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Regards sur une Amérique qui fascine - «My Own Private Texas»

Jean Lévesque - Historien de la Russie et des pays de l'Est au département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal, Cinquième texte d'une série de huit  7 août 2006  États-Unis
L'image des États-Unis, que l'ensemble du monde appelle l'Amérique, a été fortement mise à mal depuis les célèbres attentats d'il y aura bientôt cinq ans. Mais parce qu'un pays ne se réduit pas à son gouvernement, des intellectuels ont eu envie de témoigner de leur vision de cette Amérique réelle, rêvée, mythique. Le Devoir offrira tous les lundis de l'été de larges extraits de ces regards croisés.

C'est un peu par accident que ma route m'a conduit au Texas. À vrai dire, ce sont plus les aléas du marché de l'emploi universitaire qui m'y ont amené qu'un véritable accident de parcours.

Quand j'ai terminé ma thèse, le nombre de postes dans ma discipline étant relativement limité cette année-là — comme ce fut le cas presque chaque année par la suite —, il fallut bien me résigner à prendre tout ce qui pouvait passer, ou attendre de tenter ma chance l'année suivante, ou encore demeurer dans la précarité.

Le marché américain étant relativement ouvert, je n'avais pas moins de chances que les autres candidats, mais c'est néanmoins à ma grande surprise que je reçus une invitation à me rendre à une entrevue finale «sur le campus» à la fin du mois de janvier, suivie d'une offre d'emploi environ une semaine plus tard.

Tout au présent

Mon Texas à moi, c'est l'ouest de l'État, un peu à mi-chemin entre le Nouveau-Mexique et Dallas (le centre). Une plaine sans fin et, à première vue, sans grand intérêt, qu'on désigne localement comme les plaines du sud, pour en souligner l'appartenance à la grande plaine de l'Ouest américain qui s'étend aussi loin vers le sud.

Lubbock, ma ville d'attache avec plus de

200 000 habitants, est située en plein centre du Texas occidental, et peut se targuer du titre de capitale du coton dans l'ouest des États-Unis. Elle ne recèle pas d'autres trésors, à part peut-être les musiciens comme Buddy Holly, la soliste des Dixie Chicks, les Flatlanders et le chanteur country Waylon Jennings, qui vient de la région environnante.

Il n'y a pas de passé visible au Texas, à part les quelques ruines de la guerre d'indépendance contre le Mexique et les antiquaires qui vendent des enseignes de Coca-Cola et des 33 tours. Tout est présent. Au début du XXe siècle, Lubbock ne comptait qu'une poignée d'habitants, tous sûrement très heureux de pouvoir vivre sans la peur constante des incursions des Comanches, à peine chassés de la région pour disparaître de la vie quotidienne à jamais. Il n'y a rien qui rappelle leur ancienne présence, ils ont été comme emportés par une tempête de poussière.

Avec un peu d'effort, on peut encore discerner le centre typique d'une ville du Far-West; il évoque la vie d'une ville de frontière. Cependant, plusieurs des bâtiments qui animaient la ville ont été détruits par un ouragan au début des années 1970 et ont été reconstruits dans la périphérie de la ville, dont l'étalement n'a rien pour recréer une vie sociale un tant soit peu intense.

Aride, infini, écrasant

La poussière là-bas est comme la neige ici, à cette différence près que la neige fond en eau alors que la poussière reste poussière. Le nouvel arrivant comme moi, venant de régions plus humides, peut y développer la peur de mourir de soif un jour et prend conscience de la fragilité de son existence. Le pire, c'est que chez certains, cette peur peut se transformer en désir irrésistible de partir. J'ai connu des gens chez qui ça a duré plus de 20 ans.

Le paysage n'aide pas non plus. On a beaucoup de mal à se représenter la plaine infinie, à perte de vue, et le ciel bleu qui vous écrase par son omnipotence. «La terre est si plate qu'on peut regarder son chien s'enfuir trois jours durant», disent les gens du coin. Un sens de l'humour assez surprenant, dénotant une capacité d'autodérision assez rare en Amérique.

La faune y est pauvre: des chiens de prairie, des jack rabbits qui servent de cibles mouvantes aux apprentis tireurs du dimanche, et l'ombre des bisons qui venaient jadis brouter l'ombre d'une herbe, la buffalo grass, aujourd'hui disparue.

Et puis il y a le vent qui souffle, surtout durant la saison d'hiver, pour donner des tempêtes de poussière à faire peur. Mais c'est bien peu à côté du soleil, qui vous martèle 325 jours en moyenne par année. En moyenne, cela fait un peu plus de deux jours de répit par mois.

J'ai eu peu de mal à croire ce que disaient les locaux au sujet de la claustrophobie des gens de la plaine. Arrivés dans la grande ville, ils sont pris de panique à la seule vue des gratte-ciel. La réaction inverse est tout aussi vraie. Pour les arrivants habitués à un climat tempéré, c'est totalement écrasant. Et le paysage fait en sorte que vous y êtes perdus, sans repères. Ce soleil brûle tout sur son passage, il rend l'herbe jaune dès le mois de juillet et transforme quotidiennement votre voiture en four à pain, et ça, c'est si elle est de couleur claire...

La «Bible Belt»

Avant de partir pour Lubbock, je savais bien que je m'en allais en pleine «Bible Belt» dont je n'avais d'ailleurs qu'une image assez floue, et une compréhension assez superficielle. En ces lieux, on n'arrive pas à compter les églises baptistes, méthodistes, évangélistes, et le nombre de voitures à ces mêmes églises le dimanche matin.

Malgré tout le mal qu'on pourrait dire du conservatisme religieux américain en général, et de ce mouvement dans le sud en particulier, force est de constater que la religion y est plus qu'une simple religion; elle joue un rôle important dans l'organisation de la vie sociale, et ce, même dans une ville de quelques centaines de milliers d'habitants. En principe, il y a d'autres institutions pour tisser le lien social, mais dans cette région — comme dans plusieurs autres j'en suis convaincu —, les églises tiennent lieu de club social, organisent des concerts même assez profanes dans leur contenu, s'occupent de camps de vacances, de garderies, d'oeuvres de charité, et j'en passe. Sans elles, l'isolement ferait sans doute plus de ravages encore.

Et c'est sans doute à cause de cet isolement des premiers colons que la religion a pris une place si importante. La concurrence entre les églises est difficilement perceptible, à part à la télé où les prédicateurs ne ménagent pas leurs efforts pour attirer l'attention des quelques brebis restantes. La vraie concurrence est entre la messe du dimanche matin et celle du dimanche après-midi: le football universitaire, qui attire toute la ville en un temple unique. Ne pas y participer est un peu se condamner à subir l'ostracisme de son milieu. Refuser des billets qu'on vous offre pour un match de football est un peu comme refuser de boire après avoir porté un toast en Russie: un faux-pas culturel.

Là où le bât blesse, c'est dans la fusion assez perverse de la religion d'obédience conservatrice et du patriotisme bête et méchant. De toutes les analyses faites de la réaction conservatrice actuelle, les seules vraiment convaincantes me semblent celles qui font de la vague républicaine un phénomène culturel plus que politique. En fait, en associant les démocrates à une élite étrangère et sourde aux «vrais» intérêts du peuple américain, les républicains ont réussi l'exploit d'ancrer leur discours aux institutions sociales de l'Amérique moyenne. Oublions la politique d'intérêt, oublions les désastres de la politique de Bush. Je parierais sans crainte que la culture conservatrice ne s'érodera que très lentement, parce qu'elle s'est tissée à même les préjugés et la réalité de cette Amérique profonde.

Malgré les différences culturelles assez importantes, les gens du Texas que je connais prennent le temps de vous écouter, même si ce que vous leur dites peut être aux antipodes de leur propre opinion. Vous écoutent-ils pour mieux vous maudire après? J'en serais étonné. J'ai toujours eu l'impression qu'ils considéraient toute opinion hétérodoxe comme le signe d'une absence: il vous a sûrement manqué quelque chose dans votre enfance, ou vous n'avez pas encore rencontré le prédicateur qui vous mettra sur le droit chemin. Car le relativisme est assez étranger à ces gens-là: il n'y a qu'une vérité, comme il n'y avait qu'une façon de survivre chez les pionniers. L'histoire, de prime abord assez absente, finit toujours par se pointer dès qu'on s'y penche sérieusement.

Un mythe

Les Texans ont certainement un charme un peu exotique. Après tout, ils ont une des identités les plus fortes qu'on puisse retrouver aux États-Unis, après les New-Yorkais et les Californiens. Mais il me semble que le Texas est d'une certaine façon un mythe. Un mythe de sa propre puissance, de sa propre démesure et de son arrogance. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard si le récit de leur propre indépendance est tout entier marqué d'insolence: des colons blancs des États du sud s'installent en territoire mexicain pour ensuite faire un pied de nez à leur gouvernement et lui arracher leur liberté manu militari.

La manne pétrolière est déjà l'ombre de ce qu'elle a été. Dans cet État, les gens aiment toujours consommer «gros» et étaler leur richesse, même si une récession pourrait les faire tomber de leur piédestal «consumériste». La pauvreté, rurale surtout, y est assez abjecte et de plus en plus visible à quiconque se donne la peine de regarder.

Mais qui dit mythe dit récit et lectures possibles à l'infini. J'ai déjà pu lire sur un autocollant de pare-choc au Nouveau-Mexique: «Si Dieu avait voulu que les Texans fassent du ski, il leur aurait donné des montagnes!»

Mon Texas à moi est un peu différent. C'est plutôt un monde de gens affables, gentils et bornés qui m'ont accueilli sans vraiment croire que j'allais y rester. Pourtant, avoir vécu un an au Texas est presque comme y avoir vécu toute une vie. Tout y est démesure, comme la plaine infinie et le ciel majestueux. Mais un jour viendra où le coton cessera de pousser parce qu'il n'y aura plus d'eau à pomper. Ce jour-là, les bisons pourront revenir et l'histoire véritablement commencer.
 
 
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