À la recherche d'un partenaire afghan
La nouvelle stratégie ne doit pas reposer que sur le volet militaire, mais faire en sorte que le pays puisse se gouverner de façon sécuritaire et sans corruption
Photo : Agence Reuters
Le commandant des troupes de l'OTAN en Afghanistan, le général McChrystal, sonne l'alarme: la stratégie doit changer, sinon la mission risque d'échouer. Et la transformation ne devra pas uniquement être militaire. Au coeur du problème: l'absence d'un gouvernement afghan fiable.
Le 15 juin dernier, le président Obama nommait le général Stanley McChrystal à la tête des 68 000 soldats de la coalition en Afghanistan. Sa tâche: accoucher d'une nouvelle stratégie dans ce pays en guerre afin d'éviter de perdre le contrôle d'un terrain de plus en plus envahi par les insurgés.
Le 30 août dernier, le général McChrystal a remis au président son rapport secret de 66 pages sur l'état de la situation. Depuis la fuite du document dans le Washington Post il y a deux semaines, le débat fait rage aux États-Unis et à la Maison-Blanche, puisque le général demande l'envoi de 10 000 à 40 000 soldats supplémentaires pour renverser la situation. « Sans les ressources adéquates, on se dirige vers un échec. Mais sans nouvelle stratégie, il ne sert à rien d'ajouter des ressources », explique Stanley McChrystal dans son rapport.
De fait, la nouvelle stratégie globale doit prendre forme avant une décision sur les renforts, a soutenu cette semaine le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates. « Si on a la mauvaise stratégie, on va mettre plus de soldats en danger, a-t-il dit lors d'une entrevue sur la chaîne ABC. Je pense qu'il faut réfléchir à une meilleure manière d'utiliser nos ressources. » Le général McChrystal est le premier à reconnaître que la nouvelle stratégie ne doit pas reposer uniquement sur le volet militaire.
Huit ans
Mercredi, la communauté internationale a franchi le cap des huit années de présence en Afghanistan. Depuis le jour un, les stratégies de contre-insurrection se sont raffinées, même si les erreurs sont encore nombreuses, comme le reconnaît M. McChrystal dans son rapport. Des améliorations sont nécessaires, mais les hauts gradés de l'OTAN savent dans quelle direction ils veulent aller pour apaiser la tension sur le terrain. La réussite est loin d'être acquise, mais la réflexion et les tactiques sont plus avancées et élaborées (elles ont notamment été mises à l'épreuve en Irak avec un certain succès).
Le problème militaire, s'il est le plus visible, est probablement le moins urgent et certainement le moins complexe. Tout le contraire des embûches politiques dans ce pays.
Cette semaine, Barack Obama a tenu cinq réunions sur l'Afghanistan avec ses conseillers. Au coeur des discussions: les problèmes graves du gouvernement afghan. Washington se demande comment faire pour que son partenaire soit en mesure de prendre efficacement le relais de l'OTAN et de l'ONU en Afghanistan.
La question, d'une acuité sans précédent, est la suivante: est-ce que la communauté internationale rame seule dans le bateau afghan étant donné les dérapages des autorités de Kaboul? De la réponse découlera la nouvelle stratégie. Sur les ondes de NBC cette semaine, l'ancien président Bill Clinton a résumé le problème ainsi: « Pour espérer réussir, il faut un partenaire afghan. »
Un horizon politique incertain
Or l'horizon politique, et au premier chef la gouvernance en Afghanistan, semble brouillé. Dans son rapport, Stanley McChrystal y revient souvent pour souligner à quel point la faiblesse et la corruption du gouvernement afghan sont des problèmes majeurs. En fait, parmi les priorités du général McChrystal, la gouvernance arrive en tête de liste, tout juste derrière la formation de l'armée et de la police afghanes (n° 1), mais devant les changements tactiques militaires
(n° 3) et l'ajout de soldats (n° 4).
Présentement, la situation politique en Afghanistan tire toute la mission vers le bas. « La faiblesse des institutions, les actions malveillantes des hommes d'influence, l'étendue de la corruption et les abus de pouvoir des fonctionnaires et cadres du régime, sans compter les erreurs de l'OTAN, donnent très peu de raisons aux Afghans de soutenir leur gouvernement », écrit le général.
Résultat: une « crise de confiance chez les Afghans » qui mine tout le travail de la communauté internationale, dit-il. Dans ce contexte, comment aider les Afghans à reprendre une vie normale s'ils ne font pas confiance à leurs institutions? Comment assurer le développement d'un village ou d'une région si le gouvernement afghan est absent? Et comment préparer un futur retrait des troupes étrangères si le gouvernement de Kaboul n'est pas assez solide pour éviter le chaos qui suivrait?
Les élections
À court terme, Washington et ses alliés devront d'abord régler le problème de la fraude, qui a entaché les élections afghanes du 20 août dernier. Louise Arbour, qui dirige l'International Crisis Group, un organisme basé à Bruxelles qui oeuvre dans la résolution des conflits, estime que la coalition ne peut se permettre d'accepter les résultats d'un scrutin aussi controversé.
« Il faut que la communauté internationale démontre son sérieux. Les Afghans sont allés voter en grand nombre malgré le danger, alors ils doivent avoir confiance en la légitimité de leur gouvernement », a-t-elle dit cette semaine lors d'une conférence à l'Université de Montréal. Louise Arbour affirme qu'il faudra peut-être imposer un gouvernement de « coopération » dans lequel l'adversaire d'Hamid Karzaï, Abdullah Abdullah, jouerait un rôle important.
Néanmoins, le plus gros problème des institutions afghanes est sans contredit la corruption endémique qui afflige le régime Karzaï. Cette corruption ne fait pas qu'irriter les Afghans, elle les insécurise.
C'est que le mal a étendu ses tentacules chez les policiers et les soldats afghans, ce qui empêche le développement d'une relation de confiance entre les citoyens et les forces de l'ordre. Dans son rapport, le général McChrystal affirme: « Certaines personnes d'influence ont des postes dans les forces de sécurité, spécialement dans la police, et utilisent leur pouvoir comme une plate-forme de corruption et de criminalité, notamment le trafic d'opium », écrit-il.
Les chiffres circulent désormais sans grand secret sur le terrain. Pour devenir chef de police dans un district, il faut corrompre un fonctionnaire à hauteur de 100 000 $US, révélait récemment le New York Times. Une véritable fortune dans un pays où le salaire moyen est de 60 $US par mois.
D'autres exemples? S'assurer qu'un camion de livraison traverse le pays en toute sécurité coûte 6000 $US. Le fonctionnaire va alors mettre quelques agents de police dans le coup. Acheter un juge pour régler une dispute? La mise de départ est de 25 000 $US. La corruption, dit-on, a atteint tous les paliers du gouvernement.
Or, qui peut payer ces sommes affolantes? Les trafiquants de drogue, les seigneurs de guerre, les hauts fonctionnaires déjà corrompus et... les talibans, qui contrôlent une partie du marché de l'opium. « Il n'y a pas de ligne de démarcation claire entre les insurgés, les criminels, les narcotrafiquants et les agents corrompus du gouvernement », écrit d'ailleurs le général McChrystal dans son document.
Par exemple, la US Drug Enforcement Administration soutient que le frère d'Hamid Karzaï, Ahmed Wali, dirige un réseau de trafiquants de drogue à Kandahar.
Un plan audacieux?
Selon certaines sources à Washington, Stanley McChrystal souhaite inclure un vaste programme anticorruption dans sa nouvelle stratégie, quitte à jouer d'audace et à protéger la population contre son propre gouvernement pendant un certain temps. L'OTAN, écrit-il, « ne peut plus se permettre d'ignorer ou d'accepter tacitement les abus de pouvoir, la corruption et la marginalisation des fonctionnaires honnêtes », soutient le militaire.
Selon lui, il sera toujours très difficile de gagner la confiance des Afghans — et donc d'espérer remporter la victoire sur les insurgés — si, chaque fois que l'OTAN chasse les talibans d'une région, le gouvernement local qui prend la relève n'est pas fiable et représente une menace à la stabilité.
Et simplement baisser les bras n'est pas une solution pour la coalition internationale, estime Jocelyn Coulon, directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix de l'Université de Montréal. La faiblesse du gouvernement afghan est un réel problème, mais il faut également voir le trajet parcouru, dit-il. « Dire, comme certains l'ont fait, que l'Afghanistan est de retour à la case départ, c'est complètement ridicule. Il faut voir ce qu'il y avait en 2001, sous le régime taliban, pour comprendre qu'on a fait du chemin dans ce pays. C'était le Moyen ?•ge. Les ministères afghans, la police et l'armée ont grandi et arrivent à un stade de développement fragile où la corruption est galopante. Il faut maintenant les aider à corriger le tir », affirme-t-il.
Le 15 juin dernier, le président Obama nommait le général Stanley McChrystal à la tête des 68 000 soldats de la coalition en Afghanistan. Sa tâche: accoucher d'une nouvelle stratégie dans ce pays en guerre afin d'éviter de perdre le contrôle d'un terrain de plus en plus envahi par les insurgés.
Le 30 août dernier, le général McChrystal a remis au président son rapport secret de 66 pages sur l'état de la situation. Depuis la fuite du document dans le Washington Post il y a deux semaines, le débat fait rage aux États-Unis et à la Maison-Blanche, puisque le général demande l'envoi de 10 000 à 40 000 soldats supplémentaires pour renverser la situation. « Sans les ressources adéquates, on se dirige vers un échec. Mais sans nouvelle stratégie, il ne sert à rien d'ajouter des ressources », explique Stanley McChrystal dans son rapport.
De fait, la nouvelle stratégie globale doit prendre forme avant une décision sur les renforts, a soutenu cette semaine le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates. « Si on a la mauvaise stratégie, on va mettre plus de soldats en danger, a-t-il dit lors d'une entrevue sur la chaîne ABC. Je pense qu'il faut réfléchir à une meilleure manière d'utiliser nos ressources. » Le général McChrystal est le premier à reconnaître que la nouvelle stratégie ne doit pas reposer uniquement sur le volet militaire.
Huit ans
Mercredi, la communauté internationale a franchi le cap des huit années de présence en Afghanistan. Depuis le jour un, les stratégies de contre-insurrection se sont raffinées, même si les erreurs sont encore nombreuses, comme le reconnaît M. McChrystal dans son rapport. Des améliorations sont nécessaires, mais les hauts gradés de l'OTAN savent dans quelle direction ils veulent aller pour apaiser la tension sur le terrain. La réussite est loin d'être acquise, mais la réflexion et les tactiques sont plus avancées et élaborées (elles ont notamment été mises à l'épreuve en Irak avec un certain succès).
Le problème militaire, s'il est le plus visible, est probablement le moins urgent et certainement le moins complexe. Tout le contraire des embûches politiques dans ce pays.
Cette semaine, Barack Obama a tenu cinq réunions sur l'Afghanistan avec ses conseillers. Au coeur des discussions: les problèmes graves du gouvernement afghan. Washington se demande comment faire pour que son partenaire soit en mesure de prendre efficacement le relais de l'OTAN et de l'ONU en Afghanistan.
La question, d'une acuité sans précédent, est la suivante: est-ce que la communauté internationale rame seule dans le bateau afghan étant donné les dérapages des autorités de Kaboul? De la réponse découlera la nouvelle stratégie. Sur les ondes de NBC cette semaine, l'ancien président Bill Clinton a résumé le problème ainsi: « Pour espérer réussir, il faut un partenaire afghan. »
Un horizon politique incertain
Or l'horizon politique, et au premier chef la gouvernance en Afghanistan, semble brouillé. Dans son rapport, Stanley McChrystal y revient souvent pour souligner à quel point la faiblesse et la corruption du gouvernement afghan sont des problèmes majeurs. En fait, parmi les priorités du général McChrystal, la gouvernance arrive en tête de liste, tout juste derrière la formation de l'armée et de la police afghanes (n° 1), mais devant les changements tactiques militaires
(n° 3) et l'ajout de soldats (n° 4).
Présentement, la situation politique en Afghanistan tire toute la mission vers le bas. « La faiblesse des institutions, les actions malveillantes des hommes d'influence, l'étendue de la corruption et les abus de pouvoir des fonctionnaires et cadres du régime, sans compter les erreurs de l'OTAN, donnent très peu de raisons aux Afghans de soutenir leur gouvernement », écrit le général.
Résultat: une « crise de confiance chez les Afghans » qui mine tout le travail de la communauté internationale, dit-il. Dans ce contexte, comment aider les Afghans à reprendre une vie normale s'ils ne font pas confiance à leurs institutions? Comment assurer le développement d'un village ou d'une région si le gouvernement afghan est absent? Et comment préparer un futur retrait des troupes étrangères si le gouvernement de Kaboul n'est pas assez solide pour éviter le chaos qui suivrait?
Les élections
À court terme, Washington et ses alliés devront d'abord régler le problème de la fraude, qui a entaché les élections afghanes du 20 août dernier. Louise Arbour, qui dirige l'International Crisis Group, un organisme basé à Bruxelles qui oeuvre dans la résolution des conflits, estime que la coalition ne peut se permettre d'accepter les résultats d'un scrutin aussi controversé.
« Il faut que la communauté internationale démontre son sérieux. Les Afghans sont allés voter en grand nombre malgré le danger, alors ils doivent avoir confiance en la légitimité de leur gouvernement », a-t-elle dit cette semaine lors d'une conférence à l'Université de Montréal. Louise Arbour affirme qu'il faudra peut-être imposer un gouvernement de « coopération » dans lequel l'adversaire d'Hamid Karzaï, Abdullah Abdullah, jouerait un rôle important.
Néanmoins, le plus gros problème des institutions afghanes est sans contredit la corruption endémique qui afflige le régime Karzaï. Cette corruption ne fait pas qu'irriter les Afghans, elle les insécurise.
C'est que le mal a étendu ses tentacules chez les policiers et les soldats afghans, ce qui empêche le développement d'une relation de confiance entre les citoyens et les forces de l'ordre. Dans son rapport, le général McChrystal affirme: « Certaines personnes d'influence ont des postes dans les forces de sécurité, spécialement dans la police, et utilisent leur pouvoir comme une plate-forme de corruption et de criminalité, notamment le trafic d'opium », écrit-il.
Les chiffres circulent désormais sans grand secret sur le terrain. Pour devenir chef de police dans un district, il faut corrompre un fonctionnaire à hauteur de 100 000 $US, révélait récemment le New York Times. Une véritable fortune dans un pays où le salaire moyen est de 60 $US par mois.
D'autres exemples? S'assurer qu'un camion de livraison traverse le pays en toute sécurité coûte 6000 $US. Le fonctionnaire va alors mettre quelques agents de police dans le coup. Acheter un juge pour régler une dispute? La mise de départ est de 25 000 $US. La corruption, dit-on, a atteint tous les paliers du gouvernement.
Or, qui peut payer ces sommes affolantes? Les trafiquants de drogue, les seigneurs de guerre, les hauts fonctionnaires déjà corrompus et... les talibans, qui contrôlent une partie du marché de l'opium. « Il n'y a pas de ligne de démarcation claire entre les insurgés, les criminels, les narcotrafiquants et les agents corrompus du gouvernement », écrit d'ailleurs le général McChrystal dans son document.
Par exemple, la US Drug Enforcement Administration soutient que le frère d'Hamid Karzaï, Ahmed Wali, dirige un réseau de trafiquants de drogue à Kandahar.
Un plan audacieux?
Selon certaines sources à Washington, Stanley McChrystal souhaite inclure un vaste programme anticorruption dans sa nouvelle stratégie, quitte à jouer d'audace et à protéger la population contre son propre gouvernement pendant un certain temps. L'OTAN, écrit-il, « ne peut plus se permettre d'ignorer ou d'accepter tacitement les abus de pouvoir, la corruption et la marginalisation des fonctionnaires honnêtes », soutient le militaire.
Selon lui, il sera toujours très difficile de gagner la confiance des Afghans — et donc d'espérer remporter la victoire sur les insurgés — si, chaque fois que l'OTAN chasse les talibans d'une région, le gouvernement local qui prend la relève n'est pas fiable et représente une menace à la stabilité.
Et simplement baisser les bras n'est pas une solution pour la coalition internationale, estime Jocelyn Coulon, directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix de l'Université de Montréal. La faiblesse du gouvernement afghan est un réel problème, mais il faut également voir le trajet parcouru, dit-il. « Dire, comme certains l'ont fait, que l'Afghanistan est de retour à la case départ, c'est complètement ridicule. Il faut voir ce qu'il y avait en 2001, sous le régime taliban, pour comprendre qu'on a fait du chemin dans ce pays. C'était le Moyen ?•ge. Les ministères afghans, la police et l'armée ont grandi et arrivent à un stade de développement fragile où la corruption est galopante. Il faut maintenant les aider à corriger le tir », affirme-t-il.
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