ouragan Katrina, et les scandales qui ont touché le Parti républicain, dont la récente affaire Foley, ont aussi largement contribué à alimenter la grogne des électeurs.
L'enlisement des troupes américaines en Irak reste toutefois la principale source d'insatisfaction des électeurs envers leur président. Le scénario s'est souvent répété aux États-Unis. Le soutien à une intervention militaire reste significatif tant que les Américains sont convaincus de son bien-fondé et que les pertes que celle-ci entraîne ne paraissent pas prohibitives. Ces conditions étaient encore réunies lors de l'élection présidentielle de 2004. À cette occasion, les électeurs ont majoritairement souscrit à la thèse de George W. Bush selon laquelle l'intervention en Irak était un passage obligé dans la lutte contre le terrorisme.
Depuis, le doute s'est installé. Les raisons invoquées pour justifier l'entrée en guerre des États-Unis sont contestées. Les pertes en vies humaines qu'elle a entraînées se sont alourdies. Et plusieurs pensent maintenant que la guerre en Irak n'a pas permis d'assurer une plus grande sécurité aux Américains.
Une victoire sans lendemain pour les démocrates?
Les résultats du 7 novembre tiendront davantage à un désaveu des politiques du président Bush qu'à un soutien au Parti démocrate. En fait, il est frappant de constater que le parti qui aspire à reconquérir le Congrès et à occuper la Maison-Blanche en 2008 semble avoir été incapable, lors des élections en cours, de présenter aux Américains un programme clair et convaincant, tant sur les questions intérieures que sur les grands enjeux internationaux.
La victoire est donc loin d'être acquise pour les démocrates en 2008. L'élan que leur procureront les élections de mi-mandat sera insuffisant si leur manque d'imagination politique et de cohérence persiste au cours des deux prochaines années. De plus, si la majorité au Congrès change de main, les démocrates devront trouver un terrain d'entente avec le président en place sous peine d'être accusés de paralyser le gouvernement. Les compromis à faire pourraient s'avérer difficiles, sinon politiquement coûteux.
Les élections du 7 novembre vont vraisemblablement affaiblir le pouvoir de George W. Bush et réduire la marge de manoeuvre de ceux qui aspirent à lui succéder. La lutte menant à sa succession s'annonce donc très serrée, et son issue, incertaine.
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Pierre Martin
Professeur de science politique et directeur
Richard Nadeau
Professeur de science politique et directeur de recherche (opinion publique et processus démocratique)
Chaire d'études politiques et économiques américaines de l'Université de Montréal
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